[Interview] HEO Gayoung

Heo Gayoung par Nicolas Suk Hoon©
Heo Gayoung par Nicolas Suk Hoon©

Au cœur du 78e Festival de Cannes, une page d’histoire s’est écrite dans la section La Cinef. Pour la première fois, une réalisatrice sud-coréenne remporte le Premier Prix de cette compétition prestigieuse dédiée aux films d’écoles de cinéma du monde entier. Son nom : Heo Gayoung. Son film :First Summer, un court métrage de 30 minutes, réalisé dans le cadre de son diplôme à la KAFA (Korean Academy of Film Arts).

Avec une sensibilité rare et une maturité surprenante pour une œuvre de fin d’études, Heo Gayoung y suit Yeongsun, une femme âgée qui choisit d’assister à la cérémonie commémorative des 49 jours de son défunt compagnon plutôt qu’au mariage de sa petite-fille. À travers une métaphore délicate et poétique du papillon, le film explore avec tendresse et audace les thèmes du désir tardif, de la métamorphose intime et du droit au bonheur, même au crépuscule de la vie. Un récit à la fois émouvant, drôle et profondément humain qui a conquis le jury présidé par Maren Ade.

Rencontrée après sa victoire historique, Heo Gayoung revient pour nous sur l’inspiration derrière First Summer, et sur son rapport aux histoires des aînés.

À quel moment avez-vous su que vous vouliez devenir réalisatrice ?
Je pense que c’était il y a très longtemps, dès l’enfance. J’ai toujours aimé écrire des histoires, surtout sur les humains et la société. Comme je n’ai pas été au lycée, j’avais beaucoup de temps libre quand j’étais adolescente. J’ai commencé à faire des vidéos, qui ressemblaient déjà un peu à des films. Ça me donnait un sentiment de grande liberté. Je crois que c’est là que tout a commencé.

Avez-vous des réalisateurs préférés ?
C’est toujours une question difficile. J’adore Kelly Reichardt, et j’aime aussi beaucoup les frères Dardenne. Comme eux, je veux être une réalisatrice qui parle de la société et des minorités. C’est marrant parce que Kelly Reichardt et frères Dardenne sont en compétition cette année à Cannes, donc je suis très heureuse de les apercevoir.

Vous venez de remporter le Premier Prix de la CINEF pour votre court métrage, First Summer. Qu’est-ce qui vous a donné envie de filmer Yeongsun, cette dame âgée ?
Cette histoire est née de ma grand-mère. C’est une longue histoire, mais je vais essayer de la résumer. Quand j’étais adolescente, j’ai vécu six mois seule avec elle. J’ai rapidement réalisé qu’elle était très différente des autres grands-mères. Chaque soir, elle mettait un masque facial, mais elle ne m’en donnait jamais un, alors que j’étais une fille (rires). Parfois, elle me volait même mes cosmétiques ou mes vêtements. Elle prenait soin d’elle-même, mais pas vraiment de sa famille. J’avais l’impression qu’elle ne m’aimait pas beaucoup, et ça me rendait triste. Je me demandais sans cesse pourquoi elle ne semblait pas heureuse avec sa famille. Nous ne parlions pas beaucoup. Nous vivions ensemble, mais il y avait une vraie distance entre nous. Plus tard, quand je suis entrée à l’université et que je suis retournée chez mes parents, un professeur m’a donné comme devoir d’interviewer une personne âgée. Je n’avais qu’une grand-mère, donc je suis retournée la voir. Pour la première fois, nous avons eu une vraie conversation. Ça a duré plus de cinq heures. Elle a évoqué son petit ami et j’étais sous le choc. Je n’avais jamais imaginé qu’elle pouvait avoir un petit ami. C’était la première fois qu’elle me parlait de sa vie amoureuse. À cette époque, mon grand-père était décédé, donc elle était seule. Toutefois, mon film n’est pas un documentaire, c’est une fiction.

Heo Gayoung par Nicolas Suk Hoon©
Heo Gayoung par Nicolas Suk Hoon©

Votre personnage est une femme indépendante. Cette forme de féminité était-elle importante pour vous ?
Oui, je pense. First Summer n’est en tout cas pas vraiment un film romantique. Les films romantiques sont souvent considérés comme plus « féminins ». Ici, il s’agit surtout de l’histoire d’une femme qui se confronte à elle-même. Je voulais me concentrer sur la façon dont elle se trouve et se choisit elle-même, plutôt que sur une romance avec un homme. C’est pour cela que j’ai tenu à inclure la scène de danse dans le temple. Je voulais qu’elle soit perçue comme un choix. La danse représente son propre choix, pas celui d’un homme. Je voulais mettre l’accent sur son histoire personnelle, sur le fait de se trouver et de faire son premier vrai choix. Danser dans le temple, c’est danser pour elle-même, pour sa vie. Même si cela peut aussi concerner les deux, je voulais surtout insister sur le fait qu’elle danse pour elle.

