[INTERVIEW] Alexis Loizon : « J’ai envie que tout le monde se reconnecte à son enfant intérieur »

Alexis Loizon par Cédric Telle©
Alexis Loizon par Cédric Telle©

Il y a du Proust dans cette histoire, mais version modem 56k. Avant Instagram et ses stories calibrées, il y avait Skyblog : une plateforme de blogs personnels, reine incontestée du Web français au tournant des années 2000, où l’on mettait en scène sa vie à coups de photos floues, de citations de Corneille recopiées sous une bannière clignotante et de commentaires laissés par des inconnus devenus, le temps d’un été, des amis. C’est ce journal intime et public, réactivé vingt ans plus tard, qu’Alexis Loizon a choisi comme fil conducteur de son premier seul en scène.

Révélé dans les comédies musicales Footloose, Grease ou Roméo & Juliette, et à l’écran dans La Belle et la Bête aux côtés d’Emma Watson, l’acteur s’est aussi fait connaître à la télévision dans Demain nous appartient et Engrenages. Il a longtemps prêté sa voix et son corps à des personnages écrits par d’autres. En mai 2025, la disparition de son père bouleverse cette trajectoire collective et le pousse, pour la première fois, à se raconter lui-même. Non pas en évoquant le deuil de front, mais en lui rendant hommage à travers ce qu’il lui a transmis : l’enfance, les repas de famille, la Provence, une certaine idée du bonheur simple. Le résultat s’appelle Mon Skyblog, et convoque pêle-mêle Nokia 3310, MSN, Tamagotchi, iPod Nano et vidéoclubs pour évoquer, avec tendresse et autodérision, une adolescence dans le Sud du début des années 2000, celle de millions de trentenaires qui, à leur tour, sont devenus « comme leurs parents ».

Mis en scène par son complice de longue date Guillaume Beaujolais, le spectacle a déjà conquis le public parisien au Théâtre du Marais avant de se confronter, au Théâtre Carnot d’Avignon du 4 au 26 juillet, à un auditoire plus large et plus hétéroclite. Rencontre avec un artiste qui a choisi de se livrer sans jamais se départir de la légèreté, entre hommage filial et déclaration d’amour à une génération entière.

Vous venez du monde de la comédie musicale et de la télévision. Qu’est-ce qui vous a donné envie, après tout ce parcours collectif, de vous retrouver seul sur scène ?
J’ai toujours eu un attrait particulier pour l’humour, dans presque tous mes personnages, sauf peut-être dans la série Engrenages où c’était différent. Dans les comédies musicales comme Grease ou La Belle et la Bête, j’y tenais vraiment : c’est une patte qui m’est propre. Plus récemment, en tournée avec un concert de comédies musicales toujours en cours, j’ai un petit talk où je demande, par exemple, qui s’est déjà rencontré sur une application de rencontre. Et chaque ville me donne un prétexte à un sketch : Le Havre, Marseille, Strasbourg… Cet exercice d’écriture, ville par ville, m’a beaucoup plu. Mes camarades de scène me répétaient qu’il fallait que je fasse un one-man-show, et le public aussi me le disait souvent. Je me sentais donc légitime sur ce terrain. Mais je répondais que je n’avais rien à raconter. Pour moi, quand on crée une œuvre, il faut avoir un prétexte, un axe, sinon c’est plat et le public s’en rend compte. Malheureusement, j’ai perdu mon père l’an dernier, et cela m’a donné envie de lui rendre hommage. Non pas en parlant de sa disparition, mais de toute la vie et de tout l’amour qu’il m’a transmis. Ce n’est pas un spectacle centré sur mon père. En y réfléchissant, cela m’a plutôt donné envie de raconter mon enfance, sur un ton drôle. Je remarquais aussi qu’à chaque vidéo Instagram évoquant cette époque, je touchais un vrai public, des gens de ma génération qui se reconnaissaient, je le voyais dans les partages et les commentaires. J’avais donc envie de raconter l’adolescence dans le sud de la France pendant les années 2000.

