[Interview] Valérie Donzelli : « Je n’ai jamais attendu »

Valérie Donzelli par Geoffroy Cretien©
Valérie Donzelli par Geoffroy Cretien©

Il y a des parcours qui ressemblent à des accidents heureux. Valérie Donzelli n’a pas rêvé d’être actrice, encore moins réalisatrice. Elle voulait faire de l’architecture, s’est retrouvée au conservatoire du 10e arrondissement après avoir raté tous les concours, a rencontré Jérémie Elkaïm qui lui a dit qu’elle devrait écrire, et a fini par tourner ses premiers films pour son fils de deux ans enfermé en chambre stérile. La nécessité, chez elle, a toujours précédé le désir. Et c’est peut-être pour ça que ses films sonnent juste. Révélée au grand public avec La Guerre est déclarée en 2011 — ce film bouleversant tiré de sa propre vie, de la maladie de Gabriel et de l’amour qui résiste —, elle n’a depuis jamais vraiment ralenti. Fictions, séries, documentaires : elle tourne, elle écrit, elle invente. Cette année, on l’a vue à Cannes présider le jury du Prix de la Citoyenneté, spectatrice privilégiée d’une compétition qui l’a époustouflée — Anora de Sean Baker en tête. Quelques semaines plus tard, c’est à Angoulême qu’elle posera ses valises, invitée d’honneur du Festival du Film Francophone qui lui consacre une rétrospective et où elle présentera Rue du Conservatoire, documentaire tourné dans les couloirs de l’institution qu’elle avait échoué à intégrer vingt-cinq ans plus tôt. Elle y était retournée pour une masterclass, a filmé de jeunes acteurs à l’aube de leur vie professionnelle, et en a fait un film sur la transmission, le regard, la peur de ne plus être vu. À 50 ans, Valérie Donzelli observe, avec une lucidité tranquille et beaucoup d’humour, un métier qui se transforme, une époque qui se retourne sur elle-même, et une vie qu’elle n’avait pas vraiment planifiée mais qu’elle n’échangerait pour rien. Rencontre.

Avant le cinéma, il y a eu l’architecture. Comment s’est opérée cette reconversion vers le jeu ?
Très jeune, j’ai compris que le travail occupe la majeure partie d’une vie d’adulte, donc autant faire quelque chose qui vous amuse. J’ai toujours été un peu dans ma tête, un peu pitre. J’ai commencé à faire du théâtre à l’école avec ma sœur, sans me dire que j’en ferais un métier. Elle, en revanche, voulait être actrice de théâtre, comme Sarah Bernhardt. Pour ne pas être sur son terrain, j’ai cherché autre chose. Je me suis tournée vers l’architecture, quelque chose d’artistique et que j’imaginais manuel. J’ai vite déchanté : c’est une discipline entièrement intellectuelle, une affaire de concepts et d’idées. Ce que j’aimais, c’était inventer, exposer mes idées au jury, faire mon show. Pas du tout dessiner les plans. J’ai compris assez vite que je ne serais pas une grande architecte, que j’allais finir gratte-papier dans une agence. Alors j’ai arrêté. J’avais 23 ans, et la seule chose que je savais à peu près faire, c’était jouer. Ma sœur avait entre-temps arrêté le théâtre pour avoir un enfant. Je me suis dit que la voie était libre et que j’allais tenter ma chance. J’ai tout raté — les concours, notamment le Conservatoire national. Sauf les conservatoires municipaux. Je suis entrée dans celui du 10e arrondissement, où j’ai commencé à apprendre et à rencontrer des gens du milieu. Je ne trouvais pas l’ambiance très agréable, cette culture des emplois, des jeunes premières, moi dans le rôle de la soubrette. Les choses ont beaucoup changé depuis, heureusement. Et puis j’ai rencontré Jérémie Elkaïm. Il était déjà un peu dans le milieu, et c’est lui qui m’a dit : « Tu devrais écrire. » Je n’y aurais jamais pensé. Mais j’ai joué le jeu, et ça a été une vraie libération. J’avais des choses à dire que je n’avais pas encore formulées. C’est dans cet élan que j’ai passé une audition pour Martha, Martha de Sandrine Verset, et c’est comme ça que tout a commencé.

