« La Vocation » de Chloé Saffy ou comment explorer la frontière du consentement

Couverture "LA VOCATION" de Chloé Saffy - Le Cherche Midi©
Couverture "LA VOCATION" de Chloé Saffy - Le Cherche Midi©

Dans son nouveau roman, LA VOCATION (aux éditions Le Cherche Midi), Chloé Saffy brouille les repères entre liberté et servitude. Un texte troublant et hypnotique sur la fascination du pouvoir et la disparition de soi.

Quand l’obéissance devient une identité
À l’heure où la littérature féminine interroge le corps et l’émancipation, Chloé Saffy prend tout le monde à revers. Dans LA VOCATION, paru fin août au Cherche Midi, l’autrice plonge dans les zones grises du désir et du consentement. Le roman met en scène Chloé, narratrice-écrivaine, qui entre en contact avec Salomé, une jeune femme racontant vivre depuis sept ans sous l’emprise consentie d’un couple richissime. Ce qu’elle décrit dépasse la simple relation BDSM : c’est une abdication totale. La narratrice, fascinée et sceptique à la fois, entame une correspondance. Ce dialogue, d’abord documentaire, devient miroir. Peu à peu, la frontière entre l’enquêtrice et son sujet se brouille, et le lecteur se retrouve pris dans le même vertige : que croire ? Où s’arrête le choix, où commence la servitude ?

Entre enquête, autofiction et vertige moral
Chloé Saffy construit son récit comme une enquête littéraire : mails, messages, témoignages alternent avec des passages introspectifs où la narratrice questionne sa propre curiosité. Mais le roman dépasse vite la simple question du vrai et du faux. Ce qui intéresse Chloé Saffy, c’est le point de bascule, le moment où l’on se persuade que la soumission est un accomplissement.

Le titre, LA VOCATION, en dit long : l’autrice parle moins d’asservissement que d’appel intérieur, d’une forme de foi laïque. Salomé ne se dit pas victime, mais élue — comme si le renoncement devenait une révélation. Cette ambiguïté fait toute la puissance du livre. On y lit la tension entre fascination et effroi, entre désir de comprendre et peur de juger. À travers l’expérience extrême de son héroïne, Chloé Saffy met en lumière une vérité plus universelle : notre besoin d’appartenance, même au prix de notre liberté.

Un texte sous haute tension
Le style de Chloé Saffy est clinique et hypnotique. Elle écrit avec une précision quasi chirurgicale, sans complaisance, refusant la sensualité facile. Chaque phrase porte une froideur qui accentue le malaise. Ce ton neutre, presque documentaire, donne au récit un réalisme glaçant : on croit lire un témoignage, on découvre une fiction. La romancière joue brillamment de l’incertitude : Salomé est-elle une victime lucide ou une affabulatrice qui a transformé son fantasme en dogme ? Ce doute permanent maintient la tension narrative et oblige le lecteur à se confronter à sa propre position : spectateur, juge ou complice ?

Un miroir du pouvoir
À travers cette histoire d’asservissement extrême, Chloé Saffy questionne les structures de domination qui traversent nos vies — amoureuses, sociales, économiques. La maison de Salomé, avec ses codes, ses uniformes, ses punitions, devient une métaphore du monde contemporain, où chacun intériorise des rapports de pouvoir. Ce n’est pas tant un roman érotique qu’un roman politique du corps : celui d’une femme qui choisit de ne plus choisir, et qui trouve dans cette abdication une forme paradoxale de paix.

Une lecture qui dérange pour de bonnes raisons
LA VOCATION ne cherche ni à séduire ni à rassurer. Il met le lecteur face à une violence sans cris : celle du consentement extrême, du don absolu. Certains passages sont difficiles, mais jamais gratuits. Chloé Saffy écrit sans voyeurisme — avec une rigueur qui force le respect et une lucidité qui bouscule. L’autrice, déjà remarquée pour ses précédents livres sur la sensualité et la domination, signe ici son texte le plus audacieux, le plus abouti aussi. Elle y confirme son talent rare : écrire le trouble, non pour choquer, mais pour questionner ce qu’il dit de notre rapport au monde, au désir, et à la liberté.

Un pari littéraire risqué et réussi
Récit d’une dépossession et d’un enfermement volontaire, LA VOCATION est un roman inconfortable, dense et fascinant. En refusant toute morale simplificatrice, Chloé Saffy réussit à faire de l’ambiguïté une matière littéraire. On en sort ébranlé, peut-être choqué — mais surtout conscient : que le pouvoir, qu’on le subisse ou qu’on le désire, ne laisse jamais indemne.