[Interview] Sandrine Quétier : « On peut faire plusieurs choses, et les faire bien »
Pendant vingt ans, Sandrine Quétier a été de toutes les émissions de TF1, de 50′ Inside à Danse avec les stars. Depuis son départ de la chaîne en 2018, elle s’est réinventée en comédienne, puis en chanteuse rock sous le nom de scène Quétier. Après un premier album remarqué, Hard to Follow (2024), et un EP, Catch Me If You Can (2025), elle change de registre avec Echoes, nouvel EP attendu le 29 mai 2026. Plutôt que de composer, elle y revisite des classiques de Depeche Mode, The Clash, The Cure ou Talking Heads, dans des versions épurées où l’émotion et l’interprétation priment. Un projet né d’une rencontre avec Marc Collin, fondateur de Nouvelle Vague, groupe connu pour ses reprises post-punk, qui coproduit l’EP. Premier extrait dévoilé en mars : une reprise dépouillée et intime de Burning Down the House, des Talking Heads. Cette actualité musicale, elle la mène de front avec la tournée théâtrale d’À qui la faute ?, tragi-comédie sur le harcèlement scolaire vue à travers le regard des parents. Nous l’avons rencontrée à Cannes, à l’occasion d’un showcase de présentation de ce nouvel EP.
Vous connaissiez surtout Cannes côté tapis rouge, pour E! et le Festival. Ça fait un effet particulier d’y revenir cette fois en rockeuse ?
Pas vraiment, je n’ai jamais tout à fait quitté Cannes. J’y étais déjà il y a deux ans avec M6, pour des tables rondes. Là, c’est un exercice différent. J’ai aussi joué ici avec un groupe de rock, il y a une quinzaine d’années : Les Jokers, un groupe de reprises et de mash-up. Donc c’est un plaisir, et c’est chouette de voir la musique prendre de plus en plus de place au Festival de Cannes, ce sont des arts très liés : les bandes originales, la musique des films… Voir se multiplier les petits concerts, je trouve ça vraiment bien.
Vous avez longtemps parlé d’un syndrome de l’imposteur en musique. Il est encore là, ou vous en êtes sortie ?
Je suis venue à la composition tardivement, je crois qu’il fallait que je m’en libère. Il m’en reste un peu, parce que ça ne se voit pas forcément : je suis quelqu’un de très timide. Parfois je me dis que c’est fou, tout ce qui m’arrive, et je me demande si je le mérite. Puis je me réponds que oui : j’ai travaillé, je ne dois rien à personne, je suis bien entourée. Alors c’est chouette, ce qui m’arrive (rires).
Vous sortez un EP, Echoes, ce 29 mai, sur lequel vous avez travaillé avec Marc Collin, fondateur de Nouvelle Vague, groupe connu pour ses reprises épurées de classiques post-punk. L’idée venait de lui, ou de vous ?
On a pris un café ensemble un jour, et je lui ai dit à quel point j’aimais ce qu’il faisait avec Nouvelle Vague. C’est moi qui avais demandé à le rencontrer. Il m’a un peu testée, m’a demandé entre autres si je connaissais le guitariste des Smiths, et il a vu que j’avais une vraie culture de cette musique anglaise des années 80-90. Il m’a alors annoncé qu’on n’allait pas faire un seul titre, mais cinq. J’ai dit banco ! L’EP est coproduit par nos deux labels, Kwaidan Records, le sien, et ZRP, le mien.
Cet EP reprend des classiques de Depeche Mode, The Clash, The Cure ou Talking Heads. C’est une déclaration d’amour, ou une façon de renouer avec une adolescence musicale mise entre parenthèses pendant vingt ans de télévision ?
C’est un peu les deux. Ces groupes ont bercé ma vie, ils continuent de le faire. The Cure, Depeche Mode, ce sont des groupes liés à des souvenirs de joie et de peine. Quand Marc Collin m’a proposé cet EP de reprises post-punk, j’ai trouvé l’idée formidable, parce que c’est vraiment ma culture musicale. Et c’était amusant de sortir du format d’origine, de ne pas rester dans des ambiances aussi métalliques et froides que la cold wave ou la new wave, d’emmener ces titres ailleurs. Il y a par exemple Siamese Twins de The Cure, ou Blasphemous Rumours de Depeche Mode. Ce sont vraiment les groupes de mon adolescence. On a choisi les titres ensemble, avec Marc. Je lui avais dit qu’il fallait absolument que je fasse un titre de The Cure et un de Depeche Mode. Siamese Twins n’est pas forcément très connu, mais l’album dont il est extrait, Pornography, c’est vraiment mon album à moi. J’hésitais avec A Hundred Years, mais Siamese Twins me semblait plus intéressant.
Quel album de The Cure vous a le plus marquée ?
The Head on the Door. C’est vraiment celui qui a été un marqueur pour moi.

Votre reprise de Burning Down the House est dépouillée, presque intime. Comment ose-t-on transformer ainsi un monument des Talking Heads ?
En studio avec Marc Collin, je me suis dit que refaire du Talking Heads pour refaire du Talking Heads ne servirait à rien. Les paroles de Burning Down the House sont assez imagées, presque drôles. Alors je me suis dit : je vais jouer avec elle, la minauder, la rendre un peu féline. En ralentissant, en adoptant un phrasé différent, plus chaloupé, je me suis permis des libertés, notamment des décalages dans les paroles. Je me suis beaucoup amusée. Marc a composé la musique, et j’ai travaillé les lignes de voix et l’interprétation. Tout s’est fait très vite, on s’est très bien entendus dès le départ.