Qu’est-ce qui vous manque le plus quand il n’y a personne d’autre que vous sur scène ?
Ce qui me manque le plus, c’est de pouvoir me raccrocher à mes camarades en cas de problème. Leur énergie me porte énormément en général. Sur le concert de comédies musicales, on s’entend tous très bien, chacun essaie d’épauler l’autre sur scène, et c’est assez rare. J’ai fait beaucoup de spectacles, et tous les camarades ne sont pas aussi bienveillants, il y a souvent une forme de compétition. Là, ils me manquent parce que quand je fais une vanne avec eux, ils rient, j’ai un retour immédiat. Sur mon seul-en-scène, je suis sans filet : si ce n’est pas drôle, c’est moi qui prends tout, et si c’est drôle, c’est aussi moi qui prends tout. Mais oui, la bienveillance de mes camarades me manque énormément.

Est-ce que jouer des personnages écrits par d’autres pendant toutes ces années vous a aidé, ou au contraire compliqué, le moment où il a fallu raconter votre propre histoire ?
Non, je pense que cela m’a beaucoup aidé. Si j’ai interprété ces rôles, c’est qu’ils ont été choisis au terme d’un processus d’écriture, d’audition, et je pense que lorsqu’on est pris pour un rôle, c’est qu’il nous ressemble, quelque part. Cela m’a permis, avec les années, de mieux me connaître, mes meilleures parts comme les plus sombres, et de cheminer jusqu’à me dire : je sais qui je suis. Maintenant que je le sais, je peux me raconter. J’ai sans doute attendu ce moment, et il a été scellé par la disparition de mon père. J’ai senti que l’univers me disait « Alexis, maintenant tu es un homme ». C’est un point de non-retour, et c’est pour cela que je voulais rendre hommage à mon enfance.

Comment décririez-vous la différence, pour vous, entre le stand-up et l’art du seul-en-scène que vous avez choisi pour ce spectacle ?
Je n’ai jamais voulu me définir comme stand-uppeur, même si j’ai dû roder ce spectacle dans des comedy clubs parisiens. L’exercice est complètement différent. Avec mon metteur en scène, Guillaume Beaujolais, on a essayé de construire les choses pour qu’une vanne résonne parfois avec une référence posée quarante-cinq minutes plus tôt, c’est plus complexe qu’il n’y paraît. Je ne voulais pas casser le quatrième mur ni créer un dialogue avec le public. Quand je vais au théâtre, j’aime oublier ma propre vie, m’évader comme au cinéma pendant une heure ou deux. Avec ce seul-en-scène, j’avais envie d’embarquer tout le monde dans un petit train, comme à Disneyland : ça va durer une heure, vous n’allez peut-être pas éclater de rire, mais vous garderez le sourire du début à la fin. Je voulais quelque chose de beaucoup plus immersif que le stand-up, un exercice qui me terrifie et où je ne me sens pas légitime, contrairement à certains stand-uppers que je trouve excellents. Le seul-en-scène permet aussi de se cacher un peu derrière un personnage, derrière l’écriture. Je suis quelqu’un d’assez pudique, et j’ai voulu me livrer, mais avec un joli papier cadeau : pas moi à cent pour cent, parce que je n’estime pas être suffisamment intéressant pour ça, mais ce que j’avais à raconter pouvait l’être.

Alexis Loizon par Julien Georgy©

D’où vient précisément l’idée d’utiliser le Skyblog comme fil conducteur du spectacle ?
Plusieurs raisons à cela. D’abord, quand je repense à mon enfance, à mes repas de famille, aux week-ends avec mes parents, à mon stage de troisième chez Vidéo Futur, ce sont des images, presque des photos qui défilent. Pas comme un scroll Instagram, mais plutôt comme si je faisais tourner la roulette de ma souris sur mon Skyblog d’autrefois. Avant Instagram, la mise en scène de sa propre vie passait par le Skyblog. J’étais complètement obsédé par ça, autant que par MSN. Et puis cette époque me manque énormément. Et disons-le aussi : ça sonne bien !

Vous auriez pu appeler ce spectacle « Mon adolescence »…
Exactement, mais je n’ai pas envie de parler de mon adolescence en particulier, j’ai envie de parler de l’adolescence de tout le monde. Je voulais que, dès le titre, les gens se reconnectent à leur propre enfance. Au travers de mon expérience, j’espère que chacun se connecte, sans mauvais jeu de mots, un peu comme avec un modem ADSL à l’époque, et qu’ils se connectent ainsi au spectacle.

