[LIVE REPORT] Rosalía à l’Accor Arena : ballerine, confessionnal et rave, le grand vertige de LUX
Pour sa première soirée parisienne du LUX Tour, mercredi 18 mars 2026, Rosalía a livré à l’Accor Arena un spectacle où ballet, pop, musique orchestrale, reggaeton, performance et techno se télescopent sans prévenir. De la ballerine sortie de sa boîte au bain de foule de Dios es un stalker, en passant par un confessionnal avec Lyas et un final sous une pluie de plumes, l’Espagnole construit son propre langage scénique.
À 20h57, les lumières de l’Accor Arena s’éteignent sur Angel de Jimi Hendrix. Pendant que le morceau résonne dans la salle, les musiciens prennent place. Quelques minutes encore et l’orchestre attaque l’ouverture. Rosalía, elle, se fait attendre. Au fond de la scène se dessine bientôt ce qui ressemble à un tableau. Une boîte s’ouvre et l’artiste en surgit habillée en ballerine. Tutu, chaussons, attitude presque figée : la première image donne immédiatement la mesure de ce LUX Tour. On est loin de l’arrivée frontale et nerveuse du Motomami World Tour. Ici, la chanteuse prend le temps d’installer un univers, avec ses références au ballet, à la peinture et au religieux. Les paroles des chansons sont sur-titrées en français sur les écrans, détail appréciable compte tenu des multiples langues qui traversent son répertoire.
Sexo, violencia y llantas ouvre le premier tableau, suivi de Reliquia. Avec Porcelana, deux danseurs de ballet la rejoignent, puis d’autres. Certains évoluent sur pointes autour d’elle. Rosalía se fond dans cette chorégraphie très réglée, mais ne laisse pas la mise en scène prendre le dessus sur la musique.
Sur Divinize, un grand voilage vient modifier l’espace. Le morceau se termine en laissant entendre Thank You de Dido, comme une chanson fantôme qui surgirait derrière la première. Tout est affaire de glissements : les décors changent, les corps aussi, et la pop peut soudain basculer vers quelque chose de beaucoup plus théâtral.
Avant Mio Cristo piange diamanti, l’interprète se couvre la tête d’un voile. Elle prend enfin le temps de s’adresser franchement à la salle : « Bonsoir Paris, je suis très, très heureuse de vous voir. »
Une déclaration d’amour descend des gradins. Rosalía, qui semblait jusque-là enfermée dans sa concentration, s’arrête net et répond avec enthousiasme. La parenthèse dure quelques secondes, mais suffit à faire tomber la distance créée par les premiers tableaux. Elle réclame ensuite que l’on coupe les ventilateurs. Mio Cristo piange diamanti est, plaisante-t-elle, déjà suffisamment dramatique comme ça. Elle n’a pas tort.