Pourquoi était-il important pour vous de parler de sexualité et de désir chez une femme âgée ?
Oui, c’était très important. Je voulais même exprimer davantage le désir sexuel dans le film, mais au final, il y en a un peu moins, et j’en suis un peu triste. Je voulais simplement dire que le sexe et la vie ne sont pas un privilège réservé à quelques-uns. Une personne âgée peut avoir une vie sexuelle et aimer. C’est ce que je voulais montrer à travers ce film.

Comment pensez-vous que la Corée du Sud réagira à ce genre de sujet ?
La Corée du Sud s’ouvre de plus en plus, mais elle reste encore assez traditionnelle. On ne parle presque jamais des personnes âgées, et encore moins des femmes âgées et de leur désir. Je ne sais pas exactement comment les gens vont réagir, car je n’ai pas encore pu montrer le film à beaucoup de spectateurs en Corée du Sud. J’aurai bientôt l’occasion de le faire, et il a déjà été sélectionné dans plusieurs festivals coréens. Je pense cependant que les spectateurs pourront se connecter avec le personnage principal. Même les jeunes peuvent ressentir des choses similaires. Nous nous imaginons tous en train de vieillir. Tout le monde vieillit et tout le monde va mourir. On peut donc se projeter dans sa vie.

Cela n’a-t-il pas été difficile d’imaginer les sensations et les émotions d’une personne âgée ?
Pour moi, écrire le scénario a été très difficile. J’avais 27 ans à l’époque, donc je ne pouvais pas vraiment imaginer ce que l’on ressent après un rapport sexuel quand on est âgé, ni comment le corps réagit, ni ce que signifie une longue marche pour une personne âgée. J’étais trop jeune et en bonne santé. Mais je peux quand même m’imaginer et ressentir les choses. Nous avons tous grandi avec des personnes âgées autour de nous, donc je pense que cela aide les spectateurs à entrer dans le film.

Le film évoque également le deuil et la façon de faire face à la mort. Que vouliez-vous transmettre à ce sujet ?
Pour moi, affronter le deuil est très difficile, surtout après la perte d’un être cher. J’ai du mal à exprimer mes émotions, et je pense que cela se reflète dans mes personnages. Aucun de mes personnages ne pleure dans mon film, même les personnes âgées qui ont traversé beaucoup d’épreuves. Je voulais montrer cette absence d’expression émotionnelle, car elle peut être encore plus triste. Si quelqu’un pleure devant vous, vous arrêtez de réfléchir. Je préférais exprimer la tristesse uniquement à travers le visage du personnage, sans larmes.

Heo Gayoung par Nicolas Suk Hoon©
Heo Gayoung par Nicolas Suk Hoon©

Que représente la broche en forme de papillon dans le film ?
C’est une métaphore assez classique. Je voyais le personnage comme un papillon piégé dans une maison sombre. Le papillon peut voler, mais il est coincé. J’ai voulu l’exprimer dès la première scène : elle danse seule, mais dans une pièce sombre, dans une maison sombre. Ma grand-mère était comme ça. Elle avait ses propres ailes, de l’énergie pour danser et s’envoler, mais elle était prisonnière d’un côté sombre de la vie. Même après une belle danse, elle devait toujours rentrer chez elle. J’ai trouvé que c’était une belle métaphore pour mon personnage principal. C’est pourquoi j’ai créé cette broche en forme de papillon.

Aimez-vous danser ?
Oui, beaucoup. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais tous mes films contiennent de la musique ou de la danse. Je pense que c’est une grande motivation pour moi quand je fais un film.

Avez-vous déjà un autre projet en préparation ?
Oui, je travaille actuellement sur le scénario de mon prochain long métrage. Je pense qu’il sera assez proche de First Summer, car j’ai un noyau narratif qui me tient à cœur. L’héroïne est une femme de 56 ou 57 ans, bassiste dans un groupe. Elle continue de poursuivre ses rêves. Elle se considère toujours comme une outsider dans la société coréenne. Avec l’âge, elle tombe malade et ne peut plus jouer de la basse comme avant. Pourtant, elle ne veut pas arrêter, parce qu’elle a peur d’entrer pleinement dans la société coréenne. Elle sait comment les gens la perçoivent et qu’elle reste une marginale. Elle couche avec des hommes plus jeunes et joue de la bass avec un jeune groupe, mais elle vieillit malgré tout. Elle fait face à de nombreux problèmes : l’argent, le vieillissement… C’est ce genre d’histoire.