Vous parlez d’un souhait viscéral de « rebrancher » votre Skyblog pour le public. Qu’est-ce que ce mot représente pour vous ?
Pour moi, « rebrancher », c’est se reconnecter à son enfant intérieur. C’est quelque chose que j’ai envie de défendre dans tout ce que je fais depuis que je me considère comme artiste, même dans des projets beaucoup plus dramatiques. Je pense que si l’on perd cette connexion à qui l’on était enfant, on devient un adulte un peu aigri, pas très sympathique. J’essaie toujours de me demander si, à huit ans, je serais fier de l’adulte que je suis devenu, et de ne jamais oublier l’innocence et le bonheur de cette époque : aller sur MSN, sur son Skyblog, ou tout simplement rentrer du collège et prendre son goûter devant Dragon Ball Z. J’ai envie de reconnecter tout le monde à ça.

Sur les réseaux sociaux, vous avez distillé pendant des mois des clins d’œil à cette époque avant même de révéler le spectacle. Pourquoi ce choix de teasing progressif ?
Rien n’a vraiment été calculé, tout est venu en même temps. J’ai toujours été très proche de ma famille. Je viens d’Avignon, et dans le Sud, la famille tient une place centrale. Pendant que mon père était malade, je passais beaucoup de temps chez mes parents, et je me reconnectais à cette époque sans même le vouloir. J’avais envie de célébrer la vie, de faire des vidéos un peu drôles, et cela m’a fait du bien de me connecter aux gens sur les réseaux. Quand je publiais une vidéo sur le bureau de mes parents et l’ordinateur qui mettait un temps fou à s’allumer, les commentaires affluaient, les gens se reconnaissaient énormément. Ça m’a beaucoup touché. Et quand mon père est parti, j’avais besoin de me connecter à beaucoup de monde pour me sentir moins seul. Je pense que c’est pour cela que j’ai cherché, non pas une communauté, mais des gens capables de me comprendre.

Alexis Loizon par Julien Georgy©

Il y a toute une esthétique dans les visuels diffusés, dans l’affiche du spectacle, ce côté sportswear très années 2000. Est-ce que cela fait partie de la campagne promotionnelle, ou est-ce simplement votre style vestimentaire ?
C’est mon look depuis plusieurs années, et c’est pour cela que ce spectacle et sa promotion m’épanouissent autant : je ne triche pas, ni sur scène ni en interview. Concernant le sportswear et le football, j’en ai fait pendant dix ans. J’ai retrouvé mon maillot de l’OM en allant faire un concert à Marseille, et cela ne m’a plus jamais quitté.  C’est le maillot que j’avais à huit ans, avec « Alexis Loizon » et le numéro 11 dans le dos, et j’étais tellement heureux de l’avoir. C’est un peu comme retourner dans la peau de mon enfance, quelque chose qui ne me quitte jamais. Aujourd’hui encore, je me balade avec un maillot de l’OM de la saison 1999-2000, parce qu’il me rendait heureux petit. C’est comme chercher sa madeleine de Proust, regarder un film qui vous faisait du bien enfant. J’ai envie de vivre dans une madeleine de Proust géante, dans une pâtisserie (rires).

Vous êtes très positif là où toute une génération d’acteurs se plaint du métier, de ses difficultés, de castings compliqués. D’où vous vient cette positivité ?
Je pense que cela vient de ma mère, une femme d’origine italienne, forte, indépendante et fière, qui ne se laisse jamais aller. Je le remarque davantage maintenant, adulte, alors qu’enfant on n’y fait pas attention. J’ai énormément de chance d’avoir vécu tout ce que j’ai vécu, et à chaque contrat, à chaque nouvelle rencontre, je me sens chanceux. À Avignon aussi, il y a cette envie de se reconnecter à quelque chose de dur, de mérité. Je ne prône pas la méritocratie, mais j’aime l’idée que si je n’obtiens pas un rôle, c’est peut-être que je n’ai pas assez travaillé, ou que ça ne me correspondait pas. À Avignon, tout le monde est logé à la même enseigne : même si l’on vend des places à l’avance, il faut tracter et coller ses affiches comme n’importe quelle compagnie. J’aime me reconnecter à l’essentiel, à ce qui explique pourquoi on veut, un jour, monter sur scène.

