[Interview] Pascal Elbé : Un président sous une bonne étoile

Pascal Elbé - Ambivalent©
Pascal Elbé - Ambivalent©

À l’occasion de la deuxième édition du festival CreaTVty, nous avons rencontré Pascal Elbé, invité d’honneur et président du jury de cet événement qui met à l’honneur la création audiovisuelle sous toutes ses formes. Acteur, scénariste et réalisateur, Pascal Elbé cultive depuis plusieurs années un regard singulier sur le cinéma et la société, alliant humour, sensibilité et engagement. Il évoque ici son expérience au sein du festival, ses inspirations, sa façon de travailler avec les autres artistes, mais aussi le fil rouge de son parcours, guidé par ses “bonnes étoiles”. Un échange authentique avec un passionné pour qui le cinéma reste avant tout une affaire d’émotion et de partage, en témoigne LA BONNE ÉTOILE, son quatrième long métrage en tant que réalisateur, sorti en salles depuis le 12 novembre.


Vous présidez le jury de la deuxième édition de CreaTVty tout en sortant votre nouveau film en salles. Comment parvenez-vous à gérer la pression d’un agenda aussi chargé ?

On fait quand il faut faire. C’est des cycles, de toute façon. On a des cycles très agités où il faut répondre à tout. C’est vrai que la sortie d’un film, c’est une période assez compliquée à gérer, parce qu’il y a des années de travail qu’on va condenser sur une première semaine, donc évidemment, on est un peu fébrile, on attend un résultat, et si ça sourit un peu, on respire un peu, et on peut mieux gérer les choses.


Qu’est-ce qui vous a motivé à participer au festival malgré votre emploi du temps chargé, et comment avez-vous organisé votre présence au sein du jury ?
Sans parler de présidence, venir à un festival, c’est important. Les festivals sont des ambassadeurs de culture, de cinéma, de télévision. C’est bien, surtout dans une région qui se développe dans la production. Il faut animer tout ça, donc il faut aider. Ça me faisait plaisir de donner un coup de projecteur au festival. J’avais prévenu les organisateurs que ça allait être chaud pour moi, car je sortais mon film en même temps et que je ne serai pas présent au début. J’ai donc regardé certaines choses en différé. Au sein du jury, Iris Bucher mène très bien les débats, et ça va nous permettre de délibérer. C’est encore un petit festival, donc on est encore dans l’artisanal, et j’espère qu’il va grandir tout doucement.


Dans votre longue filmographie, y a-t-il un rôle qui vous a particulièrement mis à l’épreuve ?
Il y avait un film que j’avais adoré, qui s’appelait LES MAUVAIS JOUEURS, de Frédéric Balekdjian. C’était vraiment un film qui était top, avec Simon Abkarian. Il fallait jouer un personnage très introverti, et sans le savoir, je commençais à faire un œdème pulmonaire, donc j’étais assez affaibli. Ça m’a mis dans une espèce d’état un peu second pendant tout le film avant d’être, heureusement détecté et soigné. Tous les matins, il fallait me rééquilibrer le visage, et ça donnait évidemment une immersion totale au film.


Avec l’expérience que vous avez accumulée au fil de votre carrière, votre manière d’aborder la création et le doute a-t-elle évolué depuis vos débuts ?
Évidemment, on connaît un peu mieux le métier dans lequel on travaille et on est plus aiguisés, mais c’est la même ambition qui est de raconter une histoire. Quand j’avais 22 ou 25 ans, c’était déjà l’histoire qui m’intéressait. C’était d’écrire des pièces de théâtre ou d’écrire des films. C’était la même envie de savoir comment on existe par rapport à l’autre en proposant quelque chose. La carrière, c’est une chose qu’on travaille, et puis un jour, on regarde dans le rétroviseur. On a plus d’assise, on a plus de convictions, on a plus de métiers, mais ça ne nous empêche pas de douter quand même. C’est les mêmes doutes qu’au début.


LA BONNE ÉTOILE est votre quatrième long métrage en tant que réalisateur. Qu’est-ce qui vous a poussé à passer derrière la caméra et à réaliser vos propres films ?
J’avais envie de faire mes erreurs. J’avais accompagné Roschdy Zem sur MAUVAISE FOI et Michel Boujenah sur PÈRE ET FILS, et puis je me suis dit, maintenant, je vais faire mes propres erreurs. En fait, un scénario, c’est un objet de transition, c’est fait pour faire un film. Quand on écrit, on a déjà des images en tête. On n’est pas des romanciers, on est des scénaristes. Évidemment, on a des images qui nous viennent, et un jour, on a envie de les mettre en pratique, on a envie de les fabriquer tout seul. C’était cette envie-là. Et puis, c’était presqu’une transition qui s’est faite tellement naturellement pour moi… C’était évident qu’un jour, ce serait à moi de raconter mes histoires.


Avez-vous ressenti un manque de légitimité ou une forme d’imposture lorsque vous avez commencé à réaliser ?
Non. On se pose des questions, on doute, mais le miracle, c’est que la grammaire du cinéma, je l’ai épousée tout de suite. Dès mon premier film, TÊTE DE TURC, j’étais à l’aise sur un plateau. Évidemment, on dort très mal la veille. Parfois, on a le problème de la légitimité, mais pour moi, pas de l’imposture. Maintenant, je sais que je suis légitime. On est quand même en doute tout le temps. On dépend beaucoup du regard de l’autre. Même si on a des convictions, et on a sa foi, on est quand même fragile.

