« La Fin du courage » au Théâtre de l’Atelier : Quand le découragement devient élan

Affiche LA FIN DU COURAGE au Théâtre de l'Atellier
Affiche LA FIN DU COURAGE au Théâtre de l'Atellier

En 2019, la philosophe, psychanalyste et essayiste Cynthia Fleury propose à Isabelle Adjani de donner vie à un texte librement inspiré de son essai majeur, LA FIN DU COURAGE (Fayard, 2010). Best-seller dépassant les 200 000 exemplaires, cet ouvrage interroge avec acuité la place du courage dans nos sociétés contemporaines, entre réalités intimes et enjeux collectifs. Très vite, l’envie de prolonger cette réflexion sur scène s’impose : une fable philosophique se dessine, centrée sur deux figures féminines, à la croisée du théâtre et de la méditation morale. Des lectures publiques au Palais de Tokyo puis à La Scala en 2019 révèlent déjà l’impact sensible du texte sur le public.

C’est au Théâtre de l’Atelier, du 17 janvier au 8 mars 2026 (47 représentations), que ce projet trouve enfin sa forme aboutie : une « lecture mise en scène » signée Jacques Vincey, portée par une scénographie sobre et exigeante. Loin d’une simple adaptation, LA FIN DU COURAGE devient une expérience vivante et plurielle grâce à un dispositif audacieux : cinq duos de comédiennes se succèdent sur scène, chacune insufflant sa propre couleur, sa tension et sa vérité au dialogue philosophique.

Chaque soirée (ou presque) propose un nouveau regard : après l’ouverture incandescente d’Isabelle Adjani et Laure Calamy (17-25 janvier), c’est au tour du duo Emmanuelle Béart / Sophie Guillemin d’investir le plateau du 28 janvier au 8 février 2026, pour dix représentations particulièrement attendues.

Sur un plateau volontairement dépouillé – une table, deux chaises, un halo de lumière discret –, la structure en quatre actes demeure : une philosophe et une journaliste se font face, s’éprouvent, s’affrontent, se soutiennent. Le texte, dense et sans concession, diagnostique la disparition du courage individuel et collectif, la sidération face aux catastrophes écologique, politique et intime. Cynthia Fleury y pointe une paralysie généralisée ; Jacques Vincey refuse la conférence illustrée au profit de la friction vivante de deux corps, deux voix, deux présences incarnées.

Sophie Guillemin et Emmanuelle Béart au Théâtre de l’Atelier – AMBIVALENT©

Dans ce face-à-face Béart-Guillemin, Emmanuelle Béart prête à la philosophe une présence d’une économie saisissante. Plus intériorisée que dans nombre de ses rôles récents, elle habite chaque phrase comme on habite une blessure ancienne. Sa diction lente, souvent murmurée, confère au propos une densité presque physique : on ressent la fatigue, le doute, mais aussi une rage rentrée qui refuse obstinément de capituler. Quand elle prononce « le courage n’est pas une vertu héroïque, c’est une hygiène », le silence qui suit est presque tactile – le public retient son souffle avec elle.

En miroir, Sophie Guillemin déploie une énergie plus chaotique, plus ancrée dans le réel. Sa journaliste est blessée, ironique, parfois agressive ; elle s’énerve, rit jaune. La comédienne excelle dans ces ruptures de ton qui écartent tout didactisme. Ses silences ne sont jamais vides : ils charrient une colère contenue, un épuisement que chacun reconnaît. La complicité qui naît entre les deux femmes – d’abord méfiante, puis profondément fraternelle – constitue le cœur battant de la soirée.

La mise en scène de Jacques Vincey reste fidèle à son exigence : peu d’effets, beaucoup d’écoute. Ce format « lecture mise en scène » n’est ni limite ni cache-misère ; il devient le révélateur d’une vérité nue : quand le texte est fort et les interprètes habitées, un regard, un souffle, une respiration pèsent plus lourd que n’importe quel décor.

On pourrait regretter l’absence de spectaculaire, l’austérité assumée. Pourtant, c’est précisément cette sobriété qui rend le spectacle si percutant en 2026, alors que le découragement ambiant semble plus écrasant que jamais. Assister à la transmission presque physique de l’étincelle du courage, d’Emmanuelle Béart à Sophie Guillemin et inversement, procure une émotion rare : celle d’un théâtre qui ne console pas, mais qui réveille.

Au terme d’1 h 15 d’une densité exceptionnelle, on sort sonné, mais étrangement régénéré. Comme si, le temps d’une représentation – et grâce à cette constellation de duos qui se relayent –, le courage n’était pas tout à fait éteint : à condition que des femmes continuent de se regarder en face et de parler, encore et encore.

Au Théâtre de l’Atelier
Du 17 janvier au 8 mars 2026
Texte : Cynthia Fleury
Mise en scène : Jacques Vincey

Les duos de comédiennes :

  • Isabelle Adjani et Laure Calamy : du 17 au 25 janvier 2026
  • Emmanuelle Béart et Sophie Guillemin : du 28 janvier au 8 février 2026
  • Isabelle Carré et Sophie Guillemin : du 11 au 22 février 2026
  • Lubna Azabal et Sophie Guillemin : du 25 au 27 février 2026
  • Lubna Azabal et Rosa Bursztein : du 28 février au 8 mars 2026