[Interview] Ludovic et Zoran Boukherma
Sélectionnés parmi les 10 to Watch d’Unifrance 2025, Ludovic et Zoran Boukherma foulent pour la première fois le tapis rouge du Festival de Cannes avec leur décontraction joyeuse et leur énergie communicative. À 33 ans, ces jumeaux originaires de Marmande incarnent une nouvelle vague du cinéma français : populaire sans être populiste, spectaculaire tout en restant viscéralement ancrée dans la France des territoires. Après le succès de Teddy, L’Année du requin et surtout Leurs enfants après eux (présenté à Venise et récompensé du Prix Marcello Mastroianni), les deux frères arrivent sur la Croisette portés par une reconnaissance internationale grandissante. Entre photocalls, rencontres presse et moments sur la Terrasse Unifrance, ils ont profité de cette présence cannoise pour défendre leur cinéma singulier, nourri de leur enfance rurale, de leur amour pour le cinéma de genre et de leur fidélité à la France périphérique. Ludovic et Zoran Boukherma nous parlent sans filtre de leur parcours fulgurant, et un peu de sa suite.
Que ressent-on en étant sélectionnés dans les « 10 To Watch » d’Unifrance ?
Ludovic : On est très contents d’être là. Le seul problème, c’est qu’on est venus un peu en express, donc on ne va pas pouvoir voir autant de films qu’on le voudrait. Il y en a vraiment beaucoup qu’on aimerait découvrir.
Zoran : Oui, on est très heureux de faire partie des 10 To Watch. C’est super cool. Ça nous permet déjà de voyager avec notre film et de rencontrer d’autres réalisateurs, acteurs et actrices. C’est chouette de pouvoir échanger avec des gens qui ont fait des films comme nous l’année dernière.
Comment s’est construite votre cinéphilie ?
Zoran : On a grandi dans un milieu qui n’était pas du tout cinéphile. Notre mère était fan de films d’horreur et de Stephen King, donc elle nous montrait pas mal de films de ce genre quand on était petits. On a construit notre cinéphilie avec elle, autour d’une culture très populaire : beaucoup de films américains, des films d’horreur, des blockbusters hollywoodiens des années 80-90. On allait très peu au cinéma, voire pas du tout. On découvrait les films à la télé, en VF, qu’on enregistrait sur cassette. Ensuite, en arrivant à Paris après le lycée, on a rattrapé beaucoup de classiques français et italiens que nos parents ne nous avaient pas montrés. Au début, on avait un peu honte de nos références premières, parce qu’on les trouvait pas assez pointues. Mais avec les courts métrages, puis notre premier long métrage, on s’est dit qu’il fallait assumer nos goûts d’enfance. On a décidé de revenir au cinéma de genre qui nous avait construits et de l’ancrer dans la campagne où on a grandi. Ça a donné Teddy, puis L’Année du requin.
Ludovic : Exactement. On a assumé nos références populaires et on a essayé de les faire rencontrer avec l’univers qu’on connaissait le mieux.
Quel film conseilleriez-vous à quelqu’un qui démarre sa cinéphilie ?
Ludovic : Je dirais Badlands, le premier film de Terrence Malick avec Sissy Spacek et Martin Sheen. C’est librement inspiré d’un fait divers américain : un couple d’adolescents qui part en virée meurtrière dans le Nebraska dans les années 50. C’est un film très poétique qui parle d’émancipation, de libération, tout en traitant d’un sujet très noir. La beauté des images contraste magnifiquement avec la violence du récit.
Zoran : Je dirais exactement la même chose. C’est l’un de nos films préférés de la période du Nouvel Hollywood, qu’on a découverte en arrivant à Paris.
Vous êtes partis à Paris pour fuir votre milieu d’origine, et pourtant vos films ne se déroulent presque jamais en ville. Comment l’expliquez-vous ?
Zoran : C’est un peu entre les deux. On est vraiment venus à Paris pour faire des films et fuir la campagne où on avait grandi. On avait envie de vivre en ville. Mais dès qu’on a commencé à écrire nos histoires, tout nous ramenait à cette France rurale qu’on connaissait par cœur. C’était plus évident et plus sincère pour nous d’ancrer nos récits là-bas plutôt qu’à Paris. On connaît mieux notre milieu d’origine, et écrire sur lui est peut-être aussi une façon de nous réconcilier avec cette France qu’on regardait avec un certain désamour quand on était adolescents. Le cinéma nous permet de la retrouver.

Le label Cannes pour votre film Teddy vous a-t-il aidés ?