Quel type de connexion avec le public permet ce spectacle ?
Après l’avoir joué deux fois à Paris, ce qui m’a le plus touché, c’est d’entendre le public réagir dès que je lâche un nom comme MSN, Vidéo Futur, ou que j’évoque le Skyblog. Il y a quelque chose de familier, presque de fraternel. Dès que quelqu’un me dit que le titre du spectacle l’a immédiatement ramené à un souvenir, c’est comme si on avait grandi dans la même maison, vécu la même enfance. Si j’évoque Vidéo Futur et qu’une personne me répond qu’elle en avait un dans sa ville, on se découvre plein de points communs sans le savoir. C’était une belle époque, un peu comme ces vidéos générées par intelligence artificielle qui évoquent les samedis après-midi des années 90 ou 2000. Cela crée une vraie tendresse, une connexion douce, et c’est ce qui me touche le plus dans les réactions du public.

La perte de votre père en mai 2025 est à l’origine du spectacle. Ce deuil a-t-il transformé votre rapport à vos propres souvenirs d’enfance ?
En réalité, pas tant que ça, parce que j’ai toujours été très connecté à mon enfance. Je suis proche de mes parents, je retourne régulièrement dans le Vaucluse, dans le Sud, j’y passe mes étés, dans la maison familiale. C’est un endroit essentiel pour moi, où je me ressource vraiment : dès que j’arrive chez mes parents, je ne m’occupe plus de rien, je me sens en sécurité. J’ai l’impression d’y gagner quinze ou vingt ans, et cela fait du bien. Mon rapport à l’enfance n’a donc pas changé ; il s’agit plutôt de lui rendre hommage. J’avais envie de parler de mon père sans parler de mon père. Chacun a ses propres épreuves, tout le monde a vécu des drames. Je préférais le célébrer dans le rire, la joie, la tendresse, car c’est ce qu’il représente pour moi. Je pense que c’est pour cela que je suis passé par l’humour et le seul-en-scène.

Alexis Loizon par Julien Georgy©

Mon Skyblog n’est pas un spectacle thérapeutique, même s’il s’inscrit dans une forme de catharsis. Où placez-vous la limite entre les deux ?
Je ne vais pas me plaindre de la disparition de mon père, j’en parle comme d’un épisode, sans évoquer sa mort directement. J’avais envie de raconter toute mon enfance. La limite se situe, je crois, entre le cathartique, qui peut toucher beaucoup de gens, et le thérapeutique, qui ne ferait du bien qu’à moi. Cette limite se traduit surtout par la pudeur dont on fait preuve en tant qu’artiste seul sur scène. Certaines choses, je les réserve à mes proches très proches, à ma psychologue. Si je dois exprimer quelque chose publiquement, autant que ce soit de la joie plutôt que de tirer tout le monde vers le bas. Je n’avais pas envie de me lamenter sur mon sort, mais plutôt de dire que la vie continue, comme ma mère nous le répète avec ma sœur : notre père aimerait nous voir avancer. C’était ma façon à moi d’avancer, le plus élégamment possible.

Votre spectacle est une déclaration d’amour à l’enfance et, à travers elle, aux parents. Comment l’humour vous a-t-il permis d’aborder un sujet aussi personnel sans tomber dans le pathos ?
Il faut avant tout un très bon metteur en scène, quelqu’un qui cadre le propos, qui apporte un regard extérieur. Guillaume Beaujolais a été mon seul retour avant que je ne joue le spectacle. Il faut lui faire confiance, croire en sa sensibilité, en son talent, trouver quelqu’un sur la même longueur d’onde. Pour éviter le pathos, je crois qu’il faut parler de soi sans vraiment parler de soi, s’adresser au public pour qu’il se sente concerné, sinon les gens sont gênés. Il y a tout un travail pour apprivoiser la salle : mon spectacle commence par une dizaine de minutes sans aucun rapport avec les années 2000 ou le Skyblog. On se renifle un peu, tout est écrit mais ça ressemble à de l’improvisation. On vous installe, vous attachez vos ceintures, et on peut y aller. Tout est pensé pour le public autant que pour moi.

