[Interview] Sofia Essaïdi :
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à voir Sofia Essaïdi incarner une femme traquée, obligée de couper tout lien numérique pour survivre. Elle qui fut, à vingt ans, l’une des premières célébrités du tout-filmé permanent : quatre mois sous les caméras de la Star Academy, diffusée en direct vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant des millions de téléspectateurs. Une surexposition fondatrice, dont elle dit aujourd’hui qu’elle l’a poussée, des années durant, à reprendre tout ce qu’elle avait d’abord donné. Sa vie privée, ses choix, son image. Dans Intraçables, la mini-série disponible depuis le 17 avril 2026 sur Prime Video, elle joue Giulia, chauffeuse de taxi, veuve, mère d’un adolescent hackeur, plongée dans un thriller où disparaître devient une question de survie. Un rôle qu’elle a accepté instinctivement, parce que quelque chose vibrait à la lecture, parce que les thèmes — le deuil, la culpabilité maternelle, la force insoupçonnée — lui parlaient profondément. C’est aussi son premier tournage depuis la naissance de son fils. Chanteuse et actrice, Sofia Essaïdi a appris à choisir : peu de projets, mais des projets entiers. Elle en parle avec la clarté tranquille de quelqu’un qui a mis du temps à trouver son équilibre, et qui n’a pas l’intention de le perdre.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre expérience à la Star Academy ?
Avec presque vingt-cinq ans de recul, j’ai beaucoup de tendresse pour cette période. C’est ce qui m’a permis de commencer ce métier que je rêvais de faire depuis toujours. Je suis d’ailleurs très heureuse que l’émission soit revenue, parce qu’il y a des jeunes qui rêvent tout seuls chez eux de pouvoir chanter, et maintenant, ils ont cette possibilité. Quand j’y repense, je me dis que c’était une aventure folle. J’avais l’insouciance et l’inconscience de la jeunesse. Quand je regarde ça avec des yeux d’adulte, je me demande comment on faisait pour tenir un rythme pareil : chanter en direct devant dix millions de téléspectateurs, faire des duos avec les plus grandes stars de la planète. C’est exceptionnel. Et puis la Star Ac’ m’a appris quelque chose de fondamental pour la suite : l’endurance. Ne pas avoir peur d’y aller, travailler dans le stress, à temps très court. Ça vous forge. Les années qui ont suivi, quand je me retrouvais sur des tournages enregistrés, je me disais : « C’est facile, ça ! ». Moi, je connais le stress du direct, celui où il n’y a pas de droit à l’erreur. Quand on a appris le métier dans cette rigueur-là, plus grand-chose ne vous fait vraiment peur ensuite.
Parmi tous vos duos dans l’émission — Beyoncé, Lara Fabian, Sting… — lequel vous a le plus marquée ?
Sting, sans hésitation. C’est le moment le plus magique. Lara Fabian a été un moment merveilleux aussi, parce que la chanson était très difficile pour moi : je ne savais pas encore vraiment chanter, je n’avais pas de technique. Il y avait une note que je n’arrivais pas à passer. Je le lui avais dit, et elle m’avait répondu : « T’inquiète, on va y arriver. » Et au moment du direct, elle m’a tendu la main, et j’ai réussi. Il y a quelque chose d’inoubliable dans ça. Mais Sting, c’était autre chose. Je savais qu’on allait chanter Roxanne, mais je ne connaissais pas la version : je ne savais pas si ce serait celle des Police ou une autre. Et d’un coup, sur scène, c’est une version jazzy, épurée, avec une guitare. J’avais besoin de me préparer pour être rassurée, et là, je n’avais pas pu. Alors je me suis lancée dans l’inconnu, en direct, devant des millions de téléspectateurs. Et il s’est passé quelque chose d’exceptionnel : une connexion, une magie. Il est d’une générosité rare. Il m’a portée. C’était beau. C’est un très grand monsieur.
Votre premier album solo, Mon Cabaret, est paru moins de deux ans après la fin du télé-crochet. Vous l’assumez toujours ?
