Deauville, jour 4 : la pluie tombe, Faye Dunaway resplendit
Sous un ciel qui n’a laissé aucun répit aux organisateurs, la quatrième journée du 52e Festival du Cinéma Américain de Deauville a suivi son rythme habituel : deux nouveaux films en lice pour le Grand Prix, et le soir venu, les paillettes réservées à une légende du Nouvel Hollywood, Faye Dunaway, drapée d’un Deauville Icon Award qu’elle a mis un temps fou à venir chercher.
Un western funèbre et une jeunesse américaine vue d’Allemagne
La journée de compétition s’est ouverte avec A Prayer for the Dying, premier long métrage de la cinéaste norvégo-américaine Dara Van Dusen. Adapté d’un roman de Stewart O’Nan, le film se déroule en 1870 à Friendship, un village du Wisconsin peuplé d’émigrés scandinaves encore marqués par la guerre de Sécession, où une nouvelle menace mortelle force un homme à choisir entre sauver sa famille et défendre la communauté. Johnny Flynn y incarne le shérif du village, John C. Reilly le médecin local. Le film avait été dévoilé en février à la Berlinale, dans la section Perspectives consacrée aux premiers films.

Changement de décor avec I’ll Be Gone in June, premier film de l’actrice et réalisatrice allemande Katharina Rivilis, déjà remarqué au Certain Regard cannois où il concourait pour la Caméra d’or. Le récit suit Franny, une lycéenne allemande de seize ans en échange scolaire, qui rêvait de New York et se retrouve bloquée dans une petite ville du désert du Nouveau-Mexique dans les jours qui suivent les attentats du 11 septembre 2001. Katharina Rivilis y transpose sa propre expérience d’étudiante étrangère, et a composé son casting presque entièrement d’acteurs non professionnels dénichés localement, à commencer par sa jeune actrice principale Naomi Cosma.

Une cabine de plage qui ne verra pas Faye Dunaway
C’est une tradition vieille de trente ans : depuis 1995, les noms des artistes honorés par le festival sont peints sur les lices de béton qui séparent les cabines de bain des Planches, ce panthéon en plein air où plus de deux cents célébrités du cinéma américain côtoient l’histoire de la station balnéaire. Depuis 2010, les stars honorées viennent en personne inaugurer leur cabine, un rituel que Faye Dunaway devait accomplir ce jour-là. Mais la pluie, tombée sans discontinuer sur la ville, en a décidé autrement : la cérémonie, d’abord reportée, a finalement été purement et simplement annulée. Deauville sait recevoir ses invités par tous les temps, mais certains rituels ne se négocient pas avec le ciel normand.
Faye Dunaway, une heure de retard et un Icon Award mérité
Le rattrapage a eu lieu le soir, lors de la remise du Deauville Icon Award, distinction que le festival réserve aux figures ayant marqué durablement le cinéma américain. La cérémonie a débuté avec une heure de retard, le temps que l’actrice, aujourd’hui âgée de 85 ans, fasse une entrée remarquée sur le tapis rouge du Centre International de Deauville, alors que la salle était déjà comble. Elle était accompagnée de Nicola Peltz Beckham, sa partenaire dans Prima, avec qui elle avait déjà partagé le tapis rouge de la Mostra de Venise trois jours plus tôt. Brooklyn Beckham, le mari de cette dernière, les accompagnait également.
Présentée par l’animatrice Genie Godula, la soirée a débuté par un hommage du maire de Deauville, Philippe Augier. Dans un discours particulièrement personnel, l’édile a confié n’avoir « rarement vu une actrice aussi libre » que Faye Dunaway, évoquant d’abord sa beauté, mais aussi son intelligence, son autorité et son audace. Il est revenu sur les grands rôles qui ont façonné sa légende : Bonnie Parker dans Bonnie and Clyde, où elle incarne une femme qui « ne demanderait jamais la permission d’exister » ; Evelyn Murray, figure mystérieuse et bouleversante de L’Affaire Thomas Crown, aux côtés de Steve McQueen ; puis la « prédatrice brillante et terriblement moderne » de Network, qui lui vaut l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure actrice. Pour Philippe Augier, Faye Dunaway n’a « jamais joué les femmes comme on les attendait », mais telles qu’elles sont : complexes, contradictoires, parfois cruelles, parfois blessées, toujours vivantes. Il a salué en elle une artiste qui a montré qu’une héroïne pouvait être brillante, ambitieuse et puissante sans jamais avoir à s’en excuser, bien avant que ces questions ne deviennent des sujets de débat, et rappelé qu’elle avait séduit les plus grands cinéastes de son époque, d’Arthur Penn à Emir Kusturica, aux côtés de partenaires comme Warren Beatty, Paul Newman, Dustin Hoffman, Jack Nicholson ou Robert Redford. Une icône, a-t-il conclu, n’est pas quelqu’un que le temps arrête, mais quelqu’un que le temps ne parvient pas à effacer.

