[Interview] Valérie Bonneton : l’art de faire rire et réfléchir
Figure incontournable du cinéma et de la télévision française, Valérie Bonneton s’apprête à marquer de son empreinte l’actualité audiovisuelle de 2026 avec L’AFFAIRE LAURA STERN, série événement attendue sur France 2. Au centre de ce projet fort, l’actrice incarne le rôle principal dans une œuvre bouleversante, qui aborde de front la question des violences faites aux femmes.
Portée par un scénario intense et un engagement artistique sans faille, L’AFFAIRE LAURA STERN a déjà conquis critiques et jurys lors des grands rendez-vous du petit écran. La série est repartie auréolée d’un prix au dernier Festival de la fiction de La Rochelle, saluant l’audace de son propos et la justesse de son traitement. Mais c’est surtout au Festival CreaTVty que la reconnaissance s’est voulue éclatante, avec un double sacre particulièrement remarqué : le prestigieux Prix de la Meilleure Série ainsi que le Prix d’Interprétation décerné à l’actrice.
Habituée aux registres aussi bien comiques que dramatiques, la comédienne y livre une prestation saluée unanimement, habitée par une sincérité et une intensité rares. Interprétant Laura Stern, femme prise dans l’engrenage des violences conjugales et du silence, Valérie Bonneton incarne tout à la fois la vulnérabilité, le courage et la résilience, offrant au public un miroir sensible et nécessaire.
À l’occasion de sa venue au festival CreaTVty, Valérie Bonneton s’est confiée sur ce rôle marquant qui l’a profondément touchée, évoquant les défis d’incarner une femme confrontée aux violences, la responsabilité de donner vie à ce récit nécessaire, et sa vision du métier qui l’anime depuis toujours. Rencontre avec une artiste aussi lumineuse qu’engagée.
Vous présentez L’AFFAIRE L’AURA STERN, une série poignante sur les violences faites aux femmes. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet ?
C’est forcément un sujet qui me touche énormément, vers lequel j’avais peur d’aller, et en général, quand j’ai peur de quelque chose, j’ai aussi envie d’y aller. J’avais peur parce que c’est un sujet très fort, puissant, et il faut être à la hauteur pour pouvoir être le « porte-parole » de ces femmes-là, puisque mon personnage incarne quand même toutes ces femmes. Elle prend toute la douleur de ces femmes, et à un moment, c’est une espèce d’Antigone qui se sacrifie. Je pense que c’est quelque chose de presque inconscient, comme un suicide. C’est au-delà de la morale, au-delà des lois, au-delà du corps. Elle décide de passer de l’autre côté, quelque part, de passer du côté du bourreau, et il devient possible d’inverser les choses, d’inverser la situation. Elle est finalement victime aussi. Ce qui me plaisait aussi, c’est l’opacité du personnage, de ne pas savoir ce qu’elle a vécu, pourquoi elle en arrive là…
Vous préférez jouer sans tout savoir de votre personnage ?
Je préfère à la limite. Plutôt que de justifier le personnage et de se dire que c’est une espèce d’héroïne. En tout cas, ça questionne. On questionne aussi la justice, donc elle fait justice. Mais ce n’est pas un personnage qui est contre les hommes. Ce n’est pas quelque chose de revanchard du tout. C’est vraiment pour sauver les femmes. Après, je ne savais pas comment on allait travailler avec Akim Isker, le réalisateur, et j’ai absolument adoré son travail. Toute cette douceur qu’il met partout face à la violence. La douceur dans le personnage qu’on a cherché. J’ai trouvé que tout était assez finement amené.
La série traite de toutes les formes de violences, y compris l’emprise. On pense forcément au mouvement #MeToo. Trouvez-vous que les rapports hommes / femmes en société ont changé ces dernières années ?
Oui, depuis #MeToo, évidemment, il y a quelque chose qui semble révolutionnaire. #MeToo sert et dessert à la fois. On est tous un peu paumés. Quand je vois la génération de mon fils qui a 24 ans, par exemple, les gens ne savent pas sur quel pied danser. On ne sait pas comment se comporter. Tout peut être mal pris. C’est dommage, franchement, mais peut-être qu’il faut passer par là pour que les choses avancent. On a l’impression que ça avance, mais pas tant que ça. En fait, on fait un pas en avant, et deux en arrière. On a l’impression que le pouvoir est toujours du même côté. Que ce soit économiquement, que ce soit dans les familles ou le patriarcat, c’est toujours la même chose. Après, c’est vrai que je trouve ça terrible de ne pas avoir l’impression de vivre, de ne pas avoir des rapports très spontanés. C’est beaucoup plus compliqué. J’espère que la légèreté va revenir.
En tant qu’actrice, ressentez-vous cette différence post-mouvement sur les tournages ?
Oui, et tant mieux, parce qu’il faut sans doute passer par là. Il y a des mecs qui sont toujours là, qui sont toujours aussi merveilleux, mais il y en a d’autres avec qui les choses doivent être plus cadrées. Maintenant, il faut faire plus attention. Et tant mieux, parce que c’est qu’une question de pouvoir. On est tous des êtres humains. On est tous de mille nationalités. La Terre est à tout le monde. On est tous pareils. Un homme égal un homme égal une femme. On est tous égaux. C’est comme ça que ça doit se passer. Il ne doit y avoir aucune discrimination de nulle part, donc tant mieux qu’on doive se battre et passer par ces choses-là, que ce soit compliqué. Moi, je trouve ça vachement bien.