Le cinéma, était-ce une passion d’enfance ?
Non, et je ne vais pas prétendre le contraire. J’ai rencontré le cinéma tardivement, vers 24, 25 ans. J’allais voir des films, je regardais la télévision, mais je n’étais pas une cinéphile acharnée. J’ai grandi en banlieue, mes grands-parents vivaient à la campagne. Le cinéma, c’était surtout la télévision. Ma vraie cinéphilie est arrivée après mes études, quand je suis venue à Paris. Cela dit, le choc des films existe toujours. Il y a encore des œuvres qui vous prennent en pleine figure. Récemment, Anora de Sean Baker m’a époustouflée. C’est un film brillantissime, qui vous emmène dans tous les recoins. Ce qui me frappe aussi, c’est la façon dont ce réalisateur, un homme, filme le corps d’une travailleuse du sexe avec une confiance et une bienveillance totales. Le film va très loin, et pourtant on sent que tout a été fait dans le respect. Ça m’a réconciliée avec les réalisateurs, à une époque où on a beaucoup de raisons d’être fatiguées de l’impunité masculine.

Ces abus existaient-ils quand vous avez commencé dans ce milieu ?
Oui. En tant qu’actrice, il y avait une dimension de séduction avec les metteurs en scène, et moi, ça m’a toujours agacée. Je n’ai jamais joué ce jeu. Mon tempérament, mon franc-parler — je pense que ça ne devait pas les enchanter. En y repensant, j’ai surtout tourné avec des femmes, ou avec des hommes homosexuels. Rarement avec des hommes hétérosexuels. Ce n’est pas un choix conscient de ma part, mais c’est une réalité, probablement liée à ma personnalité.

Vous avez d’ailleurs tourné brièvement avec Benoît Jacquot, dont le nom a depuis été cité dans les affaires MeToo du cinéma français. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?
Une journée de figuration sur L’Intouchable, avec Isild Le Besco, une amie de Jérémie. Il ne m’a pas adressé la parole. Je n’aimais pas du tout ce type, je ne l’avais jamais senti. Après, il y a un film de lui que j’aime vraiment, La Fille seule, avec Virginie Ledoyen. Je l’ai revu récemment. C’est un beau film, très fort, avec quelque chose d’obsessionnel quand on le regarde avec les yeux d’aujourd’hui, mais le film en lui-même est réellement beau.

Faut-il empêcher la sortie des films de ces hommes mis en cause ?
C’est compliqué. Je ne suis pas pour la censure. On peut séparer l’homme de l’œuvre. Si quelqu’un doit être jugé, il le sera — mais interdire un film, c’est brûler des livres. Céline est vendu en librairie, et c’était un monstre. Qu’est-ce qu’on fait ? Ce qui importe, c’est que tout ça dénonce le patriarcat, l’impunité, la domination. Et ce n’est pas une affaire de milieu : l’affaire de l’Abbé Pierre l’a montré. C’est un phénomène de société. Je pensais d’ailleurs à ça récemment. Mon père est mort cette année. Avec mon frère, on a vidé son appartement et retrouvé des lettres adressées à ma mère après le décès de mon grand-père. Des lettres de femmes qui louaient le courage de ma grand-mère d’avoir supporté son mari, d’avoir élevé ses onze enfants. À aucun moment on ne se demande si elle le voulait, ces onze enfants. Ce discours de soumission, cette absence totale de questionnement — c’est très récent tout ce qui change. Et pour les générations à venir, ça va être libérateur.

Sur les plateaux aujourd’hui, les choses ont déjà beaucoup changé…
Oui. J’ai fait quelques films comme actrice récemment, et j’ai trouvé ça très policé. Un peu à l’américaine. Il y a quelque chose de too much, parfois. Après, je comprends d’où ça vient.

