« Par où entre la lumière » de Joyce Maynard : l’art de recoller les morceaux

Couverture "PAR OÙ ENTRE LA LUMIÈRE" de Joyce Maynard - Philippe Rey©
Couverture "PAR OÙ ENTRE LA LUMIÈRE" de Joyce Maynard - Philippe Rey©

Avec PAR OÙ ENTRE LA LUMIÈRE, édité par Philippe Rey, Joyce Maynard poursuit son grand cycle romanesque consacré à la famille, à la culpabilité et à la réparation. Un livre ample, lumineux, où la tendresse affronte la perte et le temps.

Le retour d’Eleanor, ou le roman du recommencement
Dans ce nouveau roman, Joyce Maynard revient à ses thèmes de prédilection : les blessures du passé, la puissance du lien familial, et la manière dont la lumière, toujours, finit par filtrer dans les failles. On y croise à nouveau Eleanor, héroïne déjà rencontrée dans OÙ VIVAIENT LES GENS HEUREUX, que l’on retrouve vingt-cinq ans plus tard, de retour dans la ferme du New Hampshire qu’elle avait fuie.

Entre les chèvres, les orages et la solitude, Eleanor retrouve son fils Toby, adulte marqué par un accident qui a laissé des séquelles physiques et mentales. Autour d’eux gravitent les autres enfants — Al, l’aîné, exilé à Seattle, et Ursula, la cadette, fuyante — ainsi qu’une voisine enceinte, qui ravive chez Eleanor les questions enfouies : qu’a-t-elle perdu ? Que peut-elle encore réparer ?

« Ce roman parle du moment où l’on cesse de vouloir redevenir celle qu’on était, pour enfin accepter celle qu’on est devenue », confiait Joyce Maynard à la presse américaine lors de la sortie du livre.

Une fresque intime, à hauteur de femme
Comme souvent chez Joyce Maynard, le décor rural n’est pas qu’un cadre : c’est un espace de reconstruction. La ferme familiale devient le théâtre d’un ballet de réconciliations, d’aveux et de silences. La nature y tient lieu de miroir émotionnel : les saisons rythment les humeurs, la terre apaise là où les mots manquent. L’autrice observe ses personnages avec cette lucidité tendre qui fait sa signature : jamais de pathos, mais une infinie compassion. Eleanor n’est pas une héroïne idéale : c’est une femme vieillissante, un peu fatiguée, souvent en colère, parfois injuste. Mais c’est aussi, et surtout, une mère qui cherche la paix.

Le roman s’attarde longuement sur la relation entre Eleanor et Toby, personnage lumineux, à la fois fragile et solide, dont la bonté simple éclaire tout le livre. À travers lui, Joyce Maynard questionne la dignité des existences différentes, la manière dont l’amour se réinvente quand la parole et le corps ne suffisent plus.

Un roman de la réparation
PAR OÙ ENTRE LA LUMIÈRE prolonge le grand chantier littéraire de Joyce Maynard : explorer les fractures de la cellule familiale pour en dégager la beauté cachée. Chaque livre de l’autrice semble poser la même question : comment aimer sans se perdre ? Et que reste-t-il à sauver quand tout semble brisé ? Dans ce nouvel opus, la romancière atteint une ampleur émotionnelle rare : sans emphase, elle tisse les fils du deuil, de la maternité, de la solitude et du pardon. Le titre, emprunté à une phrase de Leonard Cohen — « There is a crack in everything, that’s how the light gets in » — résume à lui seul la philosophie du roman : la faille comme passage vers la lumière.

L’écriture du soin
Maynard excelle dans l’art du détail concret — un repas, une odeur de café, la pluie sur la grange — pour dire ce que les personnages taisent. Il y a, dans sa façon d’écrire, une forme de soin littéraire, presque thérapeutique. Elle ne répare pas seulement ses personnages ; elle répare le lecteur. L’autrice, qui connaît bien la douleur (perte d’un fils, séparation publique, vieillissement), ne cherche pas la consolation facile : elle écrit pour accompagner.

Les forces et les limites
Ce grand roman du retour et du pardon s’inscrit dans la lignée de OÙ VIVAIENT LES GENS HEUREUX, tout en pouvant se lire séparément. Son ampleur, sa chaleur et sa sincérité séduiront les lectrices et lecteurs sensibles aux sagas intimes, aux destins familiaux noués de culpabilité et de tendresse. Mais certains pourront y voir une longueur excessive : le livre prend son temps, parfois trop, au risque d’étirer ses émotions. Joyce Maynard écrit avec patience ; il faut la lire de la même façon.

Une romancière du cœur et du réel
Joyce Maynard poursuit ici une œuvre cohérente, patiente, où l’expérience du féminin et la maturité prennent toute leur force.
À l’heure où la littérature américaine semble fascinée par l’ironie ou le cynisme, elle choisit l’émotion, la bonté, la sincérité. Et dans ce monde-là, la lumière n’entre pas par effraction ; elle s’invite doucement, là où quelqu’un a pris le temps d’ouvrir la porte.