[INTERVIEW] Gérard Krawczyk : Un amoureux du son
Connu pour son style énergique et son talent à mêler comédie, action et récits populaires, Gérard Krawczyk est un réalisateur, scénariste et acteur français, qui s’est fait un nom dans le cinéma français avec des films tels que TAXI 2, TAXI 3 et WASABI, où il excelle dans la mise en scène de séquences dynamiques et humoristiques. Collaborateur régulier de Luc Besson, il a su imposer une patte visuelle distinctive, marquée par un rythme effréné et un sens aigu du divertissement. Son œuvre, bien que souvent orientée vers le grand public, reflète une maîtrise technique et une capacité à captiver un large auditoire.
Cette année, le cinéaste a présidé le jury du Prix de la Meilleure Création Sonore, organisé dans le cadre du Festival de Cannes 2025. Soutenu par La Semaine du Son, ce prix, pour lequel concourent tous les films de la section Un Certain Regard, célèbre l’art du son au cinéma, et distingue la crème de la création sonore cinématographique, un domaine essentiel à l’émotion et à la narration. Nous avons pu poser quelques questions au cinéaste juste après le palmarès dont le film américain THE PLAGUE, de Charlie Plonger, est sorti vainqueur. Rencontre avec un cinéaste passionné par l’excellence sonore.
Comment avez-vous régi lorsqu’on vous a proposé de présider le jury de la Meilleure Création Sonore ?
Président ou pas président, c’est vraiment formidable de pouvoir aller voir des films tous les jours. Franchement, j’ai vécu des moments pires (rires). Moi, je suis un passionné de cinéma, donc si on me propose de voir des films tous les jours, je viens (rires). Je ne regarde pas des films en masse sur dix jours. Là, on voyait deux à trois films par jour.
En tant qu’acteur et réalisateur, quel regard portez-vous sur les films des autres ?
C’est vachement bien de voir les films des autres ! D’ailleurs, quand on est pris par un film, on devient un spectateur lambda. C’est quand on s’ennuie ou quand on a l’impression que ça ne va pas qu’on remarque comment c’est fait. Sinon, moi, je suis pris comme vous, je suis emporté. C’est ça qui est magique dans le cinéma. Les réalisateurs sont des spectateurs normaux et heureusement !
Le travail d’autres artistes stimule-t-il votre propre créativité ?
Oui, des fois. Quand j’étais étudiant en cinéma à l’IDHEC, devenu la FEMIS, je me souviens avoir vu MANHATTAN de Woody Allen ici à Cannes, et quand j’en suis sorti, je me suis dit que j’aurais tellement aimé faire ça, mais Woody Allen l’avait fait, donc il fallait peut-être que je m’arrête, c’était trop tard (rires). Après, on reprend le cours de choses, mais quand on voit des œuvres magistrales, ça peut clouer au sol. Il faut faire ce dont on a envie. Le désir profond, c’est très important, c’est un conducteur presque infaillible.
Le prix de la Meilleure Création Sonore s’attache au son dans sa dimension la plus large. Quel est votre rapport au son ?
J’ai toujours considéré que c’était très important. Moi, je suis d’une génération où le son a beaucoup évolué. Quand j’ai démarré, les films étaient en mono, il n’y avait pas de stéréo. Après, il y a eu la stéréo, puis le son en 5.1. Toujours à Cannes, je me souviens avoir vu APOCALYPSE NOW qui comprend une scène où un tigre sort de la jungle. Son rugissement nous arrivait de dos et toute la salle s’était retournée. C’était les premières spatialisations, donc ça nous a ouvert beaucoup de champs créatifs pour pouvoir raconter nos histoires avec plus de force, plus d’émotions, pour pouvoir immerger d’avantage le spectateur, créer des hors-champs. Tout ça a amélioré les possibilités de narration et a offert des champs d’imagination et de création.
Ces progrès techniques ont-ils amélioré le rapport émotionnel aux films du spectateur ?
