[Interview] Lætitia Dosch : « Les gens ont plus de personnalité dans la vie qu’au cinéma »

Lætitia Dosch par François Berthier©
Lætitia Dosch par François Berthier©

Révélée en 2017 dans Jeune femme de Léonor Serraille, qui remportait la Caméra d’Or au Festival de Cannes, Lætitia Dosch n’a depuis jamais cessé de naviguer entre théâtre, cinéma et réalisation, signant en 2023 un premier long métrage remarqué, Le Procès du chien. Nous l’avons rencontrée à Marrakech, où était présenté en avant-première La Maison des femmes, le premier long métrage de Mélisa Godet, attendu en salles le 4 mars prochain. Dans ce film choral inspiré de l’histoire réelle de la Maison des femmes de Saint-Denis, fondée par la gynécologue Ghada Hatem, Diane, Manon, Inès, Awa et leurs collègues se battent chaque jour pour accompagner les femmes victimes de violences dans leur reconstruction, les écoutant, les soutenant, les croyant, quitte à risquer leur propre équilibre. Aux côtés de Karin Viard, Oulaya Amamra et Eye Haïdara, Lætitia Dosch y incarne Manon, soignante exubérante et entière. Un rôle à son image. L’occasion de parler de corps et de jeu, de rôles de femmes trop souvent lissés par le cinéma, de maternité, et de ce goût insatiable pour les histoires à raconter.

Dans La Maison des femmes, vous partagez l’affiche avec Oulaya Amamra. On sait que vous avez toutes les deux un rapport particulier à la danse. Est-ce que ça vous sert dans votre métier d’actrice ?
Je ne savais pas qu’Oulaya avait fait de la danse. C’est marrant, parce que c’est quelque chose qui m’est revenu quand je jouais Mère Courage au théâtre. Il y a un truc où ça doit sortir de l’intellect, passer par les tripes, par le corps, par les mouvements. C’est d’abord un corps — quel corps ? J’y pense même sur un photocall. Ça m’avait beaucoup inspirée pour Jeune femme, un film pour lequel j’avais beaucoup travaillé dans la rue, en marchant comme si j’étais le personnage. Ce qui me plaît, c’est de travailler le personnage muet : le corps, le regard, la façon dont il perçoit les choses. Je viens du muet, dans ma tête.

Et vous dansez toujours ?
Ça fait longtemps que je ne danse plus, mais j’ai envie de m’y remettre pour m’éclater, refaire de la scène et danser devant un public.

Vous avez toutes les deux un autre point commun : Oulaya Amamra a joué dans Divines, Caméra d’Or au Festival de Cannes en 2016, et vous dans Jeune femme, qui a remporté le même prix en 2017. Quel souvenir gardez-vous de cette aventure ?
C’était magnifique. Oulaya l’a vécu avec sa sœur, moi avec Léonor Serraille, qui était un peu comme une sœur de création. On avait une vraie complicité, on était très proches, on avait travaillé énormément ensemble avec un plaisir sans fin. Le personnage était magnifique — il n’y avait pas des personnages de femmes comme ça à l’époque, ni aujourd’hui d’ailleurs. On était très fières. À la fin du festival, on nous a rappelées alors que j’étais déjà dans la rue avec ma valise, prête à partir. Je sentais que quelque chose allait peut-être arriver. Finalement, au dernier moment, on nous a fait revenir. Le jury avait mis du temps à se mettre d’accord parce que notre film était le dernier qu’ils avaient vu. C’était super émouvant. C’est Sandrine Kiberlain qui présidait le jury, et il y avait Juliette Binoche et Joaquin Phoenix sur scène. Complètement dingue !

Qu’est-ce qui vous manque de cette période ?
D’aussi beaux rôles. Ce qui se passe aussi, c’est que je vieillis — et il faut que ça change —, mais il est plus facile pour le cinéma d’imaginer une femme exubérante et un peu paumée à 30 ans qu’une femme de 40 et quelques années qui a des responsabilités et qui est tout autant exubérante. C’est pour ça que j’ai bien aimé le personnage de Manon dans La Maison des femmes : il a de l’exubérance et des responsabilités. C’est rare au cinéma. Les gens ont souvent plus de personnalité dans la vie qu’à l’écran. Le cinéma lisse.

Lætitia Dosch par François Berthier©
Lætitia Dosch par François Berthier©

Qu’avez-vous eu envie de faire juste après ce Festival de Cannes ?
Je me suis beaucoup engagée politiquement. Je suis allée militer pour les élections législatives, dans le nord de la France, à la rencontre des gens. C’est ça que j’avais besoin de faire. Après, j’ai fait beaucoup de théâtre, j’ai joué, mais je n’ai jamais retrouvé des rôles aussi beaux. En France, souvent, quand on fait un film, on vous propose le même rôle derrière. Après Jeune femme, c’était des personnages dans la veine de Manon. Après Passion simple, des rôles un peu sexy. Peut-être qu’après La Maison des femmes, je ne vais faire que des soignantes (rires). Je pense que quand on est très connue, comme Leïla Bekhti ou Adèle Exarchopoulos, on a plus de possibilités. À mon niveau de notoriété, on vous propose quand même souvent les mêmes rôles.

Vous refusez beaucoup de rôles ?
Oui. Du coup, je fais du théâtre et j’écris des films.