Nokia 3310, MSN, Tamagotchi, iPod Nano, LimeWire, CD-R… Comment avez-vous choisi, parmi tous ces objets et souvenirs, lesquels méritaient une place dans le spectacle ?
Tout simplement ceux qui se trouvaient dans le bureau de mes parents. La première fois que je suis rentré de Paris chez eux, en fouillant dans ce bureau pour imprimer quelque chose, je redécouvrais des objets un par un, et je me disais que chacun me parlait. Je pensais aussi beaucoup à mon lycée, à ce qui l’avait marqué : l’iPod, les DivX, les téléchargements sur LimeWire ou eMule. Tout cela m’a paru très représentatif de cette période.

Les Wizz sur MSN, les Skyblogs et les chats en ligne sont à l’origine de ce que sont devenus Instagram ou Snapchat aujourd’hui. Qu’est-ce que cette continuité vous inspire, entre nostalgie et regard critique sur les réseaux sociaux actuels ?
Les aspects négatifs comme positifs des avancées technologiques ont toujours existé. Il y a eu une génération qui est passée de la radio à la télévision et qui critiquait la télévision, puis une autre qui est passée de la télévision à l’ordinateur et qui critiquait l’ordinateur, et aujourd’hui on critique le téléphone : c’est un éternel recommencement, comme la mode. Sur le regard critique porté aux réseaux sociaux, je pense qu’ils sont formidables pour beaucoup de choses. J’ai découvert des gens hilarants simplement grâce à leurs vidéos Instagram. C’est un moyen d’expression comme un autre, qui peut être formidable s’il est bien utilisé. Bien sûr, on y voit aussi beaucoup de futilités et parfois des propagandes étranges, mais c’est comme pour l’information : tout dépend de ce que l’on choisit de regarder. Je suis assez cynique là-dessus, je n’ai pas envie de m’attarder sur le négatif, sans pour autant vivre dans un monde de bisounours. Ce qui m’intéresse sur Instagram, c’est la créativité des gens, en humour, en photographie, en mode, en art en général. Les réseaux mettent en lumière des talents qui seraient probablement restés dans l’ombre il y a vingt ou trente ans. Le peuple a en quelque sorte parlé. Cela dit, avoir des followers ne garantit pas de remplir une salle car transformer un follower en billet acheté, c’est un tout autre problème.

Alexis Loizon par Julien Georgy©

Vous notez qu’à votre tour, vous êtes devenu « comme vos parents », qui parlaient des années 1980 comme vous parlez aujourd’hui des années 2000. Ce constat vous amuse-t-il, ou vous inquiète-t-il un peu aussi ?
Ça m’amuse énormément. L’une de mes références, c’est Franck Dubosc et son premier spectacle, Je ne vous ai pas raconté, autant dans le ton que dans la forme. Il y parle de sa vie, de son enfance, avec notamment un passage hilarant sur ses premières boums. Je me souviens l’avoir vu avec ma mère, qui riait aux éclats en reconnaissant le téléphone à cadran, la mobylette, le flipper du bar du coin, des choses que je n’ai pas connues mais qui me font rire quand même. Je trouve ça plutôt joli à observer. Le thème de mon spectacle reste les années 2000, mais ce n’est pas un spectacle extrêmement référencé non plus, je ne veux perdre personne. C’est construit avec Guillaume Beaujolais pour que la vanne soit un bonus, jamais une condition. Il y a aussi aujourd’hui toute une génération de 18-20 ans qui s’approprie les années 2000 sans les avoir connues, en reprenant des visuels façon Skyblog, MSN ou MySpace, en écoutant Britney Spears alors qu’ils sont nés en 2002 ou 2003. C’est très intéressant de voir comment cette jeune génération fantasme cette époque. Je travaille avec un graphiste qui a quatorze ans de moins que moi, et j’aime observer quelle typographie il choisit, ce côté chromé ou bubble, alors que je sais que ce n’était pas exactement comme ça. C’est une belle façon de saisir les choses malgré la différence de génération.

