[Interview] Frédéric Lopez : un passeur d’histoires
Animateur et journaliste adulé, Frédéric Lopez n’a jamais cessé de surprendre le public français par son empathie et sa capacité à crever l’écran avec sincérité. Pourtant, c’est derrière la caméra qu’il propose un nouveau chapitre de sa carrière avec APRÈS LA FIN, son tout premier long métrage en tant que réalisateur, prochainement diffusé sur France 2.
Ce film, très attendu, marque un véritable tournant pour Frédéric Lopez, qui s’affranchit de son rôle de témoin pour devenir narrateur et créateur. APRÈS LA FIN s’inspire directement de la vie bouleversante de Louis Derungs. Victime d’un tragique accident à l’adolescence, Louis a vu son existence basculer. Face à l’épreuve, il a incarné une résilience hors du commun, reconstruisant son rapport au monde, au corps, à l’amour et à l’avenir. Le film s’attache à retracer ce parcours semé de défis et d’espoir.
Dans ce projet, Frédéric Lopez choisit d’éviter le pathos pour privilégier l’authenticité, fidèle à l’esprit de ses émissions phares. Le récit, tout en pudeur, évoque l’abîme de la chute, la solitude du combat, mais aussi les petites victoires du quotidien et la rencontre inattendue avec de nouveaux possibles.
Présenté en avant-première au festival CreaTVty, APRÈS LA FIN a immédiatement touché le public qui a salué la justesse de la mise en scène et la force d’inspiration qui se dégage de l’œuvre. Le long métrage est reparti du festival avec le Prix du Meilleur Unitaire. Au lendemain de l’émouvante projection, nous avons rencontré Frédéric Lopez pour évoquer cette première réalisation qui pourrait bien ouvrir une nouvelle voie au sein du cinéma français.
Ayant souvent interviewé des personnalités, comment gérez-vous l’exercice lorsque c’est vous qui répondez aux questions ?
Vous savez, ça fait 30 ans que je parle de mon travail, donc ça fait 30 ans que je suis interviewé aussi, c’est pas nouveau. 30 ans que je fais des émissions et qu’on me demande de parler de mes émissions. J’y suis habitué, pour être sincère.
Comment expliquez-vous l’affection du public pour votre travail ?
Je n’ai pas d’explication. Je ne prends rien personnellement. Les gens ne me connaissent pas, donc ils ne peuvent pas dire qu’ils m’aiment. Par contre, ils me disent qu’ils aiment ce que je fais. Ce n’est pas formulé comme ça, mais moi, j’entends « On aime ce que vous faites ». Et ils ont raison, parce que je fais des choses formidables, mais je ne les fais pas seul, je les fais avec des gens formidables. J’ai la chance de faire à la télévision des aventures collectives. Peut-être que les gens sentent qu’il s’agit de projets qui comptent pour moi et que c’est sincère, mais c’est impossible pour moi d’expliquer. On ne sait pas ce qu’on dégage, donc je suis la plus mauvaise personne pour répondre à cette question (rires).
Accueillez-vous les critiques négatives sur les réseaux sociaux avec le même recul ?
Pour moi le monde est divisé en deux. Je n’ai aucun ami qui écrit des commentaires négatifs sur Internet. Je ne connais personne, je n’ai jamais rencontré un être humain dans la vraie vie qui écrit des commentaires négatifs sur Internet. Quand je vois que quelqu’un dit un truc dénigrant, je clique pour voir qui c’est, et je m’aperçois que c’est quelqu’un qui a trois followers et qui a fait zéro publication. Dans la vie, il y a ceux qui font et ceux qui commentent. Il faut choisir son camp.
Comment vous protégez-vous contre ce type de dénigrement ?
Il n’y a pas à se protéger. Je ne vois pas pourquoi ça me toucherait. Si vous naissez sur Terre et que vous pensez que vous allez plaire à tout le monde, vous allez beaucoup souffrir. On est des milliards. On est tous différents. Il y a des gens avec qui on a des affinités, d’autres pas. Il y a des gens qui aiment ce que je fais, d’autres pas. Ce qui est souvent rigolo, c’est qu’il y a des gens qui se mettent sur des réseaux et qui critiquent votre émission pendant deux heures, alors qu’il suffisait de changer de chaîne. Ils sont masos (rires). En revanche, la critique, ça m’intéresse beaucoup, parce que je peux construire à partir de là, mais le dénigrement ne m’intéresse pas. On est dans une époque qui fait un peu l’apologie de dénigrement, et ça ne me parle pas du tout.
