« Ethel Aden » de Marie de Chassey : Une pianiste au bord du silence
Dans le paysage littéraire français de la rentrée 2025, un roman court et incisif se distingue par sa plongée au cœur du monde de la musique classique : ETHEL ADEN, deuxième opus de Marie de Chassey, paru le 22 août chez Alma. À travers le portrait d’une pianiste virtuose au bord de l’effondrement, l’autrice explore les ombres d’une vie dédiée à l’art, où la perfection rime avec solitude et où le désir longtemps étouffé réclame son droit à la fugue. Ce bref récit n’est pas seulement un hommage au piano ; c’est une méditation sur l’émancipation, fine et pudique, qui résonne comme une sonate inachevée.
Une vie rythmée par les touches d’ivoire
Ethel Aden est une figure fascinante : brillante pianiste, adulée par le public, elle incarne l’idéal de l’artiste accomplie. Son existence, millimétrée, s’articule autour d’un seul impératif : le piano. Pour Ethel, il n’y a pas d’autre réalité que celle de jouer », écrit Marie de Chassey dans une prose épurée, où chaque phrase courte frappe comme une note précise. Assistée par Pierre, son fidèle manager qui orchestre ses moindres gestes – des répétitions aux concerts en passant par les tournées –, Ethel navigue dans un quotidien aseptisé, protégé des contingences du monde extérieur. Initiée à l’instrument dès l’âge de quatre ans par une mère exigeante, elle a gravi les échelons des concours et des salles de prestige, transformant le jeu enfantin en une discipline athlétique impitoyable.
Le roman, structuré en trois mouvements – répétition, concert, tournée –, suit l’héroïne lors d’une semaine décisive. Tout bascule lors d’une répétition manquée à la Salle Pleyel, ce temple parisien de la musique classique. Une fausse note, un vertige : Ethel, pour la première fois, se sent absente d’elle-même. Ce raté révèle les fissures d’une armure forgée par des années de répétitions obsessives. Prise de court, elle prétexte une blessure pour annuler ses engagements et s’offrir cinq jours de liberté volée. C’est l’occasion d’une introspection brutale : qui est-elle au-delà de son talent ? Quels désirs a-t-elle sacrifiés sur l’autel de la perfection ? Entre souvenirs d’enfance, relations tendues avec son amant Claude et la figure omniprésente de sa mère, Ethel affronte la lassitude de la routine et la peur de l’inconnu.
Une plume musicienne au service de l’humain
Née en 1985, Marie de Chassey porte en elle les échos d’une double vie artistique. Musicienne pendant de nombreuses années, elle a troqué les partitions pour les plateaux de cinéma, où elle exerce aujourd’hui comme scripte. Ce parcours hybride infuse ETHEL ADEN d’une authenticité palpable : le roman n’est pas un simple exercice de style, mais une cartographie sensible de l’intériorité artistique, avec une économie narrative qui amplifie l’intensité émotionnelle. Son héroïne, comme une note suspendue, est de ces musiciens qui vivent en contrepoint permanent entre discipline et improvisation, et qui tente de se réapproprier la vie qu’elle a construite note à note pour plaire aux autres. Elle est humaine, donc imparfaite, heurtée par par un sentiment de dépossession. Le piano, qui lui a donné sens, devient prison, tandis que sa sa fuite, libératrice, interroge sa plus profonde nature.
L’autrice excelle à dépeindre les coulisses du métier de musicienne de haut vol. Les descriptions des œuvres jouées – Beethoven, Chopin – sont d’une justesse rare, fruit de son expérience personnelle, entérinant avec finesse les thèmes de son ouvrage, à savoir, la pression du génie, la quête identitaire et l’émancipation par la rupture. On aimerait parfois que les autres personnages, comme cette mère omniprésente ou les collègues de scène, incarnent d’avantage l’histoire, mais on comprend rapidement que l’absence d’harmonies collectives ne fait que renforcer l’isolement du récit. On ressort de cette lecture avec une envie de s’asseoir au piano, comme pour éprouver le frisson de l’incertitude, car ETHEL ADEN est une petite merveille qui, comme une improvisation au piano, capture l’essence fugace du désir.
Marie de Chassey signe ici un deuxième roman aussi maîtrisé que son premier, CE QU’IL RESTE À FAIRE (2023), cimentant son talent pour disséquer les âmes en clair-obscur. Pour qui s’interroge sur le prix de l’excellence artistique, ce livre est une lecture incontournable – une sonate qui invite à lâcher les touches pour mieux respirer.