C’est ensuite Prima qui a été mis à l’honneur par une bande-annonce en avant-première. Réalisé par les frères Alessandro et Luca Morelli, le film marque un nouveau chapitre pour Faye Dunaway, qui y donne la réplique à Nicola Peltz Beckham et à Jack Huston. À Venise, où le film a été présenté en première mondiale, les deux actrices avaient chacune reçu un Kinéo Award, un prix carrière pour Dunaway et un prix révélation pour Nicola Peltz Beckham. Prenant la parole avant la diffusion de la bande-annonce, Nicola Peltz Beckham s’est dite profondément honorée de célébrer une artiste dont le travail a « façonné le cinéma », donnant vie à des personnages inoubliables, complexes et puissants. Avoir Faye Dunaway à ses côtés dans Prima, a-t-elle confié, a été un rêve devenu réalité dont elle se sent immensément chanceuse d’avoir pu tirer des enseignements.

Une rétrospective en images de sa carrière a ensuite été diffusée, au terme de laquelle Faye Dunaway est montée sur scène pour recevoir son prix, sous les applaudissements de la salle.

Visiblement émue par cet accueil, Faye Dunaway a longuement remercié le public français et la profession, confiant avoir appris le français et fréquenté assidûment les festivals hexagonaux aux côtés de Gilles Jacob. Elle a salué tous ceux qui ont jalonné sa carrière, en premier lieu Elia Kazan, à qui elle dit devoir l’essentiel de son métier d’actrice, ainsi qu’Arthur Penn et ses partenaires Robert Redford et Jack Nicholson, se disant pleinement consciente de sa chance. Elle a conclu en adressant des mots affectueux à Nicola Peltz Beckham, promettant à la jeune actrice, qu’elle a qualifiée de belle personne au grand cœur, un avenir radieux.

Un dernier pickpocket pour clore la soirée
La séance du soir, forcément décalée par le retard pris sur le tapis rouge, a été consacrée à l’avant-première de The Last Pickpocket in New York, du réalisateur Noah Segan. La projection a été précédée d’un message vidéo de son acteur principal, John Turturro, retenu aux États-Unis : il est actuellement à l’affiche de Rhinocéros, la pièce d’Eugène Ionesco, à l’American Repertory Theater (A.R.T.) de Cambridge. Le film suit Harry, pickpocket vieillissant que le New York d’aujourd’hui rend chaque jour plus difficile à exercer, contraint à une course contre la montre après avoir dérobé et revendu une clé USB appartenant à une organisation criminelle prête à tout pour la récupérer. Le casting réunit également Giancarlo Esposito, Tatiana Maslany, Steve Buscemi et Jamie Lee Curtis. Déjà présenté à Sundance puis à la Berlinale, le long métrage a clos en beauté une journée deauvillaise où le temps n’aura fait de cadeau à personne, sauf peut-être au cinéma.