[Interview] Megan Northam
Sur la Croisette, où le soleil de mai caresse les marches du Palais, Megan Northam incarne cette année l’une des plus belles promesses du cinéma français. Sélectionnée parmi les 10 To Watch d’Unifrance en 2025, la jeune actrice franco-britannique fait ses premiers pas à Cannes avec Urchin, le premier long-métrage de l’acteur-réalisateur britannique Harris Dickinson, présenté dans la section Un Certain Regard. Née à Nantes en 1995 d’un père anglais scénographe à l’Opéra et d’une mère française graphiste, Megan Northam porte en elle cette double culture qui nourrit aujourd’hui son jeu nuancé et sensible. Révélée dans le court métrage Miss Chazelles de Thomas Vernay (qui lui a valu le prix de la Meilleure Espoir Féminin au Festival Jean Carmet), elle a ensuite enchaîné des rôles marquants dans Robuste de Constance Meyer, Les Passagers de la nuit de Mikhaël Hers ou encore Rabia de Mareike Engelhardt, qui lui a valu une nomination aux César 2025 dans la catégorie Meilleure Révélation Féminine. Avec Urchin, un drame brut et absurde sur la rue, la reconstruction et les cycles destructeurs, elle partage l’affiche aux côtés de Frank Dillane dans un rôle qui marque son premier grand pas vers une carrière internationale. Entre l’énergie folle du festival et la pression douce d’être mise en lumière par Unifrance, Megan Northam reste une actrice authentique, curieuse et profondément ancrée dans le cinéma d’auteur.
Comment se passe votre premier Festival de Cannes ?
Ça va bien, même si c’est très intense. C’est mon premier Cannes fois deux : je suis là à la fois pour les « Ten To Watch » d’Unifrance et pour le film Urchin de Harris Dickinson. C’est assez fou.
Que ressentez-vous en étant sélectionnée dans les « 10 To Watch » d’Unifrance ?
Je suis un peu en dissociation, je crois (rires). Mais ça me fait très plaisir et je me sens vraiment honorée. Je suis hyper reconnaissante. Ce qui est cool, c’est que cette sélection ne récompense pas seulement un rôle dans un film, mais tout le travail accompli. Pour moi, cela va bien au-delà du cinéma : je le prends comme une reconnaissance de l’ensemble de mon parcours, de ce que j’étais avant d’être actrice jusqu’à aujourd’hui.
Connaissiez-vous le travail des autres talents sélectionnés ?
Je connais au moins un projet de chacun d’entre eux, oui. Je ne les côtoyais pas avant. J’avais déjà croisé Lou Lampros, et je pense que c’est la seule. Il y a des contacts de contacts, des liens indirects, mais globalement, on se connaît sans vraiment se connaître.
Vous êtes également à Cannes pour le film Urchin de Harris Dickinson. Comment s’est passée votre collaboration avec lui, à la fois grand acteur et réalisateur pour la première fois ?
Ce qui est marrant, c’est qu’il était lui aussi très stressé pour sa première réalisation. Ça désacralise un peu le personnage, parce que c’est quand même un super acteur. Avant, je ne le connaissais que comme acteur et mannequin. Quand j’ai vu le film, je me suis dit : « OK, c’est vraiment un réalisateur à part entière ! ». Il y a beaucoup d’acteurs qui s’essayent à la réalisation, et ce n’est pas simple, surtout quand on est déjà connu dans un autre domaine. Il doit y avoir beaucoup d’attentes. Je trouve qu’il a fait un travail magnifique. J’ai adoré travailler avec lui en tant que comédienne. On sent qu’il aime profondément l’humain et les relations humaines. Il a une sensibilité incroyable pour te parler quand tu joues et quand tu es un peu déstabilisée. Ça m’a beaucoup touchée. On s’est reconnus sur une timidité qui n’est pas forcément visible pour les autres, mais qui est bien présente. Il m’a énormément respectée sur ce point.

