« Bong Joon-ho, désordre social » d’Erwan Dubois : l’art de la révolte silencieuse

Couverture "BONG JOON-HO, DÉSORDRE SOCIAL" d'Erwan Dubois - Playlist Society©
Couverture "BONG JOON-HO, DÉSORDRE SOCIAL" d'Erwan Dubois - Playlist Society©

Avec son essai BONG JOON-HO, DÉSORDRE SOCIAL, le critique de cinéma Erwan Desbois signe une plongée lucide dans l’œuvre du réalisateur sud-coréen, où la satire sociale se fait tragédie contemporaine.

Un regard critique sur le désordre du monde
Cinq ans après la Palme d’or de PARASITE, Bong Joon-ho continue d’incarner un cinéma en tension : à la fois populaire et politique, drôle et désespéré, intime et collectif. Dans BONG JOON-HO, DÉSORDRE SOCIAL, Erwan Desbois s’attache à comprendre comment, film après film, le cinéaste dessine une cartographie du chaos moderne – celui des classes sociales, des inégalités économiques, des oppressions invisibles.

Publié chez Playlist Society, maison connue pour ses essais engagés sur la culture contemporaine, le livre analyse une œuvre qui, derrière ses monstres et ses métros déraillés, parle avant tout de la société humaine.

De MEMORIES OF MURDER à PARASITE : la fracture en images
De son premier chef-d’œuvre, MEMORIES OF MURDER (2003), à la satire mondiale de PARASITE (2019), Bong Joon-ho n’a cessé d’explorer la même faille : celle qui sépare les puissants des oubliés. Erwan Desbois y décèle un fil rouge : le désordre social comme matière narrative et morale. Chez le réalisateur, le polar devient un miroir social ; le monstre, une métaphore du peuple ; la comédie, un cri étouffé.

L’essai revient aussi sur les films souvent éclipsés par le triomphe de PARASITE : THE HOST, fable écologique déguisée en blockbuster ; SWNOPIERCER, parabole du capitalisme sur rails ; OKJA, conte animaliste sur l’industrie et la naïveté de la révolte. Tous témoignent, selon Erwan Desbois, d’un même regard sur le monde : un cinéma qui ne moralise jamais, mais qui montre les mécanismes du pouvoir avec une précision d’entomologiste.

Le cinéma comme politique du cadre
Ce qui distingue l’essai d’une simple rétrospective, c’est son approche formelle. Erwan Desbois s’intéresse autant au contenu social qu’à la mise en scène : comment la géographie verticale de PARASITE – la maison des riches en haut, le sous-sol des pauvres en bas – condense une hiérarchie sociale ; comment la caméra glisse entre espaces clos et ouverts pour traduire l’étouffement ou la révolte. Le « désordre social » du titre se manifeste ainsi dans la construction même des plans, dans le montage, dans les ruptures de ton si caractéristiques de Bong Joon-ho. Le rire succède à l’horreur, la tendresse au cynisme ; le film, comme le monde, bascule sans prévenir.

Une pensée politique sans slogans
L’un des mérites du livre est de montrer la subtilité d’un cinéaste souvent mal lu : Bong Joon-ho ne prêche jamais, il expose. Son cinéma ne désigne pas les coupables ; il montre un système qui déraille, où les individus – flics, ouvriers, familles modestes – se débattent dans une mécanique trop vaste pour eux. « Il filme les inégalités comme un climat, pas comme un discours », écrit Erwan Desbois. « Ses personnages ne veulent pas changer le monde ; ils essaient juste d’y survivre. ». C’est ce regard, profondément humaniste malgré la noirceur, qui rend son cinéma si universel : une colère sans dogme, une empathie sans naïveté.

Un essai à hauteur de cinéaste
Dense mais fluide, BONG JOON-HO, DÉSORDRE SOCIAL s’inscrit dans la lignée des essais critiques accessibles qui ont fait la réputation de Playlist Society : concis, intelligents, accessibles. Erwan Desbois, déjà auteur d’analyses sur J. J. Abrams ou encore Hideo Kojima, prouve une fois de plus qu’on peut parler de cinéma sans jargon, tout en creusant la pensée d’un auteur. Ce n’est pas un livre d’admiration béate, mais un dialogue avec l’œuvre : une manière de prendre Bong Joon-ho au sérieux comme penseur du réel. Et de rappeler qu’un film, même divertissant, peut encore être un geste politique.

Un miroir du XXIe siècle
En refermant BONG JOON-HO, DÉSORDRE SOCIAL, on comprend mieux pourquoi le réalisateur coréen fascine autant : son œuvre tient du miroir – un miroir trouble, brisé, où se reflètent les contradictions de notre époque. Le désordre qu’il filme n’est pas seulement celui de Séoul, mais celui du monde : un monde où les inégalités prospèrent à mesure que les gratte-ciels s’élèvent. Avec cet essai, Erwan Desbois signe non seulement un hommage critique, mais une invitation à regarder autrement, non plus le cinéma de Bong Joon-ho, mais le monde vu par Bong Joon-ho. Et le constat est clair : le désordre social n’a jamais été aussi bien mis en scène.