Pour quel motif refusez-vous en général ?
Quand je ne me vois pas dans le personnage. À l’inverse, ce qui me fait accepter, c’est un combo : le rôle et la personne qui réalise. Les deux doivent me plaire. La rencontre humaine est importante. Quand vous parlez avec un metteur en scène qui vous explique le rôle, pourquoi il l’a écrit, vous comprenez très vite si ça vous intéresse ou pas, autour d’un café.

Vous venez de présenter à Marrakech La Maison des femmes, premier long métrage de Melisa Godet. Avez-vous des appréhensions particulières quand vous tournez avec un réalisateur ou une réalisatrice qui n’a pas encore de long à son actif ?
Non, c’est plutôt l’envie d’être là pour la soutenir quoi qu’il arrive. Je me souviens que sur mon propre film, Le Procès du chien, plusieurs acteurs qui avaient eux-mêmes réalisé leur premier long — Jean-Pascal Zadi, François Damien, Mathieu Demy — étaient tous dans cet esprit-là : « Toi, tu vas réussir ton film, on va être là pour toi. » Ils m’ont transmis cette énergie, alors quand je suis arrivée sur le tournage de La Maison des femmes, c’était la même chose : « Ton film, tu vas voir, tu vas tout défoncer ! ».

Lætitia Dosch par François Berthier©
Lætitia Dosch par François Berthier©

Lors de la présentation du film, vous avez confié avoir été troublée de jouer une mère. Quelle était la difficulté majeure ?
C’est vrai que je me suis livrée (rires). Je voulais rendre hommage à Melisa Godet, qui est maman et qui a raconté ça de façon très intime. J’avais peur de ne pas être à la hauteur. C’était vraiment des questions de femmes, et je voulais être juste par rapport à ça. Dans nos sociétés, une femme qui n’est pas mère doit se battre contre un sentiment de ne pas être accomplie, alors qu’on n’est pas faites que pour être mères. Je sais qu’il y a des actrices qui vivent ça plus sereinement que moi. Après, je peux adopter, ou peut-être qu’avec la médecine il serait encore possible de faire autrement, mais j’ai un peu raté le coche. C’est intégré, digéré, mais ça me pose quand même des questions sur moi-même.

Le Procès du chien, votre première réalisation, a rencontré un certain succès. Avez-vous envie de continuer derrière la caméra ?
Oui, j’ai envie de continuer. Et j’ai aussi envie de continuer à faire du théâtre, et d’écrire des livres. C’est toujours la même casquette : raconter des histoires. Ce qui est bien quand on est actrice, c’est qu’on ne se rend pas compte à quel point on est préservée. C’est vachement moins de responsabilités.

Le fait d’avoir réalisé a-t-il modifié votre rapport au jeu ?
Non. Par contre, je trouve que dans mon film, je n’ai pas super bien joué. Je n’étais pas assez dans le corps. Je me dirigeais moi-même en permanence, parce que je savais exactement ce que je voulais. Ce que j’aurais demandé à une autre actrice, je me le demandais à moi-même. Et ça se voit un peu à l’écran. Je ne me trouve pas assez viscérale.

Sur un tournage, vous êtes quel genre d’actrice en termes de concentration ?
Très concentrée. Je ne suis pas fan de faire des blagues entre les prises, ça me déconcentre trop. Cela dit, j’aime l’ambiance des tournages, j’aime l’équipe, parler à tout le monde, observer les gens travailler. C’est fascinant : quand on ne tourne pas, eux travaillent. On voit l’accessoiriste, le décor, le son qui essaie de se placer dans quarante positions différentes. J’aime être sur le plateau, dans mon monde, disponible. On peut me parler, mais je ne vais pas vous montrer des vidéos sur Instagram, car c’est de la pensée courte et ça déconcentre.

Lætitia Dosch par François Berthier©
Lætitia Dosch par François Berthier©

Quelle est votre méthode pour vous plonger dans un personnage ?
Essayer de trouver ce que les gens ne disent pas. Ce qui se cache derrière les dialogues. Dans toutes nos conversations, il y a des choses qu’on tait, des questions qu’on ne pose pas, des réponses qu’on refuse de donner. Les secrets. C’est ça qui est le plus beau, et j’adore travailler là-dessus.

Le costume vous aide dans cette démarche ?
Beaucoup. Le costume est important, il fait partie du personnage. On invente quelqu’un avec le costume, la coiffure et le maquillage. Et je n’ai encore jamais tourné dans un film à costumes. J’aimerais bien. Il y a d’ailleurs une étude qui explique que, par rapport à il y a quarante ans, on met beaucoup moins de couleurs dans le cinéma français. C’est dommage.

Sur un plateau, y a-t-il des choses positives qui peuvent émerger de la fatigue ou de l’usure ?
Parfois, le visage se détend au bout de nombreuses prises. Il est plus fatigué, et ça peut donner des choses belles. Après, je suis rarement tombée sur des gens qui m’ont poussée à bout. Je crois que toutes les actrices sont pareilles — on aime tout donner. L’exigence est importante. Un battement de cils au cinéma peut dire beaucoup, donc je comprends qu’on nous demande de refaire. Si le réalisateur parle gentiment, il n’y a pas de problème. Il faut que je sente que la personne est avec moi, pas contre moi.

Quelle est votre figure féminine inspirante du moment ?
La chanteuse Rosalía, pour sa liberté musicale. Le monde qu’elle s’est créé, je le trouve dingue. J’aimerais faire des œuvres aussi libres que ça, qui amènent de la spiritualité et quelque chose de viscéral. Elle amène tout, Rosalía. Je l’adore !