[Interview] Or Sinai

Or Sinai par François Berthier©

Après avoir ébloui le monde du court métrage en remportant le Premier Prix de la Cinéfondation en 2016 avec Anna, la réalisatrice israélienne Or Sinai fait son grand retour à Cannes neuf ans plus tard avec son premier long métrage très attendu, Mama, présenté à la en Séance Spéciale.

Dans ce film intime et bouleversant, Or Sinai suit le parcours d’une femme immigrée ukrainienne qui, après des années passées à travailler loin de chez elle, rentre en Pologne pour retrouver sa fille et l’accompagner dans un choix difficile. Entre maternité, désir féminin, exil, secrets familiaux et quête d’identité, Mama dresse le portrait nuancé et complexe d’une héroïne qui refuse d’être réduite à un seul rôle : ni seulement mère, ni seulement immigrée, ni seulement travailleuse. Avec une sensibilité rare, le film explore la féminité dans toute sa force et ses contradictions, tout en interrogeant avec justesse les notions de liberté, de corps et de transmission.

Porté par la performance magistrale d’Evgenia Dodina, qu’Or Sinai retrouve après Anna, Mama se distingue par sa mise en scène précise, sa photographie soignée et une direction d’acteurs qui laisse respirer les silences autant que les émotions. Le film aborde avec courage des sujets encore trop peu représentés à l’écran : la sexualité des femmes matures, la réalité des travailleuses immigrées et le poids des choix impossibles imposés par la société.

Avec ce premier long métrage, Or Sinai confirme un talent déjà remarqué et signe une œuvre personnelle, politique et profondément humaine. À l’occasion de cette première sélection cannoise pour un long métrage, nous retrouvons la réalisatrice pour une rencontre autour de la genèse de Mama, de son rapport à la maternité, à l’exil et à la féminité, mais aussi de son parcours singulier qui l’a menée, après plusieurs années de maturation, à ce premier long métrage tant attendu.

Que ressent-on en revenant à Cannes neuf ans après avoir remporté le Premier Prix de la Cinéfondation avec votre court métrage Anna ?
C’est une expérience incroyable. C’est complètement différent, parce que la première fois, j’étais encore étudiante et tout m’avait submergée. Aujourd’hui, c’est toujours impressionnant, bien sûr, mais je me sens un peu plus intégrée à l’ensemble. Je connais les lieux, j’ai des souvenirs attachés à certains endroits. Et puis, c’est tellement agréable d’être ici avec un long métrage. On a l’impression de faire partie des « grands ».

Avez-vous toujours su que vous vouliez devenir réalisatrice ?
Non, je n’étais pas de ces personnes qui ont toujours su qu’elles deviendraient réalisatrices. J’étais sur le point d’étudier la psychologie, mais à un moment donné, j’ai eu peur que toute ma part artistique ne meure. J’ai donc essayé le cinéma, sans même vraiment savoir ce qu’était le métier de réalisatrice. Puis, pendant mes études, je suis tombée amoureuse de cette discipline et j’ai compris que c’était ma place. J’aime toujours la psychologie, d’ailleurs. Je pense qu’elle occupe une grande place dans l’écriture de scénario.

Or Sinai par François Berthier©
Or Sinai par François Berthier©

Pour ce premier long métrage, vous retrouvez l’actrice Evgenia Dodina, qui jouait déjà dans votre court métrage. Saviez-vous dès le départ que vous écririez le rôle pour elle ?
Oui, je le savais. J’ai écrit le scénario pour elle parce que nous avons une connexion artistique extraordinaire. Je voulais revivre cette expérience sur un format plus long. À l’origine, l’histoire se passait en Ukraine et nous devions tourner en août 2022. J’étais déjà en pré-production, en repérages… Et puis la guerre a éclaté. C’était un choc terrible. Notre coproducteur est parti à l’armée, c’était complètement fou. Nous avons dû tout repenser. Finalement, nous avons trouvé une solution. Au départ, Evgenia devait parler ukrainien, ce qui lui aurait été plus facile puisqu’elle est originaire de Biélorussie. Quand l’action a été déplacée en Pologne, elle a dû apprendre le polonais. Je ne sais pas comment elle a fait : après chaque prise, je lui donnais des indications de jeu pendant que son professeur de langue lui donnait des corrections linguistiques. Elle gérait tout en même temps. Je n’aurais jamais pu faire ça. Elle est incroyablement talentueuse.

