Un libraire réfractaire aux mots : l’ironie jubilatoire du roman de Kevin Lecathelinais

Couverture "JOURNAL D'UN LIBRAIRE QUI NE CROYAIT PLUS AUX HISTOIRES", par Le Libraire se cache - J'ai Lu©
Couverture "JOURNAL D'UN LIBRAIRE QUI NE CROYAIT PLUS AUX HISTOIRES", par Le Libraire se cache - J'ai Lu©

Kevin Lecathelinais, connu sous le pseudo « Le libraire se cache » sur Instagram, livre avec JOURNAL D’UN LIBRAIRE QUI NE CROYAIT PLUS AUX HISTOIRES un premier roman qui inverse avec brio les codes du métier qu’il connaît si bien. Libraire spécialisé en bande dessinée, il y puise un regard acéré sur le monde des bouquinistes, transformant ses observations en une comédie douce-amère centrée sur Vivian, un anti-héros qui fuit les livres autant qu’il les vend.

L’intrigue se déploie dans un village isolé, où Vivian atterrit avec l’intention express de liquider son stock d’ouvrages d’occasion et de repartir bredouille. Son aversion pour la littérature, née d’un passé familial teinté de lectures obsessives, le pousse à ériger des barrières : pas de discussions, pas d’achats impulsifs, juste des transactions froides. Mais les villageois – un retraité taciturne comme Robert, une adolescente curieuse nommée Alice, ou l’épouse expansive Marie-Anne – s’invitent dans sa bulle, forçant des échanges qui fissurent son armure d’humour sarcastique.

L’écriture de Kevin Lecathelinais, vive et concise, excelle dans les alternances entre le quotidien chaotique de la librairie et des souvenirs d’enfance qui éclairent les silences du protagoniste. Ce va-et-vient crée un rythme haletant, où les anecdotes triviales (un client envahissant, un rayon qui s’effondre) servent de révélateurs à des thèmes plus profonds : la guérison des blessures intimes, le rôle des récits dans la connexion humaine, et la transmission générationnelle. On y décèle l’humour et la psychologie propres à ce type de romans, mais avec une touche personnelle : le refus initial des histoires qui, paradoxalement, en fait naître de nouvelles.

Les personnages secondaires, esquissés en quelques traits vifs, enrichissent l’ensemble sans alourdir le récit pour générer une comédie sociale qui rit des solitudes modernes.

En somme, ce journal fictif est une réussite modeste et attachante, un plaidoyer pour la résilience face à l’oubli. Idéal pour qui apprécie les fables contemporaines sur l’amour des autres – et des mots – retrouvé in extremis. Un début prometteur pour cet auteur « caché », qui signe avec ce premier roman une œuvre qui interroge avec finesse le rôle des livres dans la construction identitaire et qui mérite une place permanente sur les étagères.