« Oasis – The Masterplan » : quand l’image trace les contours d’un mythe
Le photographe britannique Kevin Cummins publie chez EPA un superbe ouvrage consacré aux débuts d’Oasis. Derrière les clichés d’un groupe culte, un récit visuel de la naissance d’un mythe.
Le plan secret d’Oasis
Comment devient-on une icône avant même d’avoir sorti un album ? C’est à cette question que répond OASIS – THE MASTERPLAN, paru le 10 septembre 2025 chez EPA. Dans ce grand format, Kevin Cummins, photographe attitré de la scène de Manchester, livre un témoignage unique sur la période 1993-1994, celle où les frères Gallagher forgeaient leur style, leur son et leur attitude — à la fois arrogante et magnétique.
Le titre du livre, emprunté au morceau culte The Masterplan, en dit long : il s’agit bien de remonter à la genèse d’un projet — musical, visuel et presque mythologique.

Images inédites et souvenirs de jeunesse
Connu pour avoir immortalisé Joy Division, The Smiths ou Morrissey, Kevin Cummins a toujours eu le don de saisir la vérité d’un groupe avant sa gloire. Ici, il s’approche d’Oasis au moment où tout bascule. Ses clichés – pour la plupart inédits – montrent les jeunes Mancuniens dans leur élément : répétitions, pubs, salles de concert minuscules, rues grises et terrains vagues.
Pas de glamour, pas de scénographie – juste la réalité brute d’un groupe en devenir. On y retrouve ce mélange de mélancolie urbaine et d’insolence juvénile qui allait devenir la signature Oasis. Les poses sont naturelles, les regards directs, les chemises boutonnées jusqu’au col : le style Britpop naît ici, dans la lumière un peu froide du Nord de l’Angleterre. « Ce livre montre la période où Oasis ne savait pas encore qu’il allait conquérir le monde », explique Cummins dans la préface. « C’est cette innocence, mêlée à l’ambition, que je voulais capturer. »
Quand la photographie devient narration
Loin d’un simple album souvenir, The Masterplan fonctionne comme un récit visuel. Les images racontent une ascension : celle de jeunes inconnus qui, en quelques mois, passent du local de répétition à la couverture du NME.
Le livre alterne noir et blanc et couleurs saturées, accentuant la tension entre nostalgie et éclat. Chaque cliché semble contenir en germe l’attitude d’Oasis : une posture, un défi, un humour.
À travers son objectif, Kevin Cummins ne documente pas seulement l’histoire : il la fabrique. On retrouve dans son travail ce sens du cadrage et du symbole qui fit déjà la force de ses images de Joy Division — ce talent pour rendre visible le mythe avant qu’il n’existe vraiment.

La voix de Noel Gallagher en contrechamp
Pour donner chair à cette fresque, Kevin Cummins a convié Noel Gallagher à commenter certaines photos. Ses mots, parfois ironiques, souvent tendres, servent de contrepoint au regard du photographe. Il se souvient des fringues, des clubs enfumés, des rires et des rancunes, évoque la musique, le foot, la rivalité fraternelle. Ces fragments de mémoire transforment le livre en un dialogue entre image et parole, entre lucidité d’aujourd’hui et naïveté d’hier.
Ce dispositif donne à OASIS – THE MASTERPLAN une résonance intime, presque mélancolique : on y sent la distance entre le rêve et sa réalisation.

Un bel objet au service d’une mythologie
L’édition EPA, soignée, sobre et élégante, met en valeur la force plastique du travail de Kevin Cummins. Papier mat, impression fine, typographie épurée : tout concourt à faire de ce livre un objet de collection à la hauteur de son sujet. Les fans d’Oasis y trouveront de quoi nourrir la nostalgie d’une époque où la Britpop était une révolution. Les amateurs de photographie, eux, y liront un manifeste sur la puissance de l’image dans la fabrique du rock. Car au fond, ce livre parle autant d’Oasis que de ce que signifie “devenir Oasis”.

Entre mémoire et mythe
Dans un paysage saturé de biographies autorisées et de best-of convenus, OASIS – THE MASTERPLAN se distingue par sa sincérité visuelle. Il ne cherche pas à enjoliver : il montre, dans toute leur rugosité, les visages d’une génération qui croyait encore que la musique pouvait tout changer. Le temps a passé, mais le regard de Kevin Cummins fixe, pour toujours, cet instant fragile où tout était encore possible. Un livre-souvenir, oui. Mais surtout, un livre-monument.