[INTERVIEW] Shih-Ching Tsou, de l’ombre des productions à la lumière de son premier film solo

Shih-Ching Tsou - AMBIVALENT©
Shih-Ching Tsou - AMBIVALENT©

Née à Taipei en 1978, Shih-Ching Tsou incarne le parcours d’une immigrante taïwanaise qui a su transformer ses racines culturelles en une voix cinématographique unique. Venue à New York en 1998 pour un master en études médiatiques à The New School, elle y rencontre Sean Baker lors d’un cours de montage. Ce qui commence comme une collaboration studieuse pour un court-métrage évolue en partenariat fructueux qui propulse Shih-Ching Tsou au cœur du cinéma indépendant américain, grâce à des films comme TANGERINE (2015), THE FLORIDA PROJECT (2017) ou encore RED ROCKET (2021), sur lesquels elle officie en tant que productrice dans l’ombre de son ami qui les réalise.

Vingt ans plus tard, elle passe à la lumière avec LEFT-HANDED GIRL, son premier solo en tant que réalisatrice, co-scénariste et productrice. Co-écrit avec Sean Baker qui en a également assuré le montage, LEFT-HANDED GIRL, met en scène une mère célibataire (Janel Tsai) et ses deux filles (Nina Ye et la mannequin reconvertie Shih-Yuan Ma, découverte sur Instagram) qui rentrent à Taipei après des années à la campagne pour ouvrir un étal dans un marché nocturne. Avec ce premier long-métrage, Shih-Ching Tsou boucle un cercle : revenir à Taipei pour raconter les silences familiaux qu’elle connaît, tout en affirmant son indépendance artistique dans un drame intimiste.

Sélectionné à la Semaine de la Critique de Cannes 2025 et en première nord-américaine au TIFF, le film vient d’être présenté au Festival du Film Américain de Deauville avant sa sortie dans les cinémas français, ce 17 septembre 2025. Rencontre avec une artiste qui change les non-dits en poésie cinématographique.



Vous êtes née et avez grandi à Taipei, avant de vous installer à New York pour vos études. Comment votre double identité taïwanaise-américaine a-t-elle façonné votre développement personnel ?
Je suis effectivement née à Taiwan et je suis allée à New York pour mon master, mais je dois dire que je suis profondément taïwanaise. Beaucoup de choses ont façonné ma personnalité. J’ai grandi à Taïwan, et en tant que fille, on attend beaucoup de nous. Là-bas, quand on est une fille, il faut se taire, suivre les règles et rester dans l’ombre. J’ai l’impression d’avoir emporté ça avec moi en allant à New York. Aux États-Unis, c’est complètement différent. Là-bas, on veut que vous soyez vous-même, donc j’ai dû réapprendre qui j’étais. New York m’a permis de me découvrir et de me développer. Si je n’avais pas été à New York, je pense que je serais une personne très différente aujourd’hui.


Vous avez rencontré Sean Baker lors d’un cours de montage. Comment cette rencontre fortuite a-t-elle évolué en une collaboration aussi fructueuse sur plusieurs décennies ?
Quand on s’est rencontré à l’école, on était étudiants et on n’avait pas encore vraiment commencé à travailler. On s’est lié d’amitié simplement parce qu’on aimait le même genre de films. On a regardé plusieurs films du mouvement Dogme95, et beaucoup de films coréens. On s’est beaucoup inspiré de ces films et c’est vraiment important, car pour travailler avec quelqu’un, il faut avoir une sensibilité très similaire afin de s’entendre et de créer. J’ai eu beaucoup de chance de le rencontrer et on peut voir toutes nos influences dans TAKE OUT, le film qu’on a co-réalisé ensemble, et avec lequel on a mis en place cette approche qui consiste à aller au contact d’une communauté pour faire nos recherches et intégrer les histoires de vraies personnes à notre scénario et rendre le tout plus authentique. Je pense que c’est vraiment la clé de tous ses autres films. En travaillant ensemble sur différents projets, on a appris de toutes nos expériences.


Vous avez justement produit plusieurs films de Sean Baker. Votre implication dans ses projets a-t-ell compensé votre absence de formation formelle en cinéma ?
Oui, définitivement ! Vous savez, sur ses projects, je ne suis pas seulement productrice. J’enfile toujours plusieurs casquettes. Je m’occupe notamment de la conception des costumes, du casting, et je fais des repérages pour chaque film. Dans les crédits, je n’appairais qu’en tant que productrice, mais je travaille sur chaque détail pour créer l’univers du film, et c’est ce qui est essentiel dans chaque film. Il faut un univers parfait et authentique pour convaincre le public et pour raconter une bonne histoire. Travailler sur tous ces projets, c’est un peu comme prendre des cours de cinéma, surtout pour moi qui n’ai pas fait d’école de cinéma, contrairement à Sean qui a fait la Tisch School of the Arts à New York. Je pense que toutes ces expériences professionnelles concrètes ont contribué à boucler un cercle.


Multiplier les compétences paraît indispensable dans le cinéma indépendant…
Oui. Quand j’étais à l’université, j’étudiais la sociologie des médias. La moitié du programme était consacrée à la théorie, tandis que l’autre moitié mettait en pratique des compétences de production. C’est ainsi que j’ai obtenu mon master. J’avais acquis des compétences théoriques et j’ai notamment appris le montage vidéo. J’ai fait de la production vidéo et web. Quand je ne travaillais pas avec Sean, je faisais du graphisme, c’était mon gagne-pain. C’est important de savoir se débrouiller et d’avoir plusieurs compétences quand on fait partie des cinéastes indépendants. C’est comme ça qu’on peut démarrer un projet sans embaucher et sans dépenser trop d’argent. C’est d’ailleurs de cette manière qu’on a fait TAKE OUT avec Sean. On était juste deux, et on a tout fait nous-mêmes.

