[Interview] Barbara Pravi : « Le son permet de se faire traverser par les émotions »
Barbara Pravi n’a jamais cherché à choisir entre les voix qui l’habitent. Celle qui a porté la France jusqu’à la deuxième place de l’Eurovision avec Voilà est aussi celle qui a écrit La Pieva, album-fleuve né d’une promesse faite à son grand-père de ne jamais ignorer ce que le destin nous transmet. Entre les deux, il y a eu des chansons pour d’autres, un rôle de comédienne dans une série sur George Sand, et cette conviction tranquille que rien, dans une vie, ne doit jamais se fermer définitivement. Cette année, c’est une nouvelle porte qu’elle a poussée sur la Croisette : celle du jury. La chanteuse, auteure-compositrice-interprète et comédienne, a rejoint le jury de la 8ème édition du Prix de la Meilleure Création Sonore, initié par La Semaine du Son dans le cadre de la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes. Aux côtés du réalisateur Vincent Maël Cardona, qui présidait cette édition, du compositeur Laurent Couson, de l’ingénieur du son Jean-Luc Péart, de la productrice Janine Langlois-Glandier et de l’acousticien Christian Hugonnet, elle a passé plusieurs jours à scruter, derrière l’écran, l’autre moitié invisible des films : leur matière sonore. Entre deux projections, elle nous a parlé de son rapport aux voix, de ce qui distingue le geste du musicien de celui du réalisateur, et de ce qu’elle était venue chercher dans le son des films de cette compétition.
Vous êtes auteure-compositrice-interprète, comédienne, parolière pour d’autres, mais pas réalisatrice. Qu’est-ce que cela signifie pour vous d’être invitée dans un jury dédié à la création sonore au cinéma ?
Cela me fait énormément plaisir, j’ai été très touchée qu’on me le propose. C’est passionnant, parce que cela permet de regarder les films d’une autre manière. En tant que spectatrice, disons lambda, on va voir un film et on se prend une émotion, une histoire. Là, c’est différent : on juge. Il y a des films que j’ai adorés, par exemple Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg. Je l’ai trouvé extraordinaire, vraiment sensationnel, il m’a beaucoup touchée. Mais en termes de son, c’est-à-dire de ce que nous allons précisément juger (le sound design, le mix des voix, la musique, l’originalité de l’univers sonore), ce n’était pas le plus original. Il faut donc avoir un regard différent de celui qu’on a habituellement devant un film.
Vous allez délibérer aux côtés d’ingénieurs du son, de compositeurs, de techniciens. Comment envisagez-vous votre rôle dans ce jury ?
Si la question est de savoir quelle est ma plus-value, je sais en tout cas que je débats bien (rires). Je suis musicienne, donc le son fait partie de ma vie. Mais je pense que, pour ce prix en particulier, n’importe qui pourrait être membre de ce jury. Vous pourriez très bien l’être vous-même, parce qu’en réalité, nous sommes baignés en permanence dans le son. Cela ne demande pas une qualité artistique ou musicale particulière, seulement d’être attentif à des choses qui nous entourent sans cesse mais auxquelles on ne prête pas nécessairement attention. Vraiment, tout le monde pourrait le faire.
Avez-vous une relation particulière au son des films ? Des bandes-son ou des univers sonores qui vous ont marquée, formée, inspirée ?
J’ai beaucoup grandi avec les comédies musicales, donc avec des chansons déjà intégrées aux films. Et je trouve que la musique y est extrêmement importante. C’est un métier très différent de celui d’auteur-compositeur-interprète, même si beaucoup d’artistes font aussi de la musique à l’image. J’adorerais m’y essayer un jour, mais cela demande d’autres qualités.
Votre nom de scène, Pravi, signifie « authenticité » en serbe, une valeur que vous revendiquez dans tout votre travail. Au cinéma, la création sonore peut-elle aussi être un marqueur d’authenticité, ou au contraire un espace de construction de l’illusion ?
Je pense que c’est comme en musique : certains projets nécessitent de l’authenticité, d’autres ne jouent pas sur ce registre. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas authentiques, simplement que ce n’est pas leur propos principal. Dans les films en compétition pour ce prix, Kongo par exemple a été pris avec une prise de son réalisée vraiment en direct, en live. C’est aussi le cas de L’Histoire de Souleymane. Ce sont des films magnifiques, mais très terriens, très réels. Donc tout dépend de l’endroit où l’on place l’authenticité : est-ce la réalité elle-même, ou simplement le geste de faire quelque chose qui vient du cœur ? Voilà où se situe le débat, pour moi.