Le morceau devient l’un des premiers grands moments vocaux de la soirée. Sans chercher l’effet pour l’effet, la Catalane pousse sa voix très loin, passant de la retenue à des envolées qui remplissent l’Arena. À cet instant, toute la démesure visuelle du spectacle peut disparaître : il reste une voix, un orchestre et une salle attentive.
La tension retombe grâce à un interlude vidéo plutôt bien trouvé. Ses danseurs apparaissent à l’écran en train de tenter de reproduire les notes qu’elle vient de tenir. Certains s’y risquent avec plus ou moins de bonheur. L’artiste vient de faire une démonstration vocale impressionnante et choisit immédiatement d’en rire.
Le retour s’effectue en noir avec Berghain. Changement radical d’atmosphère. Le ballet presque immaculé du début cède la place à quelque chose de plus sombre, plus brutal. Les corps se tendent, l’électronique gagne du terrain et la voix de Björk traverse la fin du morceau. L’Accor Arena, quelques minutes plus tôt presque recueillie, commence sérieusement à se transformer. Rosalía change de coiffure, change d’allure, puis interpelle la foule : « Alors Paris, ça dit quoi ? Vous voulez encore bouger vos fesses ? » La réponse ne tarde pas.
SAOKO ramène le concert du côté de MOTOMAMI. Les basses frappent, les corps se libèrent et la chanteuse retrouve cette présence plus instinctive qui avait marqué sa précédente tournée. La rupture avec le premier acte est spectaculaire : après les pointes de ballet et les voiles blancs, place au reggaeton et à une énergie autrement plus physique.
Petit incident au passage : sa robe s’ouvre. L’Espagnole cherche immédiatement José, son styliste, du regard. « Putain ! », lâche-t-elle, provoquant les rires de la salle. Le public lui suggère carrément de se débarrasser du vêtement. Le genre d’imprévu qui, ailleurs, déclencherait quelques secondes de flottement devient ici une partie du spectacle.
Ce 18 mars marque aussi un anniversaire : MOTOMAMI fête ses quatre ans. Rosalía le rappelle avant de lancer LA FAMA. Retour en 2022, donc, avant LA COMBI VERSACE, où réapparaît la voix de Tokischa. L’Arena chante davantage, danse surtout. Ces anciens morceaux offrent une respiration presque familière au milieu d’un spectacle largement construit autour de LUX.
Avec De madrugá, la machine chorégraphique reprend le dessus. Le morceau se prolonge dans un final dansé particulièrement maîtrisé, puis dans une longue outro qui fait office de transition. Là encore, les changements de tableau ne ressemblent jamais à de simples temps morts techniques. Ils font partie du récit.

Rosalía revient vêtue de blanc pour El redentor. Quelques minutes plus tard, elle s’installe à l’intérieur d’un grand cadre pour reprendre Can’t Take My Eyes Off You. Autour d’elle, les danseurs deviennent à leur tour spectateurs, observant l’image, cherchant à la saisir, à la photographier, comme si la chanteuse venait de se transformer en œuvre exposée.
Le jeu avec le regard se poursuit avec l’un des passages les plus inattendus de la soirée : le confessionnal. À Paris, c’est Elias Medini, alias Lyas, créateur de contenu et critique de mode, qui prend place auprès d’elle. La conversation devient une parenthèse presque autonome dans le concert. L’influenceur se confesse, Rosalía écoute, relance, s’amuse. Quelques minutes durant, l’immense Accor Arena se retrouve suspendue à une conversation menée dans une boîte blanche. Le dispositif pourrait facilement tourner au gadget. Il fonctionne parce que la chanteuse sait laisser le moment vivre, quitte à casser complètement le rythme habituel d’un show d’Arena.
La transition vers La perla n’en est que plus savoureuse. L’artiste entame le morceau tout en s’effeuillant, tandis qu’autour d’elle la chorégraphie des mains transforme les danseurs en silhouettes mouvantes, presque sculpturales. Le spectacle retrouve immédiatement sa dimension plastique.

Changement de registre avec Sauvignon blanc. Rosalía s’installe devant un piano blanc et demande au public d’allumer les lampes de ses téléphones. L’Accor Arena se couvre de milliers de points lumineux. Pour une fois, l’image est connue, presque classique. Elle fonctionne néanmoins, parce que le morceau réclame justement cette simplicité. La yugular prolonge cette séquence avant un nouvel intermède visuel.
L’Art Cam s’amuse cette fois avec l’histoire de l’art : des tableaux apparaissent sur un côté des écrans pendant que, de l’autre, la caméra cherche dans le public des spectateurs capables d’en reproduire les attitudes.
Avec Dios es un stalker, la scène principale ne suffit plus. Rosalía descend directement dans la fosse. Elle fend la foule, s’arrête devant les premiers rangs, tend le micro à quelques spectateurs et chante au milieu d’eux. La sécurité tente de préserver un passage tandis que les téléphones se lèvent de toutes parts. L’Espagnole poursuit sa traversée jusqu’à la seconde scène, installée au cœur du public, où elle achève le morceau.
« Paris, je t’aime ! »
Dans une production aussi millimétrée, cette séquence apporte quelque chose d’essentiel : du désordre. De la proximité, aussi. Pendant quelques minutes, il n’y a plus de cadre, plus de boîte, plus de personnage inaccessible au milieu d’une scénographie monumentale. Juste une chanteuse au milieu de ceux qui sont venus la voir. La traversée de la fosse sur Dios es un stalker est l’un des marqueurs de ce tableau du LUX Tour.
La rumba del perdón prend le relais avant CUUUUuuuuuute, qui fait définitivement exploser le cadre. Les percussions s’emballent. Rosalía regagne les coulisses mais le spectacle, lui, continue. Au-dessus de la fosse, une imposante enceinte suspendue se met à se balancer. La salle a désormais davantage des airs de rave que d’opéra. Une heure auparavant, des danseurs évoluaient sur pointes autour d’une ballerine. Désormais, l’Arena saute sous une masse suspendue au-dessus de ses têtes.