Pascal Elbé - Ambivalent©
Pascal Elbé – Ambivalent©

Votre film, LA BONNE ÉTOILE, met en scène le courage, la solidarité et le dialogue en 1940. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui?
Ce qui a changé, c’est les réseaux. Ce qui a changé, c’est qu’il est très compliqué aujourd’hui de se parler. On est chacun dans son narratif, son algorithme. Il y a un repli absolu, un repli communautaire et un repli totalement idéologique. Ce qui a changé fondamentalement, c’est qu’aujourd’hui, l’idéologie a tué l’empathie. Si on s’estime être du bon côté de l’Histoire, on peut accepter tous les dommages collatéraux. J’ai l’impression qu’on a fait disparaître l’empathie, alors qu’on est dans une société du vivre-ensemble, soi-disant. Aujourd’hui, une idéologie peut justifier des meurtres, ce qui pour moi est complètement fou. Ce qui a changé, c’est qu’on a du mal à avoir des passerelles de dialogue, aujourd’hui. Celui qui n’est pas de votre avis devient très vite votre ennemi. Avant, ce n’était pas ça. Avant, on était d’un avis opposé. Aujourd’hui, on est totalement ennemi et on ne se parle plus. Je pense que c’est une époque qui s’est vraiment durcie.


L’évolution des outils de communication conduit-elle paradoxalement à une régression dans la manière de communiquer ?
Absolument ! Une fois, sur un plateau, il n’y avait pas de réseau, et j’ai vu les gens se parler, bouquiner. Le lendemain, on avait du réseau, et ils étaient tous sur leur téléphone, il n’y avait plus de contact, donc oui, socialement, c’est totalement régressif. Je ne vois pas où est l’avancée. Ça me paraît totalement clair.


Votre film déconstruit les préjugés avec humour. Quel rôle pensez-vous que l’humour doit jouer dans les œuvres actuelles, notamment face au réalisme social dominant aujourd’hui ?
Quand on ne rit pas au détriment de quelqu’un, moi, ça me va très bien. On peut utiliser l’humour comme une arme absolue. Si c’est pour appuyer où ça me fait un peu mal et que ça me fait réfléchir ou sourire, c’est qu’il y a quelque chose qui se passe, donc c’est utile. Quand je fais ce métier, c’est aussi pour divertir, c’est pour qu’il y ait aussi ce plaisir-là. Le cinéma d’aujourd’hui est un cinéma très social, mais il ne faut pas oublier que, parfois, ce n’est pas du docu-fiction. Il faut faire quand même des histoires. On n’est pas là pour juste transposer la réalité, on est là pour la réinventer, la sublimer, parfois. Je trouve qu’on est dans une époque où même dans les écrits, c’est assez anxiogène.


Dans quelle mesure ce film représente-t-il une part de vous-même ?
Ce film, c’est mon envie de cinéma, mon envie de cinéphile, c’est mon hommage à LA VIE EST BELLE, à LA GRANDE VADROUILLE, c’est un film avec mon inquiétude citoyenne et mon besoin de parler de choses qui m’inquiètent aujourd’hui. En fait, c’est totalement moi, c’est ma vie. Plus on avance, plus on se dépouille, et finalement, sans s’en rendre compte, on se fout à poil.


Ce processus de dépouillement, vient-il avec l’âge ?
Oui, la route, le chemin parcouru.


Comment s’est passée votre collaboration avec Benoît Poelvoorde sur ce film, et comment avez-vous géré son énergie et sa créativité sur le plateau ?
C’est un personnage, Benoît ! Il a une énergie folle qu’il faut canaliser, mais il était hyper impliqué. Surtout, il arrivait avec plein de propositions. Quand je regardais les rushes, je voyais bien qu’il était à fond dedans. Il faut savoir lui laisser parfois ses espaces de liberté, et de temps en temps, revenir à la partition, mais oui, c’est un artiste. Il faut savoir travailler avec un artiste. Ceux qui ont du mal avec ce qui déborde du cadre auront du mal avec Benoît, mais là, entre artistes, on se comprend. Les excès ou les fragilités, je les comprends totalement, donc je les accompagnent au mieux.


À la lumière du titre de votre film, quelles ont été les bonnes étoiles qui vous ont guidé dans votre parcours ?
Mes bonnes étoiles, ça a été mes amis proches qui sont toujours mes plus fidèles supporters. Évidemment, il y a ma mère, ma famille, qui m’a toujours encouragé. Eux, ils ont un regard important pour moi, c’est mes petites étoiles qui brillent. Après, dans le métier, il y a eu des gens comme Philippe Noiret et Michel Boujenah. Ça a été des gens qui ont compté pour moi, qui ont été importants, parce qu’ils m’ont fait confiance. C’est eux qui ont commencé à polir la petite étoile pour qu’elle brille. Quand on démarre, les premières personnes qui vous ouvrent les portes, on ne les oublie pas.