[Interview] Piper Perabo
Vingt-cinq ans après avoir enflammé les écrans avec Coyote Ugly, Piper Perabo continue de surprendre et de séduire. Des rôles intenses dans des thrillers d’espionnage aux comédies romantiques les plus singulières, elle choisit des personnages qui la sortent de sa zone de confort avec une constance rare. Aujourd’hui, elle est à Cannes pour présenter Amour Apocalypse d’Anne Émond, à la Quinzaine des Cinéastes. Dans ce film à la fois tendre et grinçant, elle incarne Tina, une voix apaisante et lumineuse au bout du fil, qui devient le refuge d’un homme en pleine éco-anxiété. Une comédie romantique qui n’évite pas le chaos du monde, mais y oppose l’obstination fragile de l’amour et des rencontres à l’ancienne.
À 49 ans, Piper Perabo conserve cette énergie joyeuse et cette franchise qui l’ont toujours caractérisée. Rencontre avec une actrice qui, loin des sentiers battus, continue de porter avec grâce et intelligence des histoires qui questionnent notre époque.
C’est votre première fois au Festival de Cannes ?
Oui, c’est ma première fois, même si cela fait 25 ans que je suis dans le métier. C’est assez incroyable. Cannes a une aura mythique dans le cinéma. C’est comme un rêve que je n’avais vu qu’en photos jusqu’à présent. Être enfin au Palais Lumière, découvrir le tapis rouge, les photographes alignés, les touristes… Il y a beaucoup de choses qu’on ne voit pas sur les images : toutes ces glaces, ces lunettes de soleil… C’est vraiment cool !
Vous présentez Amours Apocalypse à la Quinzaine des Cinéastes. Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce projet ?
Ce qui m’a plu, c’est la nostalgie qui s’en dégage. Si les personnages n’avaient pas d’iPhone, on pourrait presque croire que le film se passe dans les années 70. Ils se rencontrent via un téléphone fixe, puis il prend sa voiture pour aller la voir en personne. C’est très rare aujourd’hui. J’adore le cinéma des années 70, notamment celui de John Cassavetes, avec ces scènes où les gens tombent amoureux sans aucune application. Ils se rencontrent, tout simplement. Je trouve ça extrêmement libérateur, surtout en ce moment où le monde est si extrême, si divisé, et où la technologie peut être écrasante. Se rencontrer par téléphone fixe, je trouve ça génial.
Comme votre personnage dans le film, avez-vous déjà vécu une rencontre par téléphone ?
Je ne crois pas. En revanche, j’ai un téléphone fixe chez moi. Je l’ai pris à l’origine parce que ma grand-mère n’entendait pas très bien, et on entend mieux sur un fixe. Au début, elle était la seule à avoir ce numéro. Donc quand mon téléphone fixe sonne, c’est ma grand-mère et je suis toujours super contente de décrocher ! Il y a quelque chose de très nostalgique dans la sonnerie d’un fixe. On se sent comme quand on était enfant. Le mien est en bakélite avec un cadran rotatif. C’est magnifique !
Le personnage masculin est éco-anxieux. Êtes-vous vous-même sensible aux questions écologiques ?
Je suis très préoccupée par la crise climatique. J’ai même été arrêtée pour désobéissance civile avec Jane Fonda dans le cadre du mouvement Fire Drill Fridays, qui vise à sensibiliser sur différents aspects de la crise climatique. J’ai aussi été arrêtée devant la Cour suprême pour protester en faveur de l’accès à l’eau potable aux États-Unis. La crise climatique me tient vraiment à cœur. Je travaille avec l’organisation Environmental Voters Project : j’appelle des électeurs qui placent le climat parmi leurs priorités mais qui votent peu, pour les encourager à voter non seulement au niveau fédéral, mais aussi aux niveaux étatique et local. Je crois profondément que, grâce à nos élus, on peut obtenir des changements de politiques durables pour protéger l’environnement.
En tant qu’Américaine, pensez-vous que le président actuel soit sensible à ces enjeux ?
Non. Je n’aime pas ce président. C’est l’une des grandes choses aux États-Unis : nous avons la liberté d’expression et la liberté de nous rassembler, ce qui explique pourquoi la protestation est si importante pour moi. Je ne pense pas que ce président prête attention à la crise climatique. Il ne fait pas vraiment attention aux citoyens, même pas à ceux qui ont voté pour lui. Il ne leur accorde ni son attention ni son souci. Et il n’accorde certainement pas d’importance à l’environnement. Sa principale préoccupation, c’est l’argent. Il y a des entreprises qui veulent qu’il les aide, alors il dit ce qu’il faut pour les accompagner, plutôt que de défendre les citoyens. Ce n’est pas une personne sérieuse.
Le film aborde aussi la santé mentale. Est-ce un sujet qui vous tient à cœur ?