La dernière partie remet les tubes au premier plan. Sur BIZCOCHITO, les danseuses apparaissent avec des ailes d’ange. L’image religieuse demeure, mais elle est désormais détournée par l’énergie du morceau. DESPECHÁ achève de mettre le public debout avant Novia robot. Rosalía court, danse, occupe toute la scène, loin de l’immobilité presque cérémonielle des premières minutes. Elle s’adresse alors plus longuement à Paris. Elle explique être venue souvent ici et avoir désormais « l’impression que c’est devenu un peu chez [elle] ». Heureuse, ajoute-t-elle, de revenir jouer « dans la ville de l’amour », elle promet de continuer à revenir. Une déclaration qui déclenche évidemment les cris de la salle.
Focu ’ranni apporte le dernier grand mouvement chorégraphique. Danse contemporaine, course, corps projetés dans l’espace : le tableau se termine dans un lâcher de plumes qui envahit la scène. Après le noir, il reste encore une chanson.
Le rappel appartient à Magnolias. Pas besoin cette fois de repartir dans la surenchère. Après avoir fait cohabiter ballet, musique orchestrale, flamenco, reggaeton, techno, tableaux vivants, confessionnal et bain de foule, Rosalía termine dans un registre plus dépouillé. Comme si le spectacle devait revenir au silence après avoir passé près de deux heures à chercher jusqu’où pouvait aller un concert pop.
Ce 18 mars, l’Accor Arena n’aura d’ailleurs pas vraiment assisté à un concert pop au sens classique du terme. Le LUX Tour refuse cette facilité. Les chansons s’enchaînent, changent de décor, de langage, parfois même de fonction. Certaines deviennent des scènes de ballet, d’autres des performances, d’autres encore des prétextes à danser jusqu’à perdre le fil du récit. Tout n’y est pas forcément confortable. C’est même ce qui fait son intérêt. Rosalía accepte les ruptures, les silences, les séquences étranges, le ridicule parfois. Elle peut demander qu’on lui coupe un ventilateur avant une performance vocale monumentale, lâcher un « Putain ! » parce que sa robe vient de céder, écouter la confession d’un influenceur puis, vingt minutes plus tard, se frayer un chemin au milieu de la fosse. Cette liberté empêche le spectacle de se transformer en démonstration froide malgré l’ampleur de la production.

Quatre ans jour pour jour après MOTOMAMI, Rosalía aurait pu capitaliser tranquillement sur la formule qui l’avait installée parmi les performeuses les plus passionnantes de sa génération. Elle fait exactement l’inverse. LUX change les règles, agrandit le cadre, remet de vrais musiciens au cœur du dispositif et confronte la pop d’Arena à des formes qu’elle fréquente rarement avec une telle ambition. La tournée avait débuté deux jours plus tôt à Lyon ; Paris en recevait ce mercredi 18 mars la première de ses deux dates à l’Accor Arena.
À la fin, des plumes recouvrent encore la scène et Magnolias résonne comme un dernier apaisement. Rosalía a commencé la soirée enfermée dans une boîte, en ballerine. Elle la termine après en avoir fait éclater toutes les parois.