[Interview] Zuzana Kirchnerová
Zuzana Kirchnerová appartient à cette génération de cinéastes tchèques qui conjuguent avec audace l’intime et l’universel. Née en 1978 à Sokolov, formée à la prestigieuse FAMU de Prague (où elle obtient son diplôme en réalisation de long métrage) et titulaire d’un master en droit de l’Université Charles, elle trace depuis plus de quinze ans un chemin singulier dans le paysage du cinéma d’auteur.
C’est en 2009 que son nom s’impose sur la scène internationale : son court métrage de fin d’études, Bába, remporte le Premier Prix de la Cinéfondation au Festival de Cannes — une première (et pour l’instant unique) dans l’histoire du cinéma tchèque dans cette catégorie. Ce film bref et saisissant, huis clos cruel autour de la maladie et de la dépendance, portait déjà les marques de son cinéma : une observation sans fard des corps et des émotions, une tendresse mêlée de lucidité face aux fragilités humaines.
Après cette reconnaissance précoce, Zuzana Kirchnerová s’oriente pendant plusieurs années vers le documentaire et des séries pour la télévision tchèque (Four of Us, The Magnificent Five, etc.), tout en mûrissant patiemment son passage au long métrage de fiction. Ce saut, elle l’accomplit avec Caravane, présenté en sélection Un Certain Regard à Cannes en 2025 — marquant le retour d’une production majoritairement tchèque dans la sélection officielle du festival après plus de trente ans d’absence.
Inspiré de son expérience personnelle de mère d’un enfant en situation de handicap, Caravane est une road-movie poétique et bouleversante. On y suit Ester (incarnée par l’exceptionnelle Anna Geislerová), mère épuisée qui, dans un élan de révolte et de désir de respirer, « vole » une caravane et part avec son fils David, atteint de trisomie 21 et d’autisme, pour un voyage improvisé dans le sud de l’Italie. Entre culpabilité, besoin viscéral de liberté et rencontres inattendues, le film explore les tabous de la maternité, la charge invisible du care et la quête d’une vie qui ne se réduise pas au sacrifice.
Avec une mise en scène à la fois sensible et précise, une photographie lumineuse signée Simona Houdová et un sens rare de l’ellipse, Zuzana Kirchnerová signe un premier long métrage qui a touché publics et critiques par sa justesse émotionnelle et son refus de tout pathos facile.
Nous avons rencontré cette réalisatrice discrète mais déterminée, pour parler de son film, de ses silences, de ses colères et de ce que signifie, aujourd’hui, filmer la complexité d’être mère, femme et artiste.
Vous revenez à Cannes après avoir remporté le Premier Prix de la Cinéfondation en 2009 avec un court métrage. Que s’est-il passé dans votre vie et votre carrière depuis ?
J’ai effectivement gagné le premier prix de la Cinéfondation en 2009. Puis mon fils est né en 2010 avec une trisomie et un autisme sévère, donc j’ai passé beaucoup de temps à m’occuper de lui. J’ai ensuite eu un deuxième garçon. J’étais surtout maman (rires). Parallèlement, j’ai réalisé des documentaires pour la télévision tchèque et quelques émissions, mais je n’arrivais pas à écrire de fiction. En République Tchèque, le système de financement de l’écriture est très faible : les aides sont trop petites pour permettre de vivre en écrivant. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai mis autant de temps à revenir. L’arrivée de mon fils avec une trisomie a été un choc énorme et un vrai changement de vie. Il m’a fallu du temps pour m’en remettre. En même temps, je savais que je voulais parler de ce sujet et le filmer, mais je refusais de faire un film déprimant ou triste. C’était tellement personnel que je devais me sentir prête pour pouvoir l’écrire.
La plupart des premiers longs métrages sont réalisés par des cinéastes assez jeunes. Comment vous situez-vous parmi ces « débutants » ?
C’est vrai. Je vais bientôt avoir 50 ans et je me sens pourtant toujours jeune (rires). Je me dis que les frères Dardenne et Michael Haneke ont commencé tard, donc il n’y a pas de raison ! (rires)
Ce premier long métrage a été réalisé avec une équipe internationale composée de Tchèques, d’Italiens et de Slovaques. Comment se passait la communication sur le plateau ?
Parfois c’était très drôle, surtout avec les Italiens de Calabre qui ne parlent pas très bien anglais. Mais c’était extrêmement enrichissant. Les flux de travail étaient différents, donc il fallait du temps pour se comprendre. Malgré tout, je suis très contente du résultat. J’aimerais d’ailleurs continuer à travailler avec des équipes internationales pour mes prochains films. C’est important pour moi.
Vous parlez également français. Où avez-vous appris cette langue ?
J’ai étudié au lycée français en Tchéquie. Et avant de devenir cinéaste, j’ai fait des études de droit à Paris.