Totalement. Évidemment, aujourd’hui, il serait différent, surtout dans les arrangements, qui étaient très produits, dans le style de l’époque. Mais sur le fond, je m’étais vraiment écoutée. J’avais vingt ans, et j’avais déjà envie de qualité, de mon style jazzy et un peu bluesy, d’avoir des choses intéressantes à raconter. J’ai bossé plusieurs mois en studio, vraiment. Quand je réécoute cet album aujourd’hui, j’ai beaucoup de tendresse : j’avais une voix très aiguë parce que je ne connaissais pas encore ma voix. Je ne savais pas à l’époque que j’étais médium. J’ai découvert tout ça plus tard, avec le travail et la technique. Mais oui, j’en suis encore fière, plus de vingt ans après.
Avez-vous eu du mal à vous défaire de l’étiquette Star Academy pour construire votre crédibilité d’artiste ?
Oui, évidemment. Quand on vient de là, on porte une étiquette pendant longtemps. J’ai passé les dix années qui ont suivi à essayer de prouver que j’étais une artiste, même si j’avais commencé par là. D’abord en musique, puis quand j’ai vraiment développé ma carrière d’actrice, j’avais deux choses à faire oublier en même temps : l’étiquette de la télé-réalité, et celle de la chanteuse. Mais avec le temps, je m’en suis détachée. Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, alors que je n’ai jamais arrêté de travailler et que j’ai fait de très beaux projets, il y a encore des gens qui viennent me voir en me disant « Vous êtes Sofia de la Star Ac’ ! ». Et je trouve ça mignon. C’est vrai, je suis aussi ça. Les premières années, c’était plus douloureux parce que j’avais vraiment besoin de m’en affranchir. Aujourd’hui, ça me fait sourire.

Pourquoi avez-vous mis autant de temps avant de vous consacrer pleinement à l’acting ? Avez-vous eu besoin, en quelque sorte, de « tuer la chanteuse » ?
C’est parce que j’ai eu une vraie bataille intérieure. Après mon premier album et la comédie musicale Cléopâtre, j’ai voulu revenir à ma musique, mais à ma musique à moi, des choses peut-être moins grand public. Et là, je me suis heurtée à des murs énormes avec les équipes avec lesquelles je travaillais, qui voulaient que je rentre dans des moules. Moi, je ne voulais pas. C’est pour ça que je n’ai pas refait d’album solo pendant toutes ces années : je n’ai pas réussi à imposer ce que je voulais faire. Il a fallu que j’arrête à un moment donné. Mais je n’ai jamais complètement cessé. En coulisses, il y a toujours eu un travail intime : quelques chansons par-ci, des rencontres avec mon co-auteur, des apparitions pour des festivals ou des œuvres caritatives. Ibrahim Maalouf m’avait invitée deux ou trois fois à chanter avec lui, par exemple. La machine ne s’est jamais totalement éteinte. J’avais juste besoin de prendre du recul, de me guérir de certaines blessures, pour mieux revenir. Et c’est ce que j’ai fait. Grâce à ça, j’ai pu vraiment développer ma carrière d’actrice, dans laquelle je suis extrêmement épanouie.
La musique est-elle encore présente dans votre vie créative, ou l’actrice a-t-elle définitivement pris le dessus ?
Non, non. Je suis les deux, et je le resterai jusqu’au bout. Il se trouve que j’ai fait les choses de manière un peu extrême : la chanteuse a pris toute la place pendant longtemps, puis l’actrice a tout occupé. Mais aujourd’hui, je pense que je suis enfin prête à être les deux à la fois. J’ai relancé un travail sur un album : ça prendra le temps qu’il faudra, mais c’est en route…
Vous tournez finalement assez peu. Est-ce une position assumée ?
Tout à fait. J’ai vraiment besoin d’être en connexion avec ce que je tourne : d’accepter les projets pour les bonnes raisons, c’est-à-dire quelque chose qui vibre en moi quand je lis, quelque chose qui me donne l’envie immédiate de défendre ce personnage. Je refuse beaucoup de projets pour n’en accepter que très peu, parce que ceux que j’accepte, il y a toujours un lien véritable, une authenticité dans la décision. Je pourrais tourner beaucoup plus, et parfois j’en ai envie. Mais je n’arrive pas à dire « oui » quand tout n’est pas aligné à l’intérieur. Quand il y a quelque chose qui cloche, je préfère attendre le projet qui s’imposera comme un « oui » évident, immense. Parce que quand c’est ce grand « oui », je peux faire ce que j’aime le plus : me donner à fond, autant pendant le tournage que sur la promo ensuite. J’ai besoin de ça.