Je peux le dire parce qu’Anne Émond, la scénariste et réalisatrice, en a déjà parlé dans d’autres interviews : elle traversait une dépression quand elle a commencé à écrire ce scénario. Elle s’est sentie mieux en travaillant de manière créative. Ce que j’aime dans ce film, c’est qu’il parle de santé mentale sans en faire un drame majeur. Il y a encore beaucoup de stigmas autour du simple fait de dire « je suis déprimé », surtout chez les hommes. Voir un personnage masculin en parler aussi simplement – « En fait, je viens de commencer trois nouveaux médicaments : pour l’anxiété, pour la dépression et pour les problèmes de sommeil » – est révolutionnaire. Le film normalise le fait de parler de sa santé mentale comme on dirait « je me suis cassé la jambe ». Et ce n’est pas sa faute. C’est juste quelque chose qui lui arrive. C’est un problème de santé, et j’aime beaucoup la façon dont le film l’aborde.
Personnellement, avez-vous déjà été confrontée à la dépression ou à l’anxiété ?
J’ai la chance de ne pas en avoir souffert. Mais j’ai observé que, ces dernières années dans le sport américain, de plus en plus d’athlètes professionnels parlent ouvertement de leurs problèmes de santé mentale. Je trouve ça héroïque et génial. Ça normalise les choses. Beaucoup d’enfants regardent le sport. Quand ils voient leur héros dire qu’il traverse ça, ils se disent qu’il n’y a pas de honte à admettre que quelque chose ne va pas.
Qu’est-ce qui vous remonte le moral quand vous en avez besoin ?
J’habite à New York, et marcher dans les rues de la ville me remonte vraiment le moral. Prendre un café aussi. Marcher en ville est très inspirant, surtout à New York où les gens viennent du monde entier. Je m’intéresse à eux et j’oublie rapidement ce qui me tracasse, tant je suis captivée par les passants.
Quelle est votre adresse coup de cœur à New York ?
Oh mon Dieu, quelle bonne question ! Il y a une épicerie fine juive dans le Lower East Side qui s’appelle Russ & Daughters. Ça fait cinq générations qu’elle existe. Ils vendent du poisson fumé et du chocolat – ce qui peut sembler bizarre au premier abord. Mais quand on entre, l’odeur est incroyable. Et leur sandwich au thon fumé… c’est tellement bon !
Vous avez joué dans des séries très populaires comme Dr House ou Grey’s Anatomy. Qu’est-ce qui vous stimule dans le format série ?
L’écriture est excellente, et nous vivons vraiment un âge d’or de la télévision. C’est peut-être sacrilège de dire ça à Cannes, mais certains disent que l’écriture des séries est aujourd’hui aussi bonne que celle des films. De grands scénaristes écrivent pour la télévision. C’est une période très excitante pour travailler dans ce média. Je suis honorée d’avoir collaboré avec des auteurs comme Shonda Rhimes ou Taylor Sheridan. Ils créent des mondes entiers, de véritables empires de séries, et c’est fascinant d’en faire partie.
Regardez-vous beaucoup de séries ?
Je ne regarde pas énormément de séries, je suis très sélective. Mais j’aime les drames, surtout les drames un peu étranges et compliqués comme Severance. Aux trois premiers épisodes, on se demande « mais qu’est-ce qui se passe, bordel ? ». D’autres acteurs m’avaient dit : « Attends, c’est incroyable ! »
Quelle est la série que vous avez binge-watchée avec le plus de plaisir ?
The Diplomat avec Keri Russell. J’ai trouvé cette série tellement bonne ! Rufus Sewell y est excellent. Je pensais que ce serait très sérieux, très géopolitique, mais leur histoire d’amour est tellement joyeuse que je n’arrivais pas à arrêter de regarder. Leur romance est géniale !
Quels sont les films que vous pouvez revoir indéfiniment ?
Tellement de films ! Coup de foudre à Notting Hill est un film que je peux regarder très souvent. Il y a aussi Raison et Sentiments avec Emma Thompson et Kate Winslet. Peu importe où il passe, je peux le regarder encore et encore. Je trouve ça tellement bien fait.
Vous avez cité des films des années 90, une décennie importante pour les comédies romantiques. Êtes-vous nostalgique de ce cinéma ?
Oui, je pense qu’il y a quelque chose de ça. Parfois, on regarde une comédie à un moment précis de notre vie, quand les choses allaient vraiment mal ou vraiment bien, et ce film reste avec nous longtemps parce qu’il nous a aidés ou qu’il était là à un moment particulier. Du coup, on est charmé à jamais par lui.
Pensez-vous qu’on refera un jour ce genre de films légers et mignons ?
Je l’espère, oui. Le monde est très tendu en ce moment, et les gens n’ont pas toujours le luxe de faire des films mignons et légers quand ils sont inquiets. Beaucoup de films sont donc centrés sur des problèmes liés au climat actuel. Mais j’espère qu’on arrivera à une période plus stable, et qu’on pourra de nouveau voir des films familiaux adorables et faciles à regarder.