MONTE-CRISTO, LE SPECTACLE MUSICAL AUX FOLIES BERGÈRE
Dans la salle mythique des Folies Bergère, où le faste Belle Époque côtoie encore les lustres et les dorures, Monte-Cristo, le spectacle musical s’est installé depuis le 5 février 2026 comme une proposition française ambitieuse, rythmée et étonnamment charismatique. Face à l’autre adaptation récente (celle du Dôme de Paris, plus massive et plus « 2000s »), cette version signée Alexandre Faitrouni choisit un parti pris plus resserré, plus nerveux, et – osons le mot – plus rock.

Le livret de Stéphane Laporte et Yann Guillon condense intelligemment les 1 200 pages du roman d’Alexandre Dumas sans jamais donner l’impression de brader l’intrigue. On suit la trajectoire classique – trahison, cachot, évasion, vengeance méthodique – mais avec un tempo qui ne faiblit presque jamais. Les choix narratifs sont francs : on sacrifie quelques personnages secondaires et certaines ramifications pour garder l’élan dramatique. Pari réussi dans l’ensemble.
La partition signée Benoît Poher (Kyo) et Franklin Ferrand navigue entre pop-rock FM bien calibrée et moments plus lyriques. Les titres s’accrochent dès la première écoute : « La justice des larmes » impose d’emblée une ambiance crépusculaire et rageuse, tandis que le trio des « ennemis » (Fernand, Villefort, Danglars) offre un numéro choral jouissif, presque shakespearien dans sa noirceur jubilante. Les ballades, portées notamment par Océane Demontis (Mercédès), touchent juste, sans verser dans le pathos sirupeux. On sent l’influence assumée d’un certain courant français (on pense parfois à Le Roi Soleil ou Cléopâtre), mais avec une production plus contemporaine et moins « glitter ».

Le vrai coup de maître vient du plateau. Stanley Kassa incarne un Edmond Dantès / Comte de Monte-Cristo d’une intensité rare. Sa voix puissante, son regard qui passe de la candeur à la froideur absolue en quelques secondes, son charisme magnétique : il porte littéralement le spectacle sur ses épaules. Face à lui, Océane Demontis apporte une fragilité et une noblesse déchirantes à Mercédès. Le quatuor des traîtres – Loïc Suberville (Fernand), Maxime de Toledo (Villefort), Cyril Romoli (Danglars) et Tatiana Matre (Mme Danglars) – forme un bloc antagonistique impressionnant, à la fois caricatural juste ce qu’il faut et humainement crédible.
La mise en scène d’Alexandre Faitrouni et la scénographie de Julien Mairesse exploitent astucieusement l’espace plutôt étroit des Folies Bergère. Projections, praticables mobiles, jeux de lumière très cinématographiques, effets de mer et de cachot : on est parfois bluffé par l’immersion. La tempête du début ou l’évasion du Château d’If sont traitées avec un sens du spectaculaire qui ne tombe jamais dans le kitsch. Les costumes oscillent entre classicisme d’époque et touches modernes très assumées, notamment pour le Comte.
Toutefois, le rythme effréné finit par laisser peu de place à la respiration émotionnelle sur la seconde partie ; certaines transitions musicales sont un peu abruptes ; et on peut regretter que Haydée (Jade Gaumet) et Albert (Antoine Le Provost) restent un peu en arrière-plan malgré de beaux moments. Mais ces réserves pèsent peu face à l’énergie globale.

Un grand spectacle populaire français, porté par des interprètes exceptionnels et une vraie patte artistique. Dans le match des deux Monte-Cristo musicaux parisiens de 2026, la version des Folies Bergère l’emporte haut la main pour son équilibre entre émotion brute, efficacité narrative et vraie présence scénique. On en sort galvanisé, avec « Que mon règne vienne » en boucle dans la tête. À voir absolument si vous aimez les comédies musicales qui ont du caractère et du nerf.