Y a-t-il eu un déclic ou un artiste qui vous a donné envie de devenir actrice ?
Je n’arrive pas vraiment à identifier un moment précis. Ça fait cinq ans que je répète la même chose et j’invente presque un déclic différent à chaque fois (rires). Je ne suis pas arrivée ici par magie. Je pense que des gens ont vu en moi quelque chose que je ne voyais pas moi-même, et j’ai suivi leurs encouragements. On est nombreux à chercher de la validation, quel que soit le milieu. C’est difficile de se dire avec confiance : « Je suis très bonne à ça, donc je vais le faire ! ». Ce qui joue sûrement, c’est le feu que j’ai à l’intérieur et mes émotions très intenses, que j’ai du mal à gérer. Ça fait partie de ce qui passe dans le jeu. Mais je suis comme ça depuis que je suis née, donc j’ai du mal à m’auto-analyser là-dessus.
Quelle est la validation ou le regard le plus important pour vous ?
Mes parents, clairement. Et si je me rapproche du travail, ce serait mon agent. Nous sommes proches et je respecte énormément ses choix artistiques. On n’est pas toujours d’accord sur tout, mais en général, on a le même regard sur les films. Son avis compte beaucoup pour moi.
Beaucoup d’acteurs et d’actrices disent ne pas aimer se voir à l’écran. Quel est votre rapport avec vos films une fois terminés ?
Je vais les voir, mais je me fais très mal aux entrailles. Je dors très mal, je ne mange presque pas et je transpire beaucoup. Ce n’est pas une partie de plaisir. Pourtant, j’ai besoin de les voir. Quand on passe potentiellement plusieurs années à travailler un rôle et avec toute une équipe, voir le film en projection, c’est pour moi la vraie fin du travail.
Avez-vous déjà été surprise en découvrant un film dans lequel vous avez joué, parce que vous l’imaginiez différemment ?
Oui, mais j’ai de la chance : je n’ai jamais été extrêmement déçue par un projet auquel j’ai participé. Cela dit, il est souvent difficile que le résultat final corresponde exactement à ce qu’on avait imaginé à la lecture du scénario. Par exemple, avec Urchin, c’est très positif : je n’avais pas du tout imaginé ce genre de film en lisant le scénario. Il était déjà très bien, mais le résultat m’a fait encore plus plaisir.

Comment vous êtes-vous retrouvée dans le casting d’Urchin ?
Harris Dickinson m’avait vue dans la brochure de la Berlinale, où j’étais en sélection avec Pendant ce temps sur Terre en février 2024. Il a ensuite regardé mon profil Instagram pour voir un peu qui j’étais. Ce qui pose parfois problème, c’est que je n’ai pas un Instagram professionnel à proprement parler. J’ai passé trois castings : deux en visio, qui étaient plus des rencontres où l’on a joué quelques scènes, puis un dernier casting à Londres avec Frank Dillane, qui joue le rôle principal, pour voir si le courant passait.
Dans quel état d’esprit étiez-vous à ce moment-là ?
J’étais au ski avec des amis à la montagne, et ça captait très mal. Mon agent m’appelle et me dit : « Je crois que Harris Dickinson veut te voir pour un rôle… ». Et moi : « Pardon ? » (rires). Ça buggait toutes les deux secondes, je n’arrivais pas à avoir une phrase entière.
Le fait de parler anglais vous a-t-il aidée ?
Oui, mon père est anglais, je suis donc franco-britannique. Je parle anglais avec un accent qui reste à travailler. J’ai été éduquée en France et je ne traînais qu’avec des Français. Pour les Français, je parle parfaitement. Pour les Anglais, non. C’est toujours ce truc d’identité : tu n’es jamais assez pour les uns, et toujours trop pour les autres. J’ai mon accent à moi. Ce que j’aime dans Urchin, c’est qu’il y a plein d’accents différents et de nationalités, et il n’y a pas de sous-titres. Quand une actrice ukrainienne parle ukrainien au téléphone, on ne comprend pas tout, et c’est très bien. Ça se passe comme ça dans le monde réel, non ?
Quel est le film ou le rôle dont on vous parle le plus en ce moment ?
En ce moment, c’est Rabia, surtout à cause des César. Sinon, on m’a beaucoup parlé de Salade grecque, la série Amazon réalisée par Cédric Klapisch. C’est vraiment à partir de là que les gens ont commencé à me reconnaître dans la rue.

Est-ce que cette série a été le grand tournant de votre carrière ?
Il ne faut pas oublier les courts métrages du début. Miss Chazelles, par exemple, a été un vrai boost : c’est ce qui a constitué ma bande démo et qui m’a permis d’accéder aux premiers longs métrages. Mais oui, au sein de la grosse machine du cinéma, Salade grecque a été un gros tournant. Depuis, je n’ai plus besoin de bande démo (rires).
Y a-t-il des rôles que vous ne pourriez pas jouer ?
Oui. La dernière fois, je voyais Raphaël Quenard dire qu’il ne choisissait pas ses rôles selon la morale du film. Ça m’a fait réfléchir. Par exemple, je ne pourrais jamais jouer une nazie. En même temps, je trouve intéressant de se mettre dans une morale complètement différente de la sienne. On risque de s’ennuyer si on ne joue que des rôles qui nous ressemblent trop. Par contre, je ne suis pas fan d’être nue tout au long d’un film. Je pense qu’il y a déjà beaucoup à raconter avec un visage. Je ne suis pas sûre de pouvoir gérer un film de Gaspar Noé, par exemple (rires).