Dans votre spectacle, vous avez choisi de faire apparaître plusieurs personnages marquants de votre enfance et de votre adolescence plutôt que de vous raconter à la première personne en continu. Comment avez-vous construit cette galerie de personnages ?
Ces personnages sont venus tout simplement en puisant dans mes souvenirs. Le récit reste chronologique, avec un fil rouge que mon metteur en scène a aidé à cadrer, en inversant parfois certaines périodes lorsqu’un événement pouvait en éclairer un autre. À chaque fois que je racontais un épisode, j’avais envie de le faire à travers un personnage. Beaucoup, dans mon enfance, ont l’accent du Sud, parce que ça m’amuse de le reproduire, et je trouve qu’il y a quelque chose d’un peu exotique à interpréter un personnage d’un certain âge avec cet accent.

Vous travaillez avec le metteur en scène Guillaume Beaujolais, qui vous connaît depuis treize ans et avec qui vous aviez déjà collaboré sur le comédie musicale Robin des Bois. Qu’est-ce que cette relation de longue date change dans le travail de mise en scène ?
En réalité, pas grand-chose, parce que nous avons toujours été étroitement liés dans le travail, à travers plusieurs projets. Il me semblait être la personne la plus appropriée, émotionnellement, celui qui partageait la même sensibilité et surtout la même envie de raconter cette histoire, avec le respect de ne pas la trahir. Il pouvait parfois me dire que telle scène n’était pas drôle, ou au contraire m’aider à mieux formuler ce que je voulais raconter. Comme je lui fais confiance, je l’écoutais, et cela a surtout renforcé une relation déjà solide, plus que ça ne m’a rassuré sur le fond. J’étais simplement conforté dans mon instinct.

Sur scène, il y a un tabouret et une « boîte accessoire ». Pourquoi ce choix de dépouillement plutôt qu’une scénographie plus chargée, très « années 2000 » ?
C’est un débat que j’ai eu avec Guillaume : fallait-il reconstituer une chambre sur scène, ajouter des accessoires, un décor ? J’ai toujours cru au pouvoir de l’imagination, et je pense que less is more (rires). L’idée, c’est qu’il n’y ait presque rien sur scène, que je sois habillé simplement en noir, et qu’on fasse appel à l’imagination du public, comme lorsqu’on était enfant. C’est un peu ça, la direction artistique.

Alexis Loizon par Julien Georgy©

Y a-t-il un personnage ou une scène du spectacle que vous appréhendiez particulièrement à écrire, ou à jouer devant un public pour la première fois ?
Oui, le discours de fin. Sans trop en dévoiler, je fais un discours de remerciement façon cérémonie des Oscars, où je remercie mes parents pour tout ce qu’ils m’ont apporté. Aujourd’hui encore, c’est compliqué de le jouer sans avoir la gorge nouée.

Le spectacle a été joué au Théâtre du Marais à Paris avant de partir à Avignon. Qu’est-ce que ces premières représentations vous ont appris sur la manière dont le public reçoit le spectacle ?
J’étais terrifié à l’idée que les gens ne rient pas, et c’est en partie pour cette raison que je suis passé par le verbe et par des personnages. Si le public ne riait pas, ce serait à cause du personnage, pas de moi. Mais tout de suite, les spectateurs ont adhéré, ils se sont reconnus, et pas seulement sur l’aspect années 2000. Beaucoup me disaient reconnaître leur mère, leur lycée, ou même leur grand-père dans certaines répliques. Cela m’a énormément rassuré. À Avignon, je me confronte à un autre public, des gens qui ne me connaissent pas et viennent peut-être par curiosité pour le thème. Mais je pense qu’on va voir un acteur sur scène avant tout pour lui-même, parce qu’il paraît sympathique, drôle, et qu’on a envie de passer une heure dans son cocon. C’est ce que j’espère retrouver à Avignon.

Y a-t-il une anecdote, une réplique ou un souvenir évoqué sur scène qui provoque systématiquement la même réaction chez le public, quel que soit le soir ?
Il y en a deux : MSN, quand j’évoque le son de la messagerie et celui du Wizz, les gens sont morts de rire. J’ai la captation du spectacle, donc j’entends bien leurs réactions. Il y a aussi le passage sur Vidéo Futur. Les gens ne savent plus vraiment à quoi cela ressemblait. Ce sentiment de courir vérifier s’il reste un exemplaire disponible de son film préféré, un samedi soir sans école le lendemain, je le souhaite à tout le monde.

