« La Femme sans tête », de Nadine Monfils : Baudelaire, détective des abysses

Couverture "LES FLEURS DU CRIME DE MONSIEUR BAUDELAIRE : LA FEMME SANS TÊTE" - Verso©
Couverture "LES FLEURS DU CRIME DE MONSIEUR BAUDELAIRE : LA FEMME SANS TÊTE" - Verso©

Dans l’univers foisonnant et déjanté de Nadine Monfils, où les ombres de la Belgique se mêlent aux fulgurances poétiques françaises, LA FEMME SANS TÊTE émerge comme un joyau sulfureux, premier volet d’une série intitulée LES FLEURS DU CRIME DE MONSIEUR BAUDELAIRE. Prévu pour le 3 octobre 2025 chez Verso (éditions du Seuil), ce roman policier – ou plutôt ce « cosy mystery » teinté de noir absolu – propulse le poète maudit Charles Baudelaire dans les bas-fonds parisiens, transformé en enquêteur malgré lui. À l’heure où la littérature belge contemporaine excelle dans l’hybridation des genres, Monfils, avec son panache habituel, tisse une toile où l’absurde flirte avec l’horreur, et où la poésie se nourrit de sang et de vice. Ce n’est pas seulement un polar : c’est une plongée érotique et macabre dans l’âme d’un génie tourmenté, un guignol baudelairien où les fleurs du mal s’épanouissent en gerbes criminelles.

Nadine Monfils, romancière, dramaturge et scénariste belge née en 1953 à Etterbeek, est une plume rebelle qui défie les classifications. Professeure de morale reconvertie en conteuse d’histoires « déjantées et atypiques », elle a publié plus de quatre-vingts ouvrages, oscillant du rose candide au noir abyssal, du polar haletant à l’érotisme cru. Ses FOLLES ENQUÊTES DE MAGRITTE ET GEORGETTE, saga best-seller qui met en scène le surréaliste René Magritte et son épouse en détectives improbables, ont déjà prouvé sa maestria dans l’art de marier humour absurde et intrigue criminelle.

Avec La Femme sans tête, elle transpose ce formulaire belge – teinté d’ironie bruxelloise et de gouaille populaire – au cœur du Paris haussmannien du XIXe siècle, où Baudelaire, ivre et titubant, trébuche sur un cadavre décapité dans une ruelle obscure. Ce n’est plus le peintre en chapeau melon qui traque les coupables, mais le dandy maudit, opiumisé par ses propres démons, qui se voit contraint à l’enquête. Entouré d’une galerie de figures grotesques – un « Ratier » des égouts, une concierge nymphomane, un ex-truand curé dialoguant en wallon avec une poupée Sainte Vierge –, le poète plonge dans une « toile d’araignée tissée par le diable lui-même ». Monfils, fidèle à son esthétique de la transgression, transforme ainsi les Fleurs du mal en un herbier criminel, où la boue des bas-fonds devient or poétique.

Au cœur de ce roman, palpite le style inimitable de Monfils : une écriture « sous le manteau », jouissive et subversive, qui obéit au seul plaisir de l’auteur et de son lecteur. Visuelle jusqu’à l’os – ses récits sont pensés pour l’écran, comme en témoigne l’adaptation cinématographique de Madame Edouard –, elle dépeint un Paris baudelairien peuplé de « monstres pervers » et de guignol macabres, où l’humour noir saupoudre l’horreur.

Les thèmes s’entremêlent comme les volutes d’opium : la décadence urbaine, l’érotisme voilé sous les jupons de soie, la quête alchimique de beauté dans le laid. Baudelaire, ce « plongeur dans la boue pour en faire de l’or », y trouve un écho parfait ; Monfils le réinvente non comme un martyr romantique, mais comme un limier maladroit, traînant sa cape dans les flaques de sang. Cette exofiction – mélange d’histoire et d’imaginaire – rappelle les Folles Enquêtes, où le réel historique se gondole sous le poids de l’absurde, mais avec une pointe plus charnelle, plus « velvet » dans sa langue de velours. L’autrice, qui confie écrire « ce que lui disent ses personnages », laisse ainsi les spectres du passé dicter une partition hybride : belge par son ironie gouailleuse, française par sa poésie spleenétique.

Dans un paysage littéraire saturé de thrillers formatés, LA FEMME SANS TÊTE s’impose comme une bouffée d’air vicié, un antidote au convenu. Nadine Monfils ne juge pas ; elle célèbre la monstruosité humaine avec une tendresse perverse, transformant le crime en carnaval baudelairien. Un roman qui ravira les amateurs de polars cosmopolites, ceux qui, comme le poète, cherchent dans les ténèbres une lueur d’extase. Plongez-y sans crainte : la tête, vous la perdrez peut-être, mais quel vertige délicieux !