Vous citez Barbara, Brel, Brassens, Hardy comme influences, des artistes chez qui texte et voix sont indissociables. Au cinéma, la voix des comédiens fait partie intégrante de la création sonore. Comment l’entendez-vous, en tant qu’artiste vocale, différemment d’un spectateur ordinaire ?
Je suis très touchée par les voix. Je ne m’en rendais pas compte avant, mais plus je vieillis, plus une voix peut m’insupporter ou, au contraire, me bouleverser. Comme le jeu d’un comédien : il y a des prestations qui vous percutent directement. Je me rends compte que la façon de parler des gens me touche, leur lenteur, leur phrasé. J’y suis devenue extrêmement attentive.
Quand vous composez une chanson, le son est votre matière première. Quand un réalisateur pense le son de son film, est-ce le même geste créatif, ou quelque chose de fondamentalement différent ?
J’ai du mal à savoir dans quelle mesure un réalisateur ou une réalisatrice réfléchit autant au son qu’à l’image. J’ai l’impression que c’est un métier assez complet : on pense évidemment au son, évidemment à l’image, mais on délègue. Ce n’est pas le réalisateur qui fait la bande-son, en général ; on choisit quelqu’un pour le faire. C’est davantage un travail de chef d’orchestre. Un réalisateur ou une réalisatrice est à l’origine de tout, et doit avoir la science de déléguer aux bonnes personnes. C’est extrêmement difficile : il faut être très bon pour réussir cela.
Vous avez dit que votre rêve serait de composer la bande originale d’un film Disney. La musique de film vous attire-t-elle plus largement ? Qu’est-ce que vous pourriez y apporter que vous ne pouvez pas faire dans votre propre musique ?
C’est mon rêve ultime, j’adorerais. Mais encore une fois, c’est un métier à part. J’espère que, si l’occasion se présente un jour, j’aurai les qualités requises pour sublimer une image, pour honorer la promesse d’une très belle image. Ce que je fais est tellement personnel que cela m’amènerait sans doute ailleurs de créer quelque chose de vrai pour un projet commun. Le cinéma est un vrai jeu d’équipe, alors que la musique, pour moi, reste plutôt un jeu solitaire dans lequel je dois moi-même trouver mes équipes. Si quelqu’un me contactait pour la musique d’un film, je mettrais mes qualités artistiques au service de l’œuvre de quelqu’un d’autre. Il y a un endroit où votre création ne vous appartient plus : elle est censée habiller et sublimer la vision d’un autre. Cela pousse, je crois, à fabriquer des choses totalement différentes.
Votre album La Pieva est né d’une lettre de votre grand-père Deda, qui vous demandait de connaître l’origine de votre nom de famille « pour ne pas ignorer ce que le destin vous apporte ». Il y a quelque chose de très oral, de très narratif dans cette genèse, comme si la musique devait prendre le relais d’une parole transmise. Le cinéma pourrait-il un jour devenir pour vous un autre moyen de raconter ces histoires ?
Mon grand-père m’a effectivement écrit cette lettre quand j’ai commencé la musique, pour me dire que le chemin que j’allais prendre n’était probablement pas le fruit du hasard. Un livre, en revanche, c’est certain : il est en cours d’écriture. Je m’intéresse de plus en plus au cinéma, parce que j’ai de plus en plus de gens de ce milieu autour de moi. Enya Baroux, par exemple, qui est ma meilleure amie, est réalisatrice. J’ai aussi beaucoup d’amis comédiens et comédiennes. Je me rends compte qu’il n’y a que des portes ouvertes dans la vie, il s’agit juste de trouver la clé pour les ouvrir. Il y a quelques années, je vous aurais dit que ce n’était pas à l’ordre du jour, mais aujourd’hui, je ne m’interdis plus rien. En revanche, je m’interdirais d’être chef opératrice, parce que j’ai un œil épouvantable (rires) : vous êtes très beau, et je pourrais vous rendre laid simplement en vous prenant en photo avec mon téléphone.
Cet album s’inspire d’une ancêtre tzigane qui « chantait si bien qu’on oublia son nom », et fut renommée d’après ce qu’elle faisait. Être réduite à sa voix, est-ce une force ou une menace ? Comment vivez-vous le fait que votre identité soit si fortement associée à la vôtre ?
Je trouve cela extraordinaire. Combien de gens peinent à trouver une forme d’identification dans quelque chose ? J’ai la chance d’avoir cette voix, d’avoir écrit une chanson qui m’a permis d’être reconnue et de tourner partout depuis cinq ans. Je suis ravie d’être identifiée comme chanteuse, et je crois une bonne chanteuse. C’est une chance : il y a beaucoup de gens qui, toute leur vie, ne seront jamais qualifiés de bons dans quoi que ce soit.