Parlons de votre nouveau rôle dans la mini-série Intraçables sur Prime Video : Giulia est chauffeuse de taxi, veuve, mère d’un adolescent hackeur… Qu’est-ce qui vous a immédiatement séduite dans ce personnage ?
Tout. J’ai lu ce scénario du début à la fin comme on dévore un roman, avec la tension déjà palpable dans l’écriture. Et comme je connaissais Louis Farge, le réalisateur, je me suis dit : si à la lecture je ressens déjà tout ça, à l’image, ça va être extraordinaire. C’est un cadeau pour une actrice : un rôle très riche, avec des facettes multiples, des époques et des états de vie totalement différents sur presque vingt ans. Je savais que ça allait être intense, un énorme travail en amont. Mais quelle aire de jeu ! Et puis les thèmes m’ont profondément touchée. Le deuil, d’abord : cette femme qui n’arrive pas à se remettre, qui se met en mode survie et, du coup, n’arrive pas à être la mère qu’elle voudrait être. La culpabilité qui va avec. Moi qui suis maman depuis peu, ça m’a beaucoup parlé. Mais ce que j’aime aussi, c’est que la série raconte en même temps une force insoupçonnée : quand le fils de Giulia se retrouve en danger, la lionne en elle se réveille. Elle se découvre une puissance intérieure presque surhumaine. C’est au moment où son enfant entre dans l’équation qu’elle n’a plus le choix : il faut se sauver, et sauver son fils, par tous les moyens.

La série explore le concept de « mort numérique » : Giulia doit couper tous ses liens numériques pour disparaître. Vous-même, seriez-vous capable de vous effacer des radars ?
Je me suis rendu compte avec la série que non, et pourtant, de base, je suis loin d’être esclave du téléphone. Je suis sur Instagram depuis très peu de temps, j’ai refusé pendant des années. Je note encore mes rendez-vous sur un agenda papier. Mais malgré tout ça : non, on ne peut pas vraiment disparaître. Ce qui m’a frappée, c’est une scène où je devais repérer les caméras, dans la rue, devant un magasin, dans une gare. Je ne réalisais pas à quel point on est filmés partout, tout le temps, sans même s’en apercevoir. Pour le téléphone et l’ordinateur, on est quand même informés. Mais les caméras, elles sont invisibles, c’est fait pour. Et là, d’un coup, sur le tournage, je devais regarder partout, guetter ce qu’on ne voit jamais. Ça replace face à une réalité qu’on connaît déjà en théorie, mais que le fait de la vivre concrètement rend soudain très tangible.
Est-ce que la série a changé quelque chose dans votre propre rapport au numérique ?
Pas fondamentalement, parce que j’étais déjà assez déconnectée. Mais elle a nourri beaucoup de discussions sur le tournage. Avec Alexis Michalik, par exemple, qui est lui ultra-connecté . On s’est rendu compte ensemble à quel point les modes de vie peuvent être radicalement différents sur ce point. C’est plus ça qui a changé : une prise de conscience collective, une conversation.
Votre vie privée, elle, est-elle vraiment à l’abri des regards ?
Oui, totalement, et j’ai fait beaucoup d’efforts pour ça toutes ces années. Je suis avec le même compagnon depuis seize ans, et vous pouvez chercher, il y a très peu de photos. J’ai eu un enfant, et j’ai vraiment fait en sorte que ça ne se sache pas. Certains l’ont découvert il n’y a pas longtemps alors qu’il a déjà plus de deux ans. J’ai besoin de ça. J’ai besoin d’avoir ma vie privée. Je pense que c’est un choix dicté aussi par ce que j’ai vécu à la Star Ac’ : cette surexposition, le fait d’être filmée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, d’avoir l’impression d’appartenir aux gens. Les premières années après l’émission, les gens m’embrassaient dans la rue comme si j’étais leur cousine, parce que je m’étais invitée chez eux pendant quatre mois. J’ai tout donné à ce moment-là. Et après, j’ai eu besoin de tout reprendre. De me dire : ma vie de femme m’appartient, je la préserve. Aujourd’hui, je suis prête à donner un peu plus qu’avant. Mais toujours avec du recul. Il y a un juste milieu à trouver, et je pense que je l’ai trouvé.