Oui, bien sûr ! Quand on est passé au numérique, on a pu faire, par exemple, des plans beaucoup plus courts, alors qu’avant, sur la pellicule, quand on coupait la pellicule, on ne pouvait pas faire des plans de deux images, donc la narration était différente. Du coup, les gens ont compris qu’on pouvait faire des ellipses, alors qu’avant, dans une salle de cinéma, si vous ne leur montriez pas le trajet de quelqu’un, ils ne comprenaient pas. Là, si une personne claque une porte, pas besoin de le montrer en train de prendre l’avion pour qu’il se retrouve ailleurs, tout le monde a compris. C’est le cas aussi pour tous les films d’actions, les films de combats. Pouvoir utiliser des plans plus courts et avoir des bandes son beaucoup plus riches a fait qu’on a pu vraiment améliorer le rapport émotionnel aux spectateurs avec nos films.
Qu’en est-il de la musique ?
Tout le monde se dit que le son, c’est la musique, mais non, il n’y a pas que ça, même si c’est très important. On a vu plein de films de combats de boxe, mais quand on a vu RAGING BULL, ils ont tellement travaillé le son et inventé des choses, qu’on avait l’impression d’y être, car c’est un son créatif. Je pense que quand on fait du cinéma, il faut s’intéresser à tout ce qui le fabrique.
Pour beaucoup, vous êtes lié à la saga TAXI dont vous avez réalisé trois volets. Êtes-vous parfois agacé, voire saoulé qu’on vous en parle encore aujourd’hui ?
Non, ça ne me saoule pas. TAXI, au départ, ça ne devait pas être moi, donc c’est une aventure incroyable. Personne n’y croyait vraiment. On a été tous dépassés par le succès, et c’est un succès international en plus, donc moi, ça ne me saoule pas. Je suis même étonné de voir à quel point les nouvelles générations continuent de regarder les TAXI, même des mômes qui ont 12 ans, c’est dingue ! Vous savez, les films, c’est comme les gens : il y en a qui vieillissent bien, et d’autres pas, et ça, vous ne le savez jamais quand vous les faites (rires).
Notre époque a redéfini la censure au cinéma. Auriez-vous pu faire les mêmes films, aujourd’hui ?
Non ! Mon deuxième film qui s’appelle L’ÉTÉ EN PENTE DOUCE avec Jean-Pierre Bacri, Jacques Villeret et Pauline Lafont, je pense que je n’aurais pas pu le faire aujourd’hui, parce qu’on est dans une époque qui est un peu regressive, qui devient très puritaine, même s’il y a véritablement des combats à mener, notamment pour l’égalité hommes-femmes. Il y a, dans le processus, des censures qui ne sont même pas officielles d’ailleurs. On s’autocensure, ou bien il faut cocher des cases. Or, on ne fait pas des films en cochant des cases. Chaque film est un prototype.
Vos films ne cochaient pas de cases…
Non, c’est venu comme ça, et j’espère que ça va perdurer et qu’on va quitter cette époque régressive à un moment donné parce qu’on en aura marre.
Qu’est-ce qui peut vous galvaniser dans le cinéma d’aujourd’hui ?
THE PLAGUE, de Charlie Plonger, auquel on a attribué le prix, par exemple, je le trouve formidable à tous les niveaux. Il parle du harcèlement. C’est extrêmement fin, il y a de la complexité, c’e n’est pas manichéen. C’est un premier long, mais ça va être un grand cinéaste. Je parie sur lui !
Votre dernier long métrage en tant que réalisateur date de 2007. Envisagez-vous de revenir à la réalisation ?
Oui, bien sûr ! J’ai des projets qui arrivent, mais je ne peux pas en parler maintenant. Il y a des projets qui se sont arrêtés, dont un film américain sur le militant écologiste Paul Watson. Il y a un autre film russe aussi, qui s’est arrêté avec l’envahissement de l’Ukraine… J’ai réécrit d’autres choses et c’est dans les tuyaux. On va voir…