Sur vos précédents disques, vous composiez. Ici, vous réinterprétez. Ce changement de posture libère-t-il quelque chose de différent en vous ?
Complètement, oui. Il n’y a plus de barrière, plus de filtre. Mon premier album s’appelle Hard to Follow, et ce n’est pas un hasard : c’est ce qu’on a toujours dit de moi, que je suis difficile à suivre. Je le revendique comme une liberté, comme une force. Cet album parle beaucoup de liberté, et aussi, un peu, de serial killers (rires).
S’il fallait choisir un seul titre de ce nouvel EP pour résumer où vous en êtes artistiquement, lequel serait-ce, et pourquoi ?
Je crois que Siamese Twins est le plus juste. Il est très mélancolique. Je ne suis pas quelqu’un de mélancolique, mais j’aime beaucoup notre version.
Vous menez de front la tournée théâtrale d’À qui la faute ? et la sortie de cet EP. Entre répétitions, dates de scène et promotion, comment tenez-vous ce rythme sans vous y perdre ?
C’est un rythme assez disparate. Pour apprendre mon texte de la pièce, je suis partie un mois à l’étranger pour m’y consacrer entièrement. Après, tout est une question d’organisation : je ne joue pas la pièce tous les jours. L’EP avec Marc Collin, lui, était déjà enregistré depuis huit ou neuf mois, avant même le début de la pièce. Les clips étaient tournés. C’est vraiment une question de planning.
La pièce aborde le harcèlement scolaire à travers le regard des parents, avec humour. Craignez-vous que le rire édulcore la gravité du sujet ?
C’est une comédie, mais qui traite du harcèlement. J’y joue une mère de famille qui découvre que son fils harcèle une camarade de classe. On a déjà fait une première partie de tournée, et la pièce passe du rire aux larmes. C’est justement une façon d’aborder les choses autrement : qui est fautif ? Les enfants ? Les parents ? Est-ce une responsabilité partagée ? C’est vraiment le sens du titre, À qui la faute ?. Beaucoup de spectateurs me disent en sortant que ça les fait réfléchir, sur leur rôle de parent, sur l’éducation qu’ils ont donnée à leurs enfants. Est-ce qu’on projette sur eux ce qu’on était nous, sans tenir compte de ce qu’ils sont réellement ? Ça pose beaucoup de questions, mais les gens s’amusent aussi.

Aujourd’hui, c’est théâtre et musique. La télévision, c’est fini pour vous ?
Ça a été une très belle époque de ma vie, franchement. Je ne crache pas dans la soupe, mais j’en ai fait le tour. Aujourd’hui, c’est fini.
Cannes en mai, c’est le Festival et son concentré d’artistes, de producteurs, de show-business. Ce monde-là vous attire-t-il encore, ou est-ce justement ce que vous avez fui en quittant TF1 ?
Je n’ai jamais vraiment fait partie du show-business, j’ai toujours été un petit électron autour. À Cannes, pendant dix jours, il y a beaucoup d’extravagance. Il faut prendre tout ça avec du recul, le regarder avec un peu d’amusement.
On vous propose encore de revenir à la télévision ?
Oui. On m’a proposé de participer à Mask Singer. J’ai refusé plusieurs grosses émissions. On me sollicite régulièrement pour savoir si j’ai envie de repartir, et pour l’instant, la réponse est non. Ce n’est pas une question de qualité. Je vois très bien ce qu’on me propose, mais ce sont des choses que j’ai déjà faites.
Regardez-vous la télévision ?
Pas en linéaire. Je regarde L’Amour est dans le pré, j’en suis fan : c’est vraiment mon émission feel-good. Je la regarde avec ma fille, sous un plaid (rires).
Vos enfants, Lola et Gaston, 25 et 23 ans, démarrent leur vie professionnelle. Votre reconversion artistique leur a-t-elle donné une forme de permission de prendre des risques ?
Non seulement elle leur donne cette permission, mais je les y encourage aussi verbalement. Je leur dis qu’on a le droit de se tromper, qu’on a le droit de tenter plein de choses, du moment qu’on le fait bien. Ma fille en est la preuve : elle réalise des documentaires et des courts-métrages. Mon fils a deux entreprises. Je leur dis : « faites ce que vous avez envie de faire, faites-le bien. Aujourd’hui, on n’a plus une carrière tracée pour trente ans. Voyagez tant que vous êtes jeunes, profitez-en ».
En tant qu’artiste à la fois chanteuse et comédienne, sentez-vous que le public vous « choisit » dans un registre plutôt qu’un autre, ou avez-vous réussi à exister dans les deux ?
C’est compliqué, et en fait non. Ce que je revendique, c’est justement la pluralité : on peut faire plusieurs choses, et les faire bien. La superposition entre la sortie de l’album et celle de la pièce tient au calendrier, pas au travail lui-même. Quand je suis sur mon album, je suis sur mon album ; quand je suis au théâtre, je suis au théâtre. Ce sont des coïncidences de dates qui font qu’elles sortent en même temps. Je revendique cette pluralité. On n’est pas obligé de rester dans une case, ni de tout choisir d’un coup. Ce n’est pas le chemin le plus simple, mais pour moi, c’est le plus épanouissant.