Zoran : Oui, ça a été très important. Teddy n’a pas fait beaucoup d’entrées, mais le fait d’avoir le label Cannes a donné une vraie visibilité au film. Ça a aussi légitimé notre geste. On faisait un film de loup-garou dans le Sud-Ouest, à mi-chemin entre comédie, drame et horreur… On se demandait parfois nous-mêmes ce qu’on fabriquait ! Le fait d’être sélectionnés nous a confortés : quand on fait quelque chose de sincère, ça peut plaire. Ça nous a donné envie de continuer à suivre nos envies, d’assumer pleinement nos références au cinéma d’horreur et d’y aller à fond. Teddy reste pour moi le film le plus sincère qu’on ait fait, celui qui nous ressemble le plus.
Était-ce difficile de trouver un producteur en pitchant un projet comme Teddy ?
Ludovic : Ça faisait très peur, oui. On avait la chance d’avoir déjà un producteur qui nous connaissait depuis notre premier film et qui nous a suivis. Le plus compliqué a été de convaincre les autres financeurs : les chaînes de télé, le CNC… Julia Ducournau avait ouvert la voie avec Grave, mais nous étions dans un entre-deux : ni assez « genre » pour la commission cinéma de genre, ni assez « classique » pour l’autre. On nous renvoyait d’une commission à l’autre. Le mélange des genres était dur à défendre sur le papier. Pourtant, c’était exactement l’intérêt du film pour nous : faire se rencontrer les monstres du cinéma américain de notre enfance avec la campagne française qu’on connaissait.
Comment travaillez-vous à deux ? Êtes-vous toujours d’accord sur tout ?
Zoran : On est souvent d’accord. Comme on est jumeaux et qu’on a grandi avec les mêmes références, on a naturellement le même regard sur beaucoup de choses. Quand on est en désaccord, c’est toujours constructif. On finit toujours par tomber d’accord, et ça n’est jamais stérile. Travailler entre frères a un gros avantage : il n’y a pas d’ego. On peut se dire les choses franchement, sans filtre. On n’a pas exactement les mêmes forces. Moi, je suis venu au cinéma par l’écriture, Ludovic plus par la réalisation et le montage. Ça nous permet de bien nous compléter. On fait vraiment tout ensemble : on est là à chaque étape. Sur Teddy, par exemple, Ludovic a quasiment tout monté seul, mais on reste complémentaires.
Ludovic : C’était très artisanal et agréable pour Teddy : on l’a monté nous-mêmes sur un Mac dans l’appartement de Zoran pendant dix-sept semaines. On a fait venir une monteuse seulement pour la dernière étape. On n’a pas les mêmes qualités, mais on est toujours tous les deux, du matin au soir, à chaque phase du travail. C’est très chouette.
Quelle a été votre réaction quand on vous a proposé d’adapter Leurs enfants après eux, un roman Goncourt avec un très large public ?
Ludovic : Ça faisait un peu peur. Adapter un livre qui a eu autant de succès et un prix aussi prestigieux, c’est une grosse responsabilité. On n’avait jamais adapté les mots de quelqu’un d’autre. Mais quand on a rencontré Nicolas Mathieu, il nous a dit : « Faites votre truc, ne vous souciez pas trop du livre, appropriez-vous-le. » Ça nous a tout de suite détendus.
Zoran : En lisant le roman, on a retrouvé tellement notre milieu d’origine que la peur s’est dissipée. Le livre était très proche de ce qu’on avait vécu enfants. Ça nous a semblé assez logique de nous en emparer.

Cette adaptation sonne un peu comme une parenthèse dans votre filmographie. Votre prochain long métrage sera-t-il plus proche de Teddy et L’Année du requin ?
Ludovic : Leurs enfants après eux appelait peut-être à un peu plus de classicisme. Mais le roman contient déjà des éléments de genre : un peu de western, un peu de thriller. On a quand même essayé d’insuffler des touches « à l’américaine » dans le film. Cela reste une adaptation qu’on s’est appropriée, et on y a raconté quelque chose de personnel. Pour le prochain film, on va probablement revenir un peu plus à ce qu’on aime faire, avec sans doute davantage de genre que dans Leurs enfants après eux.
Où en est ce nouveau projet ?
Zoran : Il est en écriture, oui.
Ludovic : On n’en parle pas trop, par superstition.
Vous êtes superstitieux ?
Zoran : Pas du tout, mais on a remarqué que quand on parle trop tôt d’un projet, il finit souvent par ne pas se faire ou par ne pas se financer (rires). En tout cas, on a envie de revenir à ce qu’on aime : un film original, plus dans la lignée de Teddy que de Leurs enfants après eux.
Envisagez-vous un jour de réaliser des films chacun de votre côté ?
Zoran : Non, pas du tout. On a vraiment envie de continuer à faire des films ensemble. C’est un dialogue permanent, et on aurait du mal à se passer l’un de l’autre dans le travail.
Ludovic : Je suis admiratif des réalisateurs qui travaillent seuls, parce que le cinéma est une aventure éprouvante où on doute beaucoup. Être deux est un énorme atout, surtout à l’écriture. Ça nous permet de tenir le cap.