Au cinéma comme à la télévision, votre filmographie est autant faite de rôles dramatiques que comiques. Quel regard portez-vous sur ce parcours éclectique ?
En réalité, moi j’ai très envie depuis toujours de choses dramatiques. Quand je suis rentrée au conservatoire, je suis rentrée avec le rôle de Camille Claudel. J’adore aussi faire rire. Quelque part, c’est politique, quand on fait du bien aux gens, c’est merveilleux et j’en suis très heureuse. Pour moi, c’est la même chose, parce que je cherche la vérité. Je suis obsédée par ça. Je suis particulièrement fière avec une série comme L’AFFAIRE LAURA STERN, parce que c’est bien de pouvoir questionner les gens, faire avancer les gens, leur faire ouvrir les yeux en tout cas, et que quand ils regardent, ils se disent « Mais ça, c’est moi, c’est ce que je vis, je n’ose pas le reconnaître. Mais c’est la vérité : je suis une victime ! ». C’est merveilleux !
Abordez-vous le drame et la comédie de la même façon ?
Non, pas du tout de la même façon. Ce que j’aime, c’est de ne pas savoir comment je vais jouer. Une série comme L’AFFAIRE LAURA STERN, ça ne laisse pas indemne. J’étais extrêmement fatiguée en sortant de la série, comme jamais. En comédie, je fais rire les gens, mais j’ai une grosse énergie, une grosse pêche. Là, ça m’a épuisée, mais ça m’a aussi fait un bien énorme, parce qu’il y a des choses qui se réveillent en moi. On a tous vécu des choses difficiles, des violences psychologiques ou physiques, malheureusement, c’est comme ça, donc évidemment, ça réveille des choses enfouies qu’on a un peu envie de cacher. D’ailleurs, la comédie permet aussi d’enfouir tout ça. C’est vachement bien. J’ai été extrêmement heureuse sur ce tournage, parce qu’on rencontre des femmes magnifiques, des personnes sublimes. Je trouve ça génial !

Souhaitez-vous que l’on se souvienne davantage de vous pour vos rôles dramatiques ou pour vos rôles comiques ?
Les deux. Je suis rentrée conservatoire avec des comédies et des drames. Malheureusement, je trouve que la comédie est tellement sous-estimée. C’est toujours du sous cinéma. Ce n’est pas valorisant de faire des comédies. Il n’y a jamais de prix au César pour les comédies, et c’est bien dommage. Il vaut mieux tellement une excellente comédie qui apporte des choses plutôt qu’un mauvais drame qui pourrait sans doute être engagé, mais qui n’apporterait rien. Comme il vaut mieux une très bonne série télé qu’un mauvais film. Tout ça ne veut pas dire grand-chose.
Vous n’êtes pas sur les réseaux sociaux, alors que tant de vos pairs dans le cinéma y sont actifs. Pourquoi ?
Parce que je tiens à ma liberté. J’ai l’impression de gagner quelque chose. C’est ma liberté, c’est ma vie. Je ne veux pas céder à ça. On est manipulés déjà pour tout. Tout ce qu’on achète, le commerce… On est sans arrêt bouffés. On nous prend notre vie, on nous la bouffe tout le temps et je ne veux pas. Je veux vivre ! J’ai envie d’être libre. J’ai l’impression que c’est une sorte de rébellion. Je ne veux pas être un mouton. On a l’impression qu’il faut absolument scroller et faire partie d’un truc. Je refuse. Si je ne suis pas aimée, tant pis, je m’en fiche, ce n’est pas grave.
Ce qui n’empêche pas votre discours d’être toujours direct et franc lors des interviews…
J’essaye, en tout cas.
Vous préférez garder votre vie privée à l’abri des regards et vous concentrer uniquement sur votre métier ?
Je n’ai pas envie d’étaler ma vie privée. Je fais mon métier et, le fait de jouer, c’est déjà pas mal. J’essaie de bien le faire. Après, les politiques, c’est leur métier. Ma vie privée ne regarde pas tout le monde. Bien faire son métier, c’est déjà pas mal. Essayons de bien le faire. Pour vivre heureux, vivons cachés, donc n’étalons pas notre vie.
Si vous aviez l’occasion d’interviewer une ou plusieurs actrices que vous admirez, qui choisiriez-vous ?
Michel Serrault (rires). J’admire Cate Blanchett, Romy Schneider, Simone Signoret, Anna Magnani, Ingrid Bergman, et beaucoup d’autres grands actrices.
Quel rôle de rêve ne vous a pas encore été proposé ?
Le prochain qu’on vient de me proposer. C’est pour un premier long métrage, et je meurs d’envie de le faire. Je vais rencontrer la réalisatrice dans quelques jours. C’est une comédie douce amère avec un rôle merveilleux, celui d’une actrice au bord du précipice qui ne travaille plus. Franchement, le rôle me donne très envie.