Comment êtes-vous passée du jeu à la réalisation ?
Ça s’est imposé à moi plus que je ne l’ai décidé. Après Martha, Martha, j’ai cru que décrocher un premier rôle signifiait que ma carrière était lancée. On découvre très vite que non — ça n’augure rien. Le film n’avait pas marché, et les propositions ne pleuvaient pas. Je commençais à exister un peu comme actrice, mais sans vraie carrière. Et puis mon fils Gabriel est tombé malade. Ça a bouleversé mon rapport à la vie, à l’adversité, à tout. Il était enfermé en chambre stérile, personne ne pouvait le voir. Alors j’ai commencé à fabriquer de petits films avec Jérémie, pour lui. Des films pour un enfant de deux ans qui ne pouvait pas sortir. C’était rudimentaire et magnifique à la fois. Je les ai revus — ils sont vraiment beaux. Jérémie et moi nous sommes séparés après cette période difficile. J’étais enceinte de ma fille Rebecca et je voulais que cette grossesse si désirée soit belle, qu’elle ait un beau souvenir. Alors j’ai décidé de faire un film. Un court métrage, Il fait beau dans la plus belle ville du monde, tourné à quatre personnes, en lumière naturelle, aux Colonnes de Buren et dans mon appartement. En Super 8. Je jouais dedans et je mettais en scène. Le film lui est dédié. Ma fille vient d’avoir 17 ans, donc ça fait 17 ans que je suis réalisatrice.

Vous racontez des choses difficiles avec une légèreté désarmante.
C’est parce que ces moments-là étaient aussi très vivants. J’en ai fait quelque chose de positif. Et j’ai, de façon générale, un rapport particulier à l’adversité.

Du court métrage au long, comment s’est faite la transition ?
Quand j’ai fini le court, j’ai réalisé que les courts métrages, personne ne les voit. Ils ne sortent pas en salles. Alors je me suis dit qu’il fallait faire un long. Dans le même esprit, à quatre personnes, j’ai tourné La Reine des Pommes au Parc Montsouris. Entre-temps, un producteur qui m’avait aidée sur la post-production du court avait envoyé le film dans des festivals — sans succès. Mais quand il a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, il a trouvé une salle de montage pour que je finisse La Reine des Pommes. Le film est allé à Locarno, a eu la une de Libération — un petit mini-événement. Trente mille entrées, c’est peu, mais tout le monde en parlait. Grâce à ça, j’ai rencontré le producteur Édouard Weil. Je lui ai raconté un projet complètement farfelu, l’histoire de Gabriel, la maladie, le film que je voulais en faire. Il m’a dit : « OK, je le fais. » C’est devenu La Guerre est déclarée.

Gabriel, votre fils, dont vous racontez justement le combat contre un cancer du cerveau dans La Guerre est déclarée, fait maintenant du stand-up. Comment avez-vous reçu ça ?
Ce qui m’a d’abord surprise, c’est qu’il n’a pas commencé par là. Il voulait faire un film — il écrit depuis qu’il est tout petit. Mais en attendant de réussir à le monter, il s’est dit qu’il allait essayer le stand-up parce qu’un des personnages de son film en fait. Et en essayant, il a adoré. La scène lui plaît, vraiment. C’est sa passion.

Vous l’accompagnez dans cette aventure ?
Pas du tout. Il trace sa route tout seul, et c’est exactement comme ça que ça doit être. Je n’ai jamais rien lu de ce qu’il écrit — et puis il n’en a pas envie non plus. Son spectacle est beau, émouvant, il est très doué. C’est magnifique de voir un enfant devenir adulte, totalement autonome. Il va très bien, et il a 23 ans maintenant.

Vous avez commencé à réaliser avant la plupart des actrices de votre génération. Qu’est-ce qui a changé dans la façon de monter des films depuis ?
Le marché est plus tendu, je crois. Les chaînes investissent moins, les plateformes occupent un espace considérable. Il y a aussi beaucoup plus de gens qui veulent faire du cinéma qu’avant. Cela dit, des films très indépendants continuent d’exister et de trouver leur public. Ce qui est étonnant, et plutôt encourageant, c’est qu’un film comme À l’abordage de Guillaume Brac est paraît-il l’un des plus regardés sur Netflix en ce moment. Ça dit quelque chose sur ce que le public cherche, finalement.

