[Interview] Adam Bessa

Adam Bessa par François Berthier©
Adam Bessa par François Berthier©

À seulement quelques années d’intervalle, Adam Bessa est devenu l’un des visages les plus magnétiques et les plus singuliers du cinéma français et international. Présent cette année à Cannes au sein de la sélection Unifrance « 10 to Watch 2025 », l’acteur franco-tunisien poursuit une trajectoire impressionnante qui l’a déjà mené sur la Croisette à deux reprises. En 2022, il y remportait le Prix d’interprétation dans la section Un Certain Regard pour son rôle incandescent dans Harka de Lotfy Nathan, portrait brut et poignant d’un jeune Tunisien pris dans la spirale de la survie. Puis, en 2024, il ouvrait la Semaine de la Critique avec Les Fantômes (Ghost Trail) de Jonathan Millet, où sa composition intense et retenue d’un ancien détenu syrien traquant ses bourreaux a marqué les esprits et confirmé l’ampleur de son talent. Entre action, drame et cinéma d’auteur exigeant, Adam Bessa incarne cette nouvelle génération d’acteurs aux racines multiples, capables de naviguer entre les genres avec la même justesse. Il revient pour nous sur ce parcours atypique, ses choix de rôles, et les projets qui l’animent.

Vous faites partie des « 10 To Watch » d’Unifrance cette année, une sélection mise en lumière à Cannes. Qu’est-ce que cela vous fait ?
Je suis très honoré. C’est un grand honneur de figurer dans cette sélection et de pouvoir représenter le cinéma français à l’international. J’en suis vraiment très fier.

Quel a été, selon vous, le film qui a changé la donne dans votre carrière ?
Je pense que c’est Harka. Remporter le Prix de la Meilleure Performance à Cannes a vraiment fait bouger les lignes. Ça permet aux gens de croire un peu plus en ce que vous êtes capable de faire. C’est comme une garantie d’un certain niveau de qualité. Du coup, vous gagnez du temps, vous accédez à d’autres projets, et surtout, vous obtenez petit à petit la confiance des équipes et des producteurs.

Quels acteurs ou artistes vous ont donné envie de devenir comédien ?
Toute la grande génération américaine des années 70 et 80 : Dustin Hoffman, Christopher Walken, Robert De Niro, Meryl Streep, et tant d’autres. Ensuite, des acteurs comme Joaquin Phoenix ou Heath Ledger. Mais au-delà des acteurs, il y a aussi des films, des metteurs en scène comme Wong Kar-wai, des chefs opérateurs… Tous ces artistes qui consacrent leur énergie et leur temps, qui prennent des risques et qui font ce métier pour des raisons plus grandes qu’eux-mêmes.

Préférez-vous jouer à l’instinct ou avec une préparation très poussée ?
C’est un mélange des deux. Je me prépare énormément en amont. Ensuite, sur le plateau, je suis assez instinctif : j’essaie de capter ce qui me semble le plus vrai, le plus juste et le plus vivant, et de m’ancrer là-dedans. Il y a vraiment un travail de préparation important pour créer la « peau » de ce nouveau personnage. Ça prend du temps de sortir de soi pour entrer dans quelqu’un d’autre sans recycler toujours les mêmes choses.

Adam Bessa par François Berthier©
Adam Bessa par François Berthier©

Préférez-vous travailler avec un réalisateur qui dirige tout de manière très précise ou avec quelqu’un qui laisse une grande liberté aux acteurs ?
J’aime bien quand le réalisateur est bon et qu’il sait exactement ce qu’il fait. Je pense qu’il ne faut pas trop parler à un acteur, surtout s’il travaille beaucoup. Il vaut mieux le laisser faire. L’acteur est lui-même un créateur, un artiste. C’est de l’art dramatique. Parfois, on a tendance à l’oublier, notamment depuis la Nouvelle Vague où l’acteur peut parfois être réduit à son charme ou à sa présence. Pour ma part, je suis un acteur très investi. Je m’implique énormément dans le projet : mon regard sur le scénario, sur la mise en scène, mais aussi sur la vente du film, l’affiche, etc. L’acteur est un regard artistique parmi les autres, un regard important. Il joue un rôle énorme dans la façon dont le public va recevoir, s’identifier ou aimer un film. Il a donc une place très importante dans le résultat final… alors pourquoi ne pas en avoir aussi pendant la fabrication du film ?

En tant qu’acteur très impliqué, vous devez observer beaucoup sur un plateau. Qu’est-ce que cela vous apporte ?
Oui, je garde toujours un œil sur ce que font les autres. Ça m’évite d’être perdu en arrivant ou de poser des questions inutiles. Je m’intéresse à la manière dont chacun travaille, je cherche à comprendre leur langage : le langage entre le chef opérateur et le réalisateur, par exemple. Cela me permet de gagner du temps, de savoir où me placer et surtout de savoir comment bonifier ce qu’ils veulent faire. Je suis là pour le film. C’est un travail d’équipe, et pour bien faire partie d’une équipe, il faut s’intéresser aux autres afin d’apporter le meilleur de soi-même.

Y a-t-il des rôles que vous refuseriez catégoriquement de jouer ?
Non, je ne crois pas. Ça dépend vraiment du point de vue du metteur en scène et de la direction artistique. Ça dépend de plein de choses. Si l’histoire justifie certaines choses, si le regard posé dessus est juste et que cela raconte vraiment quelque chose, alors oui. Mais il y a évidemment des choses auxquelles j’ai déjà dit non. Et le jour où je rencontre quelqu’un qui me prouve le contraire, qui me montre un regard différent sur cette chose-là, ça peut tout à fait me faire changer d’avis.

On parle souvent des acteurs qui se mettent en danger ou qui cassent volontairement leur image, comme Joaquin Phoenix par exemple. Qu’est-ce que cela vous évoque ?
Beaucoup n’ont jamais vraiment eu d’image à casser, en fait (rires). Ils ont toujours été des acteurs polyvalents. Joaquin Phoenix, par exemple, commence quasiment avec Gladiator. Quand tu commences à ce niveau-là, derrière, tu es capable d’aller où tu veux. Ensuite, il enchaîne avec des films de James Gray… Très vite, on comprend qu’on a affaire à quelqu’un qui peut embrasser n’importe quelle histoire et n’importe quel type de personnage.

Quel genre de rôle rêveriez-vous d’interpréter à l’avenir ?
Je dirais des compositions encore plus poussées, notamment sur le plan physique. S’oublier complètement dans un corps très différent du sien. Ça doit être hyper intéressant psychiquement, parce que le corps est tellement lié à la tête que quand ton corps change radicalement, ta manière d’être change aussi. J’aimerais explorer ça : associer encore plus profondément le travail physique et le travail intérieur, aller dans une direction un peu à la Daniel Day-Lewis. J’aimerais bien me frotter à cette difficulté et à cette complexité.