« Affection Affection » : un film noir en pull-over d’hiver, malicieux et insaisissable
Par un tandem aussi discret que singulier, Alexia Walther et Maxime Matray signent avec Affection Affection leur deuxième long-métrage après Blonde Animals (2018). Présenté en compétition à Locarno dans la section Cineasti del Presente, le film confirme l’originalité d’un duo qui cultive l’étrangeté sans jamais sacrifier le plaisir du spectateur. Ici, le genre du film noir se voit revisité avec une légèreté espiègle, sur fond de Côte d’Azur hivernale et de secrets de village.
L’intrigue s’ouvre sur une série de micro-incidents troublants dans une petite station balnéaire hors saison : une statue jetée dans une piscine, l’explosion d’une mine datant de la Seconde Guerre mondiale, la disparition d’un chiot blanc… Puis surgit l’événement central : Kenza, une adolescente, s’évapore le jour de son anniversaire. Géraldine (magnifique Agathe Bonitzer), employée à la mairie et compagne du maire Jérôme (Christophe Paou), père de la disparue, endosse spontanément le rôle d’enquêtrice amateur. Très vite, son compagnon disparaît à son tour, tandis que sa mère Rita (Nathalie Richard), absente depuis dix-sept ans et revenue de Thaïlande, complique encore le tableau.
Ce qui pourrait ressembler à un polar classique devient rapidement un objet bien plus retors. Alexia Walther et Maxime Matray ne s’intéressent pas tant à la résolution qu’à la prolifération des versions de la vérité. Les ragots, les malentendus, les demi-mots et les conversations interceptées forment la matière même du film. Tout ici peut vouloir dire autre chose… ou rien du tout. Le titre lui-même, redondant et presque enfantin, joue sur cette ambiguïté affective : affection comme tendresse, comme maladie, comme simulation ?
Le grand talent du tandem réside dans son refus du spectaculaire. La mise en scène reste sobre, attentive aux textures d’une Riviera hivernale peu filmée : lumière crue, vent froid, villas vides, rues presque désertes. Cette économie esthétique sert à merveille un humour sec et absurde qui affleure constamment, sans jamais basculer dans la parodie. Les dialogues, souvent brillants, font cohabiter des références littéraires avec des situations triviales ou légèrement grotesques – une visite chez une vieille connaissance qui vire au quatuor, par exemple.
Agathe Bonitzer porte le film avec une justesse remarquable : sa Géraldine est à la fois pragmatique, cartésienne et progressivement déboussolée par le tourbillon de récits contradictoires. Nathalie Richard apporte une touche d’excentricité bienvenue, tandis que le reste de la distribution (Christophe Paou, Marc Susini, Clémentine Kaul-Surdez) compose un microcosme villageois crédible et légèrement inquiétant.
Si Affection Affection séduit par son charme discret et son intelligence ludique, il n’évite pas totalement un léger sentiment de flottement. Certaines pistes narratives semblent s’évaporer comme les personnages, et le film mise parfois un peu trop sur l’énigme pour elle-même. Mais ce flou fait aussi partie de sa proposition : comme le dit le film lui-même, « on n’a pas besoin de tout comprendre ».
Alexia Walther et Maxime réussissent un objet hybride rare : un film à la fois naturaliste et romanesque, drôle et mélancolique, qui parle de mémoire, de liens familiaux recomposés et de la façon dont les petites communautés fabriquent (et déforment) la réalité. Un cinéma d’auteur français qui ose l’humour sans cynisme et l’étrangeté sans prétention. On en redemande de ce film qui gagne à être vu sans chercher à tout décrypter. Parfait pour ceux qui aiment les polars qui se moquent gentiment du polar.