Vous jouez dans vos propres films. C’est une question de commodité ou de désir ?
Au départ, c’était pratique. Pas une démonstration. Et je ne le fais pas systématiquement — j’aime jouer dans mes comédies, moins dans mes drames. Là, ça fait un moment que je n’ai pas rejoué dans un film. Depuis ma série Nona et ses filles, je crois. Ça me manque, mais je n’ai pas beaucoup de propositions, et surtout, mon rythme de travail comme réalisatrice ne me laisse pas beaucoup de place. Je ne suis pas une actrice à proprement parler. Valeria Bruni Tedeschi, par exemple, est d’abord une actrice qui réalise aussi. Moi, c’est l’inverse : j’ai été connue en faisant mes films. Les gens me connaissent comme actrice et comme réalisatrice sans vraiment faire la part des choses. Ils aiment presque le concept. Ce qui est sûr, c’est que le fait d’être actrice influence la façon dont je dirige. Les acteurs sont très sensibles, et je crois que c’est surtout ça qui ressort de mes films : la sensibilité. C’est très intuitif, très artisanal.

Vous venez de réaliser, Rue du Conservatoire, un documentaire qui vous ramène à l’endroit où vous avez raté le concours. Qu’est-ce que ça vous a fait ?
Une vraie revanche sur la vie, avec l’ironie que ça comporte. Quand on m’a invitée pour une masterclass, j’étais très flattée. Mais ce qui est beau, c’est que quand j’ai passé le concours du Conservatoire, je ne savais même pas encore que j’allais faire des films. Et j’y suis revenue pour enseigner le jeu d’acteur au cinéma. La boucle est complète, et elle est magnifique. J’ai adoré travailler avec ces jeunes acteurs. Il y avait entre nous vingt-cinq ans d’écart. Je venais de fêter mes 50 ans. C’était une vraie cure de jouvence.

Comment est né ce documentaire ?
Au départ, je suis venue faire une masterclass et j’ai demandé à avoir une caméra et un preneur de son — parce que le cinéma, ça se filme. On a bricolé avec les moyens du bord. J’ai tourné un court métrage avec eux, inspiré d’un livre que je voulais adapter. Un an plus tard, Clémence — l’une des élèves — me contacte. C’est leur dernière année, elle monte Hamlet comme travail de fin d’études et elle me demande de les filmer. J’ai senti qu’elle avait peur de ne plus être regardée après. Quitter le Conservatoire, c’est se retrouver face à l’inconnu : est-ce qu’on va encore jouer ? On est acteur quand on joue, et si on ne joue pas… J’ai accepté. Sans argent, presque à l’arrache. Mais j’ai compris qu’il y avait un vrai sujet là. On a essayé de le vendre à Arte et à d’autres chaînes, mais personne n’en a voulu — ça ne rentrait pas dans les cases, comme souvent avec la télévision. Alors on l’a fait pour le cinéma.

Vous avez présidé le jury du sixième Prix la Citoyenneté à Cannes. Qu’est-ce qui vous a décidée ?
La possibilité de voir tous les films de la compétition officielle. Aller à Cannes pour les films, c’est un privilège immense. Ils m’ont appelée, j’ai dit « oui ». Il y avait un cahier des charges précis, mais moins d’enjeux que d’autres missions. Ce qui est vraiment lourd de responsabilités, en revanche, c’est ma présidence de l’Avance sur Recette au Premier Collège du CNC. Là, on donne de l’argent pour des premiers films. C’est énorme comme geste — ça peut lancer une carrière. J’y pense à chaque décision.

Vous qui n’avez jamais eu l’Avance sur Recette pour vos propres films…
Jamais. Encore un truc que j’ai raté (rires). Mais c’est normal, il y a tellement de projets. C’est comme gagner au loto.

Cannes reste votre festival préféré ?
Je crois que oui. C’est là que je suis née, en quelque sorte. J’y suis allée dans toutes les sections. Sauf Un Certain Regard, et je sais que je n’y serai probablement jamais — c’est surtout une sélection de premiers et deuxièmes films.

Que conseillez-vous aux jeunes acteurs que vous rencontrez ?
Je trouve cette génération très débrouillarde. Ils écrivent tous, ils veulent faire leurs propres trucs. Mon conseil est simple : faites. Passez à l’action. Ne pas attendre. Quand on s’y met, on produit forcément quelque chose.

Et vous, vous attendez parfois ?
Non. Je n’ai jamais attendu.