« Choses qui arrivent » de Touhfat Mouhtare : le vertige de l’exil
Dans son dernier ouvrage, CHOSES QUI ARRIVENT, paru chez Bayard, le 27 août 2025, Touhfat Mouhtare propose un récit intime et poignant sur la peur, la clandestinité et la quête de soi. Entre mémoire, autofiction et chronique de la vie d’apatride, l’autrice donne voix à ceux que l’on entend rarement.
La vie suspendue d’une immigrée
Née aux Comores, Touhfat Mouhtare raconte son expérience en France confrontée à la menace de la perte de statut légal. Chaque journée devient un équilibre fragile entre obligations administratives, menaces invisibles et désirs de vivre pleinement. L’autrice y décrit la peur constante d’être “démasquée”, mais aussi les petites joies qu’elle s’autorise, suspendues, parfois presque interdites. Structuré autour de onze “nœuds”, le récit articule souvenirs, expériences et réflexions : chaque nœud devient un point de tension à dénouer, un moment où l’intime croise le politique. Le lecteur suit ainsi un parcours à la fois fragmenté et profondément humain.
Un texte sur l’identité et la survie
Au cœur de CHOSES QUI ARRIVENT se trouvent l’identité et la résilience. Touhfat Mouhtare montre comment le déracinement transforme, comment la clandestinité érode le sentiment de légitimité et comment la vie quotidienne devient un terrain de vigilance permanente. Mais le livre ne se limite pas à l’ombre de la peur. Les souvenirs d’enfance, les moments de grâce, les détails poétiques de la vie quotidienne — un pain trempé dans le thé, une rencontre furtive — apportent une respiration et font percevoir la lumière dans un quotidien fragile.
Un regard qui interroge
Si le récit est profondément personnel, il a une portée universelle. Il questionne le droit d’exister, le droit de se réjouir et de se sentir en sécurité dans un monde où le statut légal peut disparaître du jour au lendemain. Dans un contexte politique où l’exil et la migration sont au centre des débats, le texte de Touhfat Mouhtare rappelle que derrière chaque statistique, chaque procédure administrative, il y a des vies suspendues.
Un style à dénouer
Touhfat Mouhtare adopte une voix à la fois sensible et lucide. Son écriture, proche de l’autofiction, mêle confidences et observations sociales, poésie discrète et souci du détail. La structure fragmentée en “nœuds” peut demander une attention particulière, mais elle renforce l’effet immersif, donnant au lecteur la sensation d’arpenter un chemin incertain aux côtés de l’autrice.
Un récit nécessaire
CHOSES QUI ARRIVENT est un livre à la fois intime et politique, délicat et nécessaire. Il invite à entendre ce que signifie vivre dans l’incertitude, à ressentir la peur et l’espoir, et à reconnaître la dignité de celles et ceux dont la vie est suspendue à un statut administratif. Touhfat Mouhtare signe ici un texte sobre et puissant, qui rappelle que l’exil n’est pas seulement un déplacement géographique : c’est aussi une expérience intérieure, une vigilance constante et un apprentissage de la lumière dans les interstices de la peur.