L’album est à l’aise dans la pop-rock, le piano-voix, la musique arabo-andalouse. Cette pluralité de couleurs sonores au sein d’un même disque, l’entendez-vous aussi dans les films que vous aimez ? Un film peut-il avoir une cohérence sonore tout en restant pluriel ?
Oui, absolument. Un film se développe sur un temps beaucoup plus long, ce qui permet de construire des univers très différents, notamment dans les comédies musicales : ce sont des partitions, avec un début et une fin, où tout est musical. On peut se permettre énormément de choses. Beaucoup de réalisateurs et réalisatrices ont par ailleurs des origines multiples, et le cinéma est un endroit de l’art qui permet vraiment de mélanger beaucoup d’influences.
À l’Eurovision, vous étiez seule face à une salle immense et à des millions de téléspectateurs, une performance sonore et scénique totale. Qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur la puissance du son dans un contexte audiovisuel ?
Cela m’a surtout appris cette sensation très forte d’être unie aux gens à travers une chanson. C’était particulier, parce que c’était un événement international : je chantais en français, et j’ai pourtant senti qu’une émotion pouvait passer quelle que soit la langue. Cela m’a beaucoup touchée. Je crois que le son permet de se laisser traverser par les émotions. C’est mon métier de chanteuse, mais c’est aussi, par d’autres biais, celui des réalisateurs et réalisatrices : davantage par la vue, mais la vue et le son ensemble, puisqu’il n’existe plus de film muet aujourd’hui.
L’Eurovision, c’est aussi une compétition, comme ce jury. Vous avez vécu les deux côtés : celui qui est jugé, et maintenant celui qui juge. Qu’est-ce qui change dans votre rapport à l’œuvre des autres quand vous devez en faire une hiérarchie ?
Une chose est certaine : il est très rare que je trouve quelque chose réellement nul. Je ne parle pas des films ou des musiques en ces termes, parce que j’ai conscience du travail qu’il y a toujours derrière. En revanche, il est possible que quelque chose ne me plaise pas du tout, ou même m’horripile. Et il est tout aussi possible que je provoque cela chez d’autres : c’est le jeu de l’art. Vous exposez aux yeux de tous une pièce de vous-même, un fragment de votre intimité, et cela signifie que vous laissez à l’autre le droit d’avoir un avis sur ce que vous faites. Il faut toujours garder conscience du travail qu’il y a derrière, mais cela ne signifie pas qu’on est obligé de tout aimer pour autant.
Vous avez joué dans le film de Claude Lelouch, Finalement, un film musical où vous « habitez le film en chantant ». C’est une façon très singulière d’exister dans un film. Avez-vous envie d’aller vers des rôles où vous seriez davantage séparée de votre voix, de votre musique ?
Je l’ai déjà fait, dans une série intitulée La Rebelle, consacrée à George Sand, où j’incarnais Marie Dorval. C’était la première fois que j’avais un rôle décorrélé de mon image de chanteuse, et c’était d’autant plus intéressant qu’il s’agissait d’une série d’époque. J’ai adoré. C’est ce qui m’a demandé le plus de travail, naturellement, puisque chanter reste facile pour moi : quand on me filme en train de chanter, c’est finalement ni plus ni moins qu’un clip. Pour George Sand, en revanche, c’était plus difficile, donc d’autant plus intéressant. J’ai dû travailler ma voix et mon corps autrement, ce que je n’avais jamais fait auparavant.
Marie Dorval, l’amante de George Sand, est une femme qui s’affirme au XIXe siècle dans un monde d’hommes, un peu comme La Pieva dans les montagnes de Serbie. Choisissez-vous vos rôles avec la même boussole que vos chansons ?
Au départ, non. Quand j’ai tourné Adieu Vinyl, par exemple, j’étais assez jeune. C’était une expérience que je suis très heureuse d’avoir vécue, même si elle est aujourd’hui loin de moi. J’ai adoré le faire, cela m’a beaucoup appris. Mais aujourd’hui, si le cinéma venait à moi, je l’aborderais exactement comme la musique : par des choix de cœur, en sachant pourquoi je choisis tel ou tel projet.
Qu’espérez-vous découvrir, entendre, ressentir dans les films que vous allez voir ici à Cannes, et qu’est-ce qui ferait, selon vous, qu’un film mérite le Prix de la Meilleure Création Sonore ?
L’intelligence. Il doit y avoir une intelligence du son, qui mêle beaucoup de choses : la qualité des enregistrements, la qualité des voix, le fait que ce soit agressif ou au contraire doux, la musicalité. Et il y a aussi le propos : à un moment donné, il faut que le film soit plaisant, qu’il y ait une vraie part d’émotion dans la manière dont on le ressent.