[Interview] Aïssa Maïga
Aïssa Maïga n’est pas seulement une actrice majeure du cinéma français et africain : elle est une présence magnétique, une voix qui porte, une artiste qui choisit des rôles où la chair et l’engagement se mêlent intimement. Née à Dakar en 1975, d’un père malien journaliste et d’une mère sénégalo-gambienne, elle grandit entre deux continents avant de s’imposer, dès les années 2000, comme l’une des figures les plus singulières du 7e art hexagonal — des Poupées russes de Cédric Klapisch à Le Garçon qui dompta le vent, en passant par ses propres réalisations documentaires et son combat constant contre les discriminations.
Ellle livre l’une de ses performances les plus touchantes et les plus nuancées dans Promis le ciel, le nouveau long métrage d’Erige Sehiri (révélée par Sous les figuiers), présenté en ouverture de la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025. Dans ce drame poignant coproduit par la France, la Tunisie et le Qatar, Aïssa Maïga incarne Marie, une pasteure évangélique ivoirienne et ancienne journaliste installée à Tunis depuis dix ans. Autour d’elle gravitent Naney (Debora Lobe Naney), une jeune mère en quête d’avenir, et Jolie (Laetitia Ky), une étudiante porteuse des espoirs familiaux. Leur fragile équilibre bascule lorsqu’elles accueillent Kenza, une fillette de quatre ans rescapée d’un naufrage en mer.
À travers Marie, Aïssa Maïga donne corps à une femme de foi moderne, à la fois pilier spirituel et figure maternelle imparfaite, confrontée aux réalités brutales de l’immigration subsaharienne au Maghreb : racisme ordinaire, répression administrative, solidarité précaire. La réalisatrice a choisi l’actrice précisément pour sa capacité à incarner une croyance profonde sans jamais tomber dans le cliché, offrant un portrait féminin complexe, lumineux et vulnérable. Porté par une mise en scène sensible et des teintes bleutées qui enveloppent le récit, Promis le ciel devient une ode à la sororité, à la persévérance et aux familles que l’on se choisit quand le monde vous refuse un avenir. C’est cette Marie, à la fois ancrée et déchirée, que nous retrouvons aujourd’hui avec Aïssa Maïga, pour parler d’un film qui résonne douloureusement avec l’actualité et d’un rôle qui semble avoir été écrit pour elle.
Vous êtes à Cannes pour présenter Promis le ciel, le premier long métrage d’Erige Sehiri. Revenir à Cannes avec un nouveau film, est-ce que l’émotion est toujours aussi forte qu’au début, ou l’habitude commence-t-elle à s’installer ?
L’émotion est toujours là ! Je ne suis pas du tout quelqu’un de blasé, de façon générale. Je continue à rêver comme quand j’étais enfant, et quand de belles choses arrivent, je les déguste à 2000 %. D’autant plus qu’il s’agit ici d’un film indépendant. Cannes apporte un éclairage qu’on ne pourrait pas espérer ailleurs, donc c’est une vraie chance pour le film. Et puis, il y a toute l’émotion de se retrouver après avoir tous travaillé dur pour que ce film existe.
Qu’est-ce qui vous a particulièrement touchée dans ce projet, et en quoi ce film résonne-t-il avec votre vision du cinéma ?
Ce qui est essentiel pour moi, c’est que les choses aient du sens. Le cinéma est un outil extrêmement puissant. C’est un espace de créativité presque infini, où l’on peut créer des territoires de pensée, de connexion avec l’autre, et déplacer des frontières. Je ne conçois pas le cinéma sans qu’il ait du sens. Et ce sens peut parfois se loger dans des choses absurdes. Pour moi, le sens est presque vital. Si j’ai eu besoin de faire ce métier, c’est parce que j’avais peur de la mort, peur du néant, peur que ma vie ne m’appartienne pas. Dans Promis le ciel, j’ai aimé à la fois la puissance de l’esthétique proposée par Erige Sehiri – notamment grâce au travail magnifique de la chef opératrice Frida Marzouk, qui crée des cadres, des lumières et un rythme d’image superbes. J’ai aussi beaucoup apprécié qu’elle laisse une belle place à la musique. J’ai été très surprise par ce choix pendant le tournage. J’aime ce mélange entre un objet esthétique intéressant, une narration singulière et un sujet qui aborde quelque chose d’important.
Le tournage a-t-il été aussi difficile que les thèmes durs que le film aborde ?
C’était une toute petite économie. Il faisait plus de 40 degrés à Tunis et nous tournions beaucoup en intérieur, donc il y avait des moments un peu éprouvants, mais je dis bien « un peu ». En réalité, c’était un tournage hyper heureux et très créatif. J’étais pleine de gratitude qu’Erige Sehiri partage avec moi ses pensées, ses réflexions et ses interrogations. Comme j’ai moi-même réalisé, elle partait du principe qu’on pouvait échanger sur certains aspects. Ce partage était très riche. Je voyais le plateau à travers ses yeux et ses obsessions. Les obsessions des cinéastes sont toujours passionnantes pour les acteurs, mais on n’y a pas toujours accès.