Pourquoi avoir choisi la Pologne comme lieu de substitution à l’Ukraine ?
Ce n’était pas du tout évident après tout ce qui s’est passé en Ukraine. Nous étions sous le choc et il nous a fallu du temps pour croire à nouveau en ce film, alors que la réalité était – et reste – complètement folle. Pendant un moment, nous avons cherché d’autres options : la Roumanie et bien d’autres idées. Nous avons même envisagé de tourner l’Ukraine en Pologne, mais ça ne tenait pas la route. Finalement, l’Institut du film polonais et les fonds nous ont encouragés à tourner là-bas, et nous avions un très bon partenaire en Pologne. Pour moi, ce n’est pas seulement la Pologne : c’est une métaphore qui pourrait s’appliquer à n’importe quel endroit du monde.

Comme dans votre court métrage primé, Mama dresse le portrait de Mila, femme indépendante qui prend ses propres décisions. Le thème de la femme forte vous tient-il particulièrement à cœur ?
Bien sûr ! Je m’intéresse toujours aux femmes qui cherchent à se libérer des conventions sociales. J’aime explorer ces complexités. Mila est un personnage très nuancé : d’un côté, c’est une travailleuse, mais je voulais la montrer sous un nouveau jour. Elle n’est pas seulement une immigrée pauvre ; elle a aussi sa sexualité, sa féminité, et elle est vivante dans ce sens-là.

Vous mettez en avant la féminité et le désir d’une femme qui exerce un métier souvent associé à l’immigration, ce qui reste assez rare à l’écran…
Je pense que c’est plus courant qu’on ne le croit, mais on ne le regarde généralement pas sous cet angle. On a l’habitude de voir les travailleuses immigrées comme des personnes qui se sacrifient, qui sont pauvres, etc. Mais c’est bien plus compliqué que ça. L’idée du film m’est venue parce que ma mère est atteinte de la maladie de Parkinson. À un moment, mes parents ont fait venir chez eux une travailleuse immigrée ukrainienne. C’était fascinant : soudain, il y avait une autre femme dans la maison et mes parents se sentaient mal à l’aise. Ils essayaient de faire comme si elle n’était pas là. Pour moi, c’était incroyable : c’était une personne entière, avec tout un univers. En discutant avec elle, elle m’a parlé de sa famille restée au pays et de son amant en Israël. J’ai été émerveillée de découvrir sa vie privée, pleine de choses inattendues. On ne pense pas souvent à ces femmes de cette façon.

Or Sinai par François Berthier©
Or Sinai par François Berthier©

La réaction de Mila face à l’infidélité de son mari est assez surprenante et mesurée. Pourquoi ce choix ?
Après tant d’années passées à l’étranger, plus grand-chose ne peut vraiment la surprendre. Elle espère revenir un jour et retrouver une vie parfaite, mais elle sait aussi que les choses peuvent être différentes. Au début, elle ne veut pas le réaliser. Chaque fois que j’essayais d’imaginer une grande réaction dramatique à l’infidélité, ça ne collait pas avec son caractère. Elle est plus introvertie et elle a ses propres plans un peu étranges dans la tête. À un moment, le personnage était tellement construit qu’il était évident que c’était sa réaction.

Mila accompagne sa fille dans un processus d’avortement, une pratique encore illégale en Pologne aujourd’hui. Aviez-vous cette thématique dès le début, avant de situer l’action en Pologne ?
L’avortement était déjà présent dans le scénario avant que l’action ne se passe en Pologne. Mais une fois que nous avons décidé de tourner là-bas, j’ai réalisé que ça rendait la situation beaucoup plus dramatique. Le fait que la mère veuille que sa fille avorte devient bien plus fort dans un pays où c’est illégal. Ce qui m’intéressait surtout, c’est que ce soit la mère qui pousse à cet avortement – ce n’est pas la réaction classique d’une maman.

Comment avez-vous travaillé l’équilibre entre la solitude de l’exil de Mila et sa force de caractère ?
Nous avons dû trouver cet équilibre en montage, parce que parfois elle apparaissait trop dure, trop agressive, et les spectateurs ne pouvaient plus se connecter à elle. Il fallait garder cette douceur dans son parcours émotionnel tout en conservant son caractère fort et puissant. Ce qui m’intéressait beaucoup, c’était d’inverser les rôles : elle devient « l’homme de la maison », celle qui s’occupe de tout, avec l’argent comme principal outil. C’est très inspiré de mon père (rires). Il est comme ça : pas d’émotions, seulement l’argent. Je trouve ça très intéressant de renverser les rôles traditionnels entre les genres.

Envisagez-vous de retravailler avec Evgenia Dodina ?
Je ne sais pas encore. J’essaierai toujours de travailler avec elle, parce que je la considère comme l’une des meilleures actrices. Sa palette de jeu est immense. Je suis aux tout premiers stades de mon prochain long métrage. C’est pour l’instant la chose la plus importante : il faut combler le vide après avoir terminé ce film.