Mon Skyblog est votre deuxième production pour Elendil Productions après Merlin, le mythe musical. Qu’est-ce que cette expérience de production, en plus de celle de comédien-auteur, vous apprend sur le métier ?
C’est complètement différent, déjà parce que je n’ai pas de troupe à gérer. Il n’y a que moi et mon metteur en scène, ce qui est un vrai luxe pour le Festival d’Avignon, sans six personnes ni toute une équipe technique à coordonner. Sur Merlin, j’étais coproducteur aux côtés de mes associés Patrick Raoux et Bruno Amic, plutôt sur le terrain, garant du bon déroulement, je devais connaître chaque corps de métier pour résoudre les problèmes, qu’ils viennent de la lumière, du son ou de la répartition des équipes, tout en gérant les artistes. Cette expérience m’a aussi appris l’impact du marketing.

Alexis Loizon par Julie Junquera©

Jouer tous les soirs à Avignon, dans la durée du festival, est très différent de quelques dates parisiennes. Comment abordez-vous cette épreuve d’endurance, physique et émotionnelle ?
Ce n’est la même chose parce qu’on prend les choses très personnellement si ça ne marche pas. Ce n’est pas comme au sein d’une troupe, où l’on défend un spectacle qu’on n’a pas écrit soi-même. Là, je suis à la fois interprète et producteur, donc mon cerveau est partagé en permanence entre l’artistique et la production, qui ne sont d’ailleurs pas vraiment dissociables : on fait un filage, mais on regarde quand même la billetterie, on lance une sponsorisation Facebook entre deux répétitions, on essaie de tout faire. Le rythme est vraiment fou, car même si être seul est un luxe, on ne peut compter que sur soi pour coller les affiches et défendre son spectacle.

Après cette immersion dans les années 2000, avez-vous d’autres projets d’écriture personnelle en tête, ou reviendrez-vous davantage vers la comédie musicale et le collectif ?
Pas vraiment. J’aimerais plutôt développer des projets dans l’audiovisuel. L’écriture me plaît, mais je n’ai pas la prétention d’être un bon auteur, ni de porter un sujet qui ne serait pas le mien. Là, ça tombait bien, je me suis amusé à chercher des tournures de phrases à la Vincent Dedienne. Mais je ne me vois pas écrire pour quelqu’un d’autre, ni raconter une autre histoire que la mienne. En tant que producteur, j’aime avoir un œil sur des scénarios, sentir ce qui fonctionne ou non, mais être auteur ou scénariste est un vrai métier que je n’ai pas la prétention de voler à qui que ce soit.

Si vous deviez résumer, pour quelqu’un qui n’a jamais eu de Skyblog, ce qu’il vient chercher en venant voir ce spectacle, que lui diriez-vous ?
Je lui dirais qu’un Skyblog est l’ancêtre des réseaux sociaux, avec le même principe de photos, de commentaires et de réactions. Le spectacle se déroule comme un Skyblog qu’on ferait défiler, un peu comme on scrolle sur Instagram, et chaque photo est plus lunaire que la précédente. Au milieu de tout ça, il y a beaucoup de tendresse, de douceur, et beaucoup de choses qui rappelleront sa propre vie.

Alexis Loizon par Léa Godefroy©
Affiche « Mon Skyblog » par Martin Verguet – Narya Production / Elendil©

Envisagez-vous de rejouer le spectacle sur Paris après Avignon ?
J’aimerais beaucoup, mais cela dépendra de la vie que Mon Skyblog trouvera en dehors de Paris. C’est un spectacle que j’aimerais beaucoup exploiter là-bas, mais l’humour et le stand-up forment une vraie jungle aujourd’hui, il faut remplir la salle et faire vivre le spectacle. Je compte donc revenir très vite à Paris, tout en espérant que Mon Skyblog puisse aussi voyager un peu partout en France. C’est quelque chose que j’ai vécu avec la tournée du concert de comédies musicales qu’on vient de terminer : beaucoup de spectateurs me demandaient si nous allions passer par Rennes, Lille ou Toulouse. Tout dépendra donc du succès du spectacle à Avignon…