Le fait d’avoir réalisé deux films a-t-il changé votre façon d’aborder les tournages en tant que comédienne ?
Oui, clairement. Une étape a vraiment modifié mon regard : la post-production. En tant que comédienne, on est souvent là pendant la préparation, puis on tourne, et ensuite on découvre le film fini. Avec mes deux réalisations, j’ai découvert toute cette phase mystérieuse pour les acteurs : les nouveaux métiers qui interviennent après le tournage – mixage son, étalonnage image, directeur de post-production… Ce dernier est vraiment comme un chef d’orchestre qui aide le réalisateur à se rapprocher au maximum de sa vision. La post-production dure souvent plusieurs mois et représente une grosse partie de la vie du film. Ça a complètement changé ma façon de voir les choses. Aujourd’hui, je regarde un film davantage comme une œuvre de montage.
Gardez-vous ces étapes en tête lorsque vous jouez ?
Pas vraiment pendant le jeu. J’adore travailler main dans la main avec le réalisateur, mais aussi avec les ingénieurs du son et les chefs opérateurs. C’est un dialogue que j’ai instauré depuis longtemps. Ça développe l’empathie vis-à-vis de la personne qui réalise, parce que je sais qu’elle est souvent « dans la sauce » (rires). Ces métiers développent la générosité et l’empathie, car on est au cœur de l’expérience humaine. C’est encore plus vrai quand je sais que le travail de la personne va continuer longtemps après le tournage, face à une matière qu’elle ne pourra plus changer.

Dans Promis le ciel, vous incarnez une ancienne journaliste devenue pasteure évangélique. À quel moment êtes-vous arrivée sur le projet ?
Je suis arrivée seulement deux semaines avant le tournage. Autant dire que j’avais un peu la pression et pas beaucoup de temps pour me préparer (rires). Erige Sehiri travaille habituellement avec des acteurs non professionnels. Elle avait d’abord envisagé de prendre une vraie pasteure ou une journaliste. Mais les acteurs non pros ont souvent envie de sublimer leur rôle et de rendre le personnage parfait, y compris dans sa foi. Erige avait besoin de plus de liberté. Mon rôle est complexe : il y a beaucoup de choses qui n’ont rien à voir avec le fait d’être pasteure. Quand elle a pris sa décision, j’ai paniqué ! J’avais à peine deux semaines pour apprendre de longs prêches, construire un personnage multidimensionnel, faire croire qu’elle avait été journaliste, qu’elle s’appelait Aminata, qu’elle s’était convertie… Il fallait aussi qu’on comprenne ses blessures, car c’est un personnage assez secret. Les révélations devaient faire sens et permettre au spectateur de reconstituer le puzzle. Elle devait être crédible à la fois comme pasteure et comme « maman » du lieu qui gère tout le monde. C’était un beau challenge.
Avec ce temps de préparation très court, avez-vous pu rencontrer une pasteure pour vous inspirer ?
Nous avons échangé au téléphone avec celle qui a inspiré le personnage, mais elle était à Abidjan et très occupée. En revanche, j’ai rencontré pasteur Marie-Noëlle, qui était présente sur place. J’ai eu un énorme coup de cœur. C’est une femme hyper charismatique, dotée d’une foi inébranlable, d’une grande puissance d’éloquence et qui maîtrise profondément les écritures. Elle m’a apporté beaucoup de clés de compréhension. La voir incarner physiquement cette foi totale m’a énormément inspirée.
Votre personnage opère un changement de vie radical, passant de journaliste à pasteure. Que comprenez-vous de cette transformation ?
Je comprends plusieurs choses. D’abord, l’idée d’arrêter de nourrir uniquement l’esprit pour nourrir aussi l’âme, directement. L’idée d’être un canal, un passeur, ça me parle beaucoup. Dans son cas, je pense que les blessures qu’elle porte peuvent amener à s’interroger sur sa place dans le monde, à la réévaluer et à décider d’aller au cœur de ce qui est vraiment important, sans détour.
Avez-vous un rapport personnel à la foi qui vous a aidée à nourrir ce personnage ?
De façon générale, je n’en parle pas beaucoup, mais je m’interroge. Je pense qu’il y a une forte dose de mystique dans ma façon d’aborder le métier d’actrice et dans la manière dont je convoque certains fantômes. À partir du moment où l’on croit qu’il y a des présences, on est forcément dans une forme de transcendance. Mais je doute aussi.
Croyez-vous en la puissance de la mystique ?
Je crois en la puissance de la mystique dans la guérison. La mystique existe dans toutes les sociétés. Elle a toujours aidé les êtres humains à trouver un point d’appui pour s’extraire de la souffrance. Quand je parle de mystique, je ne parle pas forcément de foi religieuse ou dogmatique, mais d’un système de croyance qui invite l’invisible dans le visible. Et je pense que je viens de là, en tant qu’Africaine. Dans mes souvenirs, même s’ils sont parcellaires, cela a toujours été présent dans ma famille.