Affiche "LEFT-HANDED GIRL" - Le Pacte©
Affiche « LEFT-HANDED GIRL » – Le Pacte©

LEFT-HANDED GIRL, votre premier film en tant que réalisatrice solo, a été comparé à THE FLORIDA PROJECT pour son style et ses thèmes socio-économiques. Comment vous êtes-vous assurée que ce long métrage porte votre propre empreinte ?
Je pense que c’est déjà lié au fait que l’action se déroule à Taiwan. C’est différent des lieux de tournages américains. Le marché nocturne est un personnage à part entière du film. Il y a aussi la façon dont on a tourné. On voulait raconter l’histoire du point de vue d’une petite fille. Le début du film est d’ailleurs inspirée par ma fille. Elle possède ce jouet que je trouvais beau au point de l’inclure au film. Je voulais montrer tout le film à travers les yeux d’une petite fille. Je pense que ça a donné son ton au film et à ma vision.


Le style visuel de votre film se veut immersif. Quelles influences cinématographiques ont guidé votre approche de la mise en scène ?
Tous les films du mouvement Dogme95 ont eu une énorme influence. Je peux également citer le film OASIS, de Lee Chang-dong, qui est mon film préféré, et je crois aussi l’un des films préférés de Sean.


Dans ce film, vous partez d’un souvenir d’enfance pour raconter une histoire familiale universelle. Comment avez-vous puisé dans vos expériences personnelles pour créer des personnages auxquels le public peut s’identifier ?
J’ai l’impression que le public peut s’y identifier parce que tout le monde a une famille. Personne n’a de famille parfaite, et je ne crois pas qu’il existe de famille parfaite. Dans une famille, il y a toujours quelque chose de fou dont on ne souhaite pas parler, dont on ne veut pas se souvenir. On se détourne de certaines choses pour ne pas avoir à les affronter. Le public peut se connecter au film car il raconte une histoire humaine qui parle de famille, de frères et sœurs, de la manière dont on se dispute avec eux, mais aussi de l’amour qu’on leur porte. C’est une observation très honnête de ma vie à Taïwan. Chaque personnage du film représente des gens que je connais. Certains sont des membres de ma famille, d’autres sont des amis. C’est pourquoi le film est si authentique. On a l’impression d’être dans une vraie famille.


Quels aspects de la culture taïwanaise avez-vous voulu mettre en avant à travers cette histoire ?
Je tenais absolument à souligner toutes les difficultés des femmes. J’ai l’impression que c’est plus difficile d’être une femme dans la société asiatique traditionnelle, parce que tout est une lutte. Par exemple, j’ai la peau plus foncée que les autres taïwanais, et c’est un véritable problème. Ma mère me demandait toujours de porter des manches longues pour ne pas bronzer, car, là-bas, on pense qu’avoir la peau foncée signifie faire partie de la classe ouvrière, donc il faut avoir la peau claire pour montrer qu’on a plus d’argent et qu’on a un meilleur niveau de vie. Je me faisais appeler « Black Kitten » (« Chaton noir »), et mon frère se faisait appeler « Little Black Man » (« Petit homme noir »). D’ailleurs, mon pseudonyme actuel sur Instagram est « @BlackKittenMadeInTaiwan » (« Chaton noir fabriqué à Taiwan »).

Shih-Ching Tsou - AMBIVALENT©
Shih-Ching Tsou – AMBIVALENT©

Tourner dans les marchés nocturnes de Taipei a dû présenter des défis uniques. Comment avez-vous géré le chaos de ces lieux pour capturer l’énergie du film ?
Il était primordial pour moi de tourner dans un vrai marché nocturne. Pour y arriver, il fallait dissimuler les membres de l’équipe. Du coup, sur place, on tournait à six, la plupart du temps. Quand on était plus nombreux, des passants s’arrêtaient pour poser des questions, regarder la caméra ou tout simplement observer ce qu’on faisait. Le premier jour, on était une vingtaine, mais on n’a pas pu tourner parce que tout le monde s’arrêtait. Dès le deuxième jour de tournage, je me suis dit qu’on n’allait garder que les membres indispensables de l’équipe. On avait deux directeurs de la photographie, le superviseur de scénario, un éclairagiste et un preneur de son.


Vous avez fini par utiliser l’iPhone pour filmer cet environnement. Était-ce inévitable ?
Oui. Il fallait cacher l’équipe et la caméra. C’était la seule façon de terminer le film. On ne pouvait pas filmer autrement. Je voulais capturer cette atmosphère, cette authenticité. Je tenais à représenter un véritable marché nocturne pour le public. Parfois, il y a tellement de monde dans ces endroits qu’on ne peut même pas s’y promener. Heureusement, pendant le tournage, c’était encore l’après-pandémie et les gens n’y allaient pas souvent, car ils avaient encore un peu peur. Le marché était donc plus calme que d’habitude, nous permettant de tourner un peu plus facilement sur place.


Quels moments inattendus ou amusants se sont produits pendant le tournage ?
Lors du tournage sur le marché, on utilisait un vrai stand de nouilles qu’on louait à son propriétaire et qui nous laissait même disposer de la nourriture. Vers la fin du tournage, alors que notre actrice jouait, des passants se sont arrêtés au stand pour lui commander des nouilles. C’était vraiment drôle ! Les gens ne voyaient pas qu’on tournait et nous prenaient pour un vrai stand de nouilles en service. C’était marrant de voir qu’ils voulaient acheter des nouilles auprès d’une célèbre actrice.

Bande-annonce de « LEFT-HANDED GIRL »