Après avoir créé un lien si intime avec le public à travers votre émission RENDEZ-VOUS EN TERRE INCONNUE, qu’est-ce qui vous a conduit à arrêter le programme ?
J’avais arrêté parce que j’en avais marre de dire « Adieu ». Je passais ma vie au bout du monde avec des gens incroyables, et je ne leur disais pas « Au revoir », je leur disais « Adieu ». Dire « Adieu », c’est rare dans la vie. On le dit souvent à des gens qui meurent. Là, je le disais à des gens qui étaient vivants et que je n’allais sans doute pas revoir avant que moi je disparaisse. C’était très puissant et ça devenait trop, parce que je pleurais en partant en voyage. C’est le réflexe de Pavlov. Je ne pleurais pas seulement quand je quittais ces gens, mais même quand je partais les rencontrer, car je savais déjà que ça allait être horrible. J’ai donc arrêté pour cette raison-là, à l’époque.
Quelle est la rencontre qui vous a le plus marqué dans RENDEZ-VOUS EN TERRE INCONNUE ?
C’est comme si on demandait à quelqu’un de dire quel est son enfant préféré, c’est impossible ! On va dire que j’aime beaucoup citer Sissay, qui était un héros que j’ai rencontré avec Adriana Karembeu, au nord de l’Éthiopie, à 4.000 mètres d’altitude. Il luttait contre le mariage arrangé, alors que tout le monde autour de lui mariait sa fille à l’âge de 12 ans. Lui avait marié sa première fille et, quand il a eu 43 ans, il a appris à lire. Le seul livre qu’il avait, c’était LES DROITS DE LA FEMME ET DE L’ENFANT. Il s’est alors rendu compte de beaucoup de choses, et il a dit « J’ai enterré ma fille vivante ! ». Quelqu’un qui reconnaît ses erreurs, ce n’est pas une chose qu’on voit tous les jours. On est dans un monde où les gens ne reconnaissent pas leurs erreurs. Lui, il reconnaissait ses erreurs. Quand Adriana Karembeu est allée lui montrer le film 5 ans plus tard, elle a dit « Tu nous a marqués, mais nous, qu’est-ce qu’on t’a apporté ? » Il a répondu : « Avant de vous connaître, je ne savais pas que j’étais courageux ». C’est à travers notre regard qu’il a su qu’il était courageux, et grâce à ça, il a éradiqué le fléau du mariage arrangé dans la vallée. J’ai alors compris que chacun d’entre nous a le pouvoir de changer la vie de quelqu’un en posant un regard sur cette personne. C’est un voyage qui m’a beaucoup marqué.

Vous venez de présenter APRÈS LA FIN, votre premier film en tant que réalisateur. Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour réaliser, alors que l’on vous imaginait le faire bien plus tôt ?
C’est rigolo que vous disiez ça. Ce qui est marrant, c’est que depuis 30 ans, j’interviewe des gens et je me fais des films dans ma tête quand les gens se racontent. Là, c’est la première fois que vous êtes dans ma tête, puisque vous voyez le film que je me suis fait sur l’histoire de Louis de Derungs qui a inspiré ce long métrage. Notre rencontre est un déclencheur, parce qu’elle m’a fait comprendre et répondre à votre question. Quand je rencontre Louis Derungs, c’est dans une émission sur la résilience que je co-présentait et qui s’appelle MILLE ET UNE VIES. Là, Louis raconte son accident, explique comment il a perdu ses deux bras et comment il s’est reconstruit. À cet instant, je suis bouleversé par sa maturité, par l’espoir qu’il nous donne. Je suis estomaqué. Quand on se quitte, je lui dis : « Vous savez qu’il va y avoir un film sur votre vie ? ». Je le dis comme une intuition, et il me répond : « Oui, c’est vous qui allez le faire ! ». Et me voilà neuf ans plus tard ! Quand il dit ça, il ne sait pas qu’il appuie sur un bouton. Il ne sait pas que je rêve de ça depuis l’adolescence, mais que ça me paraissait inaccessible…
Pourquoi cela vous semblait-il si inaccessible ?