Vos connaissances en droit vous servent-elles encore aujourd’hui en tant que cinéaste ?
Oui, beaucoup. Cela m’aide à me défendre face aux ministères et aux producteurs. La situation des cinéastes et des artistes en Tchéquie n’est pas facile : les droits d’auteur y sont souvent mal respectés. Je suis quelqu’un de très remonté et j’aimerais pouvoir aider mes collègues qui n’ont pas ces connaissances. Disons que je suis une réalisatrice avec qui il est difficile de faire des contrats (rires).
Le Festival de Cannes a-t-il joué un rôle dans la concrétisation de ce premier long métrage ?
Je pense que oui. Nous avons eu beaucoup de mal à financer le film en Tchéquie pendant des années. Puis le scénario a été repéré par l’Atelier du Festival de Cannes (qui n’existe plus aujourd’hui), qui l’a trouvé intéressant. Grâce à cette reconnaissance, nous avons finalement réussi à boucler le financement. Je dois donc beaucoup au Festival de Cannes. Cette reconnaissance a toujours été très importante pour moi.
Quelle a été la plus grande difficulté rencontrée pendant le tournage ?
Nous avons tourné il y a deux ans, en été, en Italie. L’action se déroulant beaucoup en extérieur, nous regardions les prévisions météo avec beaucoup de stress. Il y a eu des inondations massives. Le premier jour de tournage, la plupart des lieux étaient sous l’eau et des sapins étaient même tombés sur le bâtiment où nous devions filmer. Ce n’était facile ni pour moi ni pour les producteurs. Ensuite, l’Etna s’est un peu réveillé (rires). La nature a vraiment joué avec nous !
Comment avez-vous choisi Aňa Geislerová pour incarner Esther, votre alter ego dans le film ?
Elle est magnifique ! Je connais Aňa depuis très longtemps, car c’est l’actrice la plus célèbre de République Tchèque, une vraie vedette. Elle est à la fois actrice et mère de trois enfants. Le sujet de la maternité était central pour moi, et je savais qu’elle comprendrait profondément ce que je voulais raconter. C’est exactement ce qui s’est passé quand elle a lu le scénario.
Qu’est-ce qui vous rapproche le plus du personnage d’Esther ?
Dans ma vie, la liberté est quelque chose de très important. Ce côté « j’en ai marre » et l’envie de voler une caravane pour partir, c’est très moi. Je suis une personne entêtée qui proteste (rires). J’adore ma liberté !
Pourquoi était-ce si important pour vous de choisir un acteur réellement en situation de handicap pour interpréter l’enfant ?
C’était très important pour moi, car je cherchais une vraie authenticité. Mais je dois préciser que David Vostrčil, qui joue le rôle, n’est que légèrement handicapé. Il parle, il a son téléphone, il est autonome, il a une petite copine… C’est aussi un athlète qui a gagné plusieurs médailles d’or aux championnats pour athlètes handicapés. Lui aussi est une vedette et une personnalité très forte. Il a vraiment dû jouer, car dans la vie il ne crie pas, il parle parfaitement et ne fait pas les bruits qu’on entend dans le film. Nous avons beaucoup travaillé ensemble pendant environ six mois.
Dans le film, Esther part en road-trip en caravane pour souffler. Et vous, que faites-vous pour changer d’air ?
Je fais des films (rires). Pour moi, c’est ça, la liberté.
En voyant vos deux héroïnes partir en road-trip, on pense forcément à Thelma & Louise. Aviez-vous ce film en tête ?
Ma référence principale était surtout Sans toit ni loi d’Agnès Varda, que j’adore. Thelma & Louise n’était pas une référence précise, mais j’aime beaucoup ce film aussi, pour cette sensation de liberté. Je me souviens que quand je l’ai vu pour la première fois, jeune fille, ça avait été une révélation. Je n’y ai pas pensé en faisant mon film, mais je suis ravie de la comparaison.
Vous avez un lien particulier avec la France. Quelles sont les personnalités du cinéma français que vous admirez le plus ?
J’adore Sandrine Bonnaire. Quand j’étais jeune cinéaste et étudiante, j’aimais particulièrement Jean-Luc Godard pour sa liberté et sa capacité à tout faire. J’aime aussi beaucoup Céline Sciamma. Aujourd’hui, je suis surtout les jeunes femmes cinéastes françaises. Elles sont incroyables, tellement fortes et courageuses. Il y en a beaucoup, et c’est génial. Des films comme Titane ou The Substance m’inspirent énormément. Les femmes françaises osent, et ça me touche profondément.
De quoi parlera votre prochain film ?
Ce sera une histoire d’amour assez spéciale entre personnes très âgées, avec la maternité toujours au cœur du récit.