Cette mini-série est votre premier tournage après la naissance de votre fils. Est-ce que devenir mère a changé votre façon d’aborder un rôle de mère à l’écran ?
Profondément. Avant, j’avais déjà joué des mères, mais tout était de la projection, de l’imagination. Là, pour la première fois, il y avait quelque chose de vécu dans les émotions : une vérité dans le ventre, immédiate, dès qu’il s’agissait de cette relation mère-fils. Mais ça n’a pas été simple non plus. Mon fils était encore tout petit quand j’ai commencé à tourner. Et ce que j’ai découvert, ce que je ne soupçonnais pas, c’est la difficulté de trouver l’équilibre entre ces deux identités. Le bonheur d’aller retravailler, la culpabilité de laisser son enfant. On rentre à la maison, on veut retourner sur le plateau. On est sur le plateau, on veut rentrer. Ce tiraillement, je ne l’avais pas anticipé. J’ai fait trois tournages depuis la naissance de mon fils, et je ne suis pas sûre d’avoir encore tout à fait trouvé cet équilibre. Ça vient avec le temps, je crois.

D’Aïcha aux Combattantes, d’Insoupçonnable à Intraçables, vous jouez toujours des femmes qui résistent. Est-ce un choix conscient ?
Il n’y a aucune coïncidence. Aïcha, c’est à part : j’avais vingt-deux ans, j’étais encore un bébé, je n’avais pas vraiment conscience de grand-chose. Mais tous les rôles que je choisis depuis quelques années sont très liés à mon parcours en tant que femme. Je fais un travail personnel sur moi depuis longtemps : un travail de libération intérieure, de connaissance de soi. Et aller raconter ça à l’écran, ça me bouleverse. Ce qui m’attire, c’est toujours ce chemin qu’on peut faire vers soi, quelle que soit l’histoire, l’époque, le point de départ. Ces récits de rédemption, de réparation : comment on est au plus mal et comment on peut avancer vers la lumière. J’appelle ça une libération intérieure. Et j’aime en parler, parce que ça me permet, au-delà du personnage, d’aborder quelque chose d’universel. Il y a des portes de sortie à la souffrance. Utiliser des rôles pour dire ça, ça me passionne.
Vous avez tout fait : télévision, cinéma, chanson, théâtre musical, danse, doublage… Qu’est-ce qui vous manque encore ?
J’aimerais continuer à avoir des rôles de plus en plus profonds, qui me permettent de parler de la complexité humaine. Mais de façon plus concrète : le théâtre. J’en ai très envie. J’ai eu des propositions, mais pour l’instant, la bonne rencontre avec le bon projet n’a pas encore eu lieu. La seule pièce que j’ai faite, Paris Broadway avec Nicolas Briançon, j’avais adoré ça : il y avait du chant, mais c’était vraiment du théâtre. Le lien direct avec le public, le direct lui-même… j’adore ça. Et puis le cinéma : j’aimerais en faire davantage. Et depuis quelque temps, j’ai aussi envie d’essayer la comédie. Je suis naturellement attirée par le drame, mais j’aimerais explorer quelque chose de plus léger. Ce qui m’intéresse, c’est toujours d’essayer des choses nouvelles, de me surprendre. Et la comédie, c’est un territoire que je n’ai pas encore vraiment exploré.
Avez-vous des exemples de comédies ?
Prête-moi ta main, avec Alain Chabat et Charlotte Gainsbourg. Je rêverais de faire ça. J’aimerais vraiment aussi faire un Astérix, j’adorerais ça : une grande épopée, un gros truc d’époque. Voilà des choses qui me plairaient beaucoup.
Vous avez des envies de réalisation ?
On me pose souvent la question sur la réalisation, mais je n’ai pas cette envie-là. J’ai l’impression de ne pas avoir ce talent. Je suis très connectée aux émotions, j’ai une vraie passion pour les raconter, mais c’est par le corps que j’aime faire ça. La mise en image, je pense que c’est un talent à part entière, et je ne l’ai pas. Peut-être qu’un jour ça viendra. Mais le temps passe et je me rends compte que ce n’est pas vraiment là.