Parce que, là d’où je viens, c’était loin. J’ai passé mon adolescence vers Montpellier, loin de ce milieu. Maintenant, il y a beaucoup de tournages dans cette région, mais à l’époque, il n’y en avait pas du tout. Je m’étais lancé dans quelque chose qui est la télévision. Dans la vie, souvent on ne réalise pas nos rêves parce qu’on se dit « Peut-être que je serais nul dans mon rêve », et on préfère rester et dire « J’aurais pu, j’aurais dû, j’aurais aimé… ». Je prenais ce risque de peut-être découvrir que j’allais faire un film nul. Je ne savais pas, et c’est pour ça qu’hier soir, c’était un choc pour nous quand on a vu l’accueil du public à la fin de la projection, et cette standing ovation pendant 5 minutes. J’ai su alors que le film n’était pas nul. Normalement, avec un film de télévision, vous ne voyez pas le public, mais là, en étant accueillis dans ce festival à Sète, ça a été un privilège pour nous de voir des vrais gens qui ne connaissaient pas ce projet et qui sont venus sans savoir ce qu’ils allaient voir. De voir comment ils étaient bouleversés à la fin, c’était un choc.
Quel est l’impact émotionnel que vous espériez susciter avec ce premier film ?
Ce qui est important pour moi, c’est de dire que c’est un film qui raconte une histoire de reconstruction. Ce qui m’a marqué hier soir, c’est que les gens disaient « Ça me donne de l’espoir », et c’était mon but. On pourrait imaginer que c’est un film qui va nous bouleverser uniquement, alors qu’en fait, il y a des moments où on rit. Les gens ont dit qu’ils avaient ri. C’est un film feel good et très beau parce que les décors sont beaux, les lumières sont belles, et les acteurs sont beaux. C’est un film qui traite d’un sujet universel, et j’ai voulu faire une réalisation assez classique et intemporelle. Ça me plaît de savoir que des gens sont sortis de là heureux.
Était-il évident pour vous de choisir Louis Derungs pour incarner son propre rôle à l’écran ?
Quand on s’est rencontrés, j’ai été estomaqué par son charisme et sa présence. Du coup, j’avais envie que ce soit lui à l’écran. Et quand les producteurs et les chaînes me demandaient s’il jouait bien, je leur disais « Vous allez voir… ». Ça reposait sur une intuition. Il a été coaché notamment par David Salles, qui joue dans le film. Comme c’est quelqu’un de très intelligent, il a observé les autres acteurs, il est venu plusieurs jours avant ses premières scènes, et il nous a bouleversés, choqués. Pour moi, Louis Derungs, c’est une star, c’est le nouveau Timothée Chalamet. Je le vois comme ça, je l’ai filmé comme ça, et le public l’a vu comme ça hier soir. Quand on était sur scène, que je tournais autour de lui pour le filmer, et que je voyais la salle debout en train de l’applaudir, j’étais choqué positivement de ce qu’on était en train de vivre.
Votre long métrage, à l’image de la série LES BRACELETS ROUGES ou du film INTOUCHABLES, émeut autant qu’il fait rire. Ces œuvres ont-elles été des références pour vous ?
Non. Là, vous citez des exemples que j’ai adorés. J’ai adoré LES BRACELETS ROUGES, j’ai trouvé ça super ! Il y a aussi le film PATIENTS de Grand Corps Malade, qui est incroyable, et qui se passe dans un centre de rééducation. INTOUCHABLES est une comédie, et c’est ça la force de l’histoire où on traite d’un sujet très grave en faisant une comédie. C’est le génie de Éric Toledano et Olivier Nakache. Moi, je ne vais pas me mettre à la hauteur de ces gens-là. En revanche, c’est vrai que je savais qu’il y avait plein de pièges, comme le fait de proposer quelque chose de larmoyant, de pathos, et c’était important pour moi d’évier ça, donc j’ai été heureux hier soir, devant ce public, d’entendre dire « Vous ne tombez pas dans tous les pièges. », ça m’a fait plaisir.
Projetez-vous de vous lancer dans un nouveau long-métrage et de poursuivre votre chemin dans la réalisation ?
C’est le public qui va décider, parce que si le public est au rendez-vous le soir de la diffusion télé, peut-être que les professionnels auront envie de me redonner ma chance. Si le public n’est pas là, je pense que je vais repartir pour neuf ans de combat (rires). J’ai adoré l’expérience ! J’ai été bouleversé par ce travail collectif. Quand on regarde un générique de film, on ne sait pas qui sont les gens. Moi, maintenant, je connais leur visage, je sais ce qu’ils ont fait, je sais qu’ils donnent le meilleur. Les gens à la régie sont des gens qui prennent soin de nous, quand nous, on est incapables de réfléchir à quoi que ce soit d’autre que ce qu’on est en train de faire. J’ai été bouleversé par ça, par comment chacun prenait soin de nous. Ça va des gens sur le tournage, en passant par ce qu’on appelle la post-production, les bruiteurs… C’est incroyable le nombre d’êtres humains qui participent à un film ! C’est quelque chose qui m’a estomaqué et bouleversé, et oui, j’aimerais revivre ça.