[Interview] Agathe Riedinger

Agathe Riedinger par François Berthier©
Agathe Riedinger par François Berthier©

En 2024, son premier long métrage Diamant brut ouvrait la compétition officielle du Festival de Cannes — un exploit rarissime pour un film de débutante. Un an plus tard, Agathe Riedinger revient sur la Croisette, choisie parmi les 10 to Watch d’Unifrance : la nouvelle génération du cinéma français qui monte. Passée par la photographie mise en scène aux Arts Décoratifs de Paris, Agathe Riedinger n’a jamais séparé l’image du récit. Chez elle, le cadre est une arme. Dans Diamant brut, elle suit Liane, 19 ans, corps hypersexualisé et rêve de téléréalité chevillé au corps, prête à tout pour arracher une vie meilleure sur les côtes bétonnées de Fréjus. Un regard cru, incandescent et sans concession sur la jeunesse précaire, la quête désespérée de reconnaissance et les mirages de la célébrité. Huit années de combat pour faire exister ce film viscéral, et soudain la lumière de Cannes. Aujourd’hui, alors qu’elle figure parmi les talents les plus prometteurs du cinéma français, Agathe Riedinger répond à quelques questions.

Que représente pour vous le fait d’être sélectionnée parmi les « 10 to Watch » d’Unifrance ?
De manière globale, c’est assez marrant. Quand on réalise un film, on rencontre soudain beaucoup d’autres réalisateurs et on se dit : « C’est dingue, en fait, je ne suis pas seule. » Avant de faire un film, on est très seul pendant l’écriture. Il y a quelque chose de très beau dans ces rencontres. Avec les 10 to Watch, c’est un peu comme une promotion d’école, dans le bon sens du terme. On a tous vécu les mêmes bouleversements en passant de l’autre côté de la barrière, du côté de ceux qui ont fait des films. On partage quelque chose de très fort, de très intime : une émotion vécue en commun. Ça crée rapidement des liens d’amitié. Être 10 to Watch à proprement parler est un privilège incroyable. C’est une mise en avant très forte qui aide à intégrer qu’on est entré dans un autre territoire : celui des gens qui ont fait un film, et non plus seulement de ceux qui espèrent en faire un. C’est beaucoup de bonheur.

Venir à Cannes sans avoir de film en sélection, est-ce que c’est moins stressant que l’année dernière ?
J’avais un peu de stress avant de venir. J’avais peur d’être désœuvrée et de ne pas trop savoir où me situer. En arrivant ici, je me rends compte que je n’ai presque aucun souvenir précis de l’année dernière, tellement l’expérience avait été puissante. Cette année, ce que cela m’apporte, c’est de pouvoir enfin intégrer ce qui s’est passé. En voyant des films, en discutant avec des gens, je réalise que ça a vraiment eu lieu, que je n’ai pas rêvé : il s’est bien passé quelque chose d’important.

Vous vivez cette fois le festival davantage « de l’intérieur ». Est-ce que cela change votre regard sur Cannes ?
C’est marrant, parce que l’année dernière, j’étais tellement focalisée sur l’idée d’être en compétition que je ne réalisais pas vraiment où je me situais. J’étais extrêmement concentrée sur ce que je vivais. Cette année, en étant à l’intérieur de la « famille », je me sens une petite place et je me sens plus intégrée. Cela me permet vraiment d’intégrer l’expérience de l’année dernière. Je suis beaucoup moins dans la découverte et le déniaisement que l’année dernière, où tout était nouveau. Par exemple, je comprends mieux cette année comment se déroulent les projections au Grand Théâtre Lumière : la manière dont le public applaudit à l’apparition de chaque logo, ou comment les applaudissements s’arrêtent puis reprennent à la fin, quand les lumières se rallument. L’année dernière, personne ne m’avait briefée sur ces codes, donc j’avais eu l’impression que personne n’avait applaudi ! Je réalise maintenant que c’est tout à fait normal. Le rapport avec le public et la salle est quelque chose de très impressionnant que je n’avais pas bien capté l’année dernière. Cette année, il y a globalement moins de tension, moins d’enjeux et donc moins de stress.

Agathe Riedinger par François Berthier©
Agathe Riedinger par François Berthier©

Quelle a été la projection de Diamant brut la plus marquante pour vous, en dehors de celle de Cannes ?
En France, l’avant-première à Marseille a été très forte. C’est la ville de Malou Khebizi, qui joue Liane dans le film. Sa famille était présente, il y avait beaucoup de monde et presque toute l’équipe. C’était une projection très émouvante. Il y en a eu d’autres dans des salles plus petites qui étaient aussi très belles. Je garde par exemple un excellent souvenir de celle de Rouen. Plus récemment, j’ai présenté le film à Rome, et c’était également très fort. L’échange avec le public était incroyable. Globalement, c’est toujours très émouvant de rencontrer les spectateurs.

Les réactions du public sont-elles très différentes selon les pays ou les villes ?
Pas tant que ça, même d’un pays à l’autre. L’année dernière, j’ai enchaîné le Festival de Busan, puis Los Angeles, puis Paris : c’était de grands écarts culturels. Pourtant, les questions du public et l’accueil étaient sensiblement les mêmes. C’est pour cela que c’est si émouvant. Quel que soit le territoire, l’âge ou le milieu social des spectateurs, le film est reçu de la même manière par un éventail extrêmement large de personnes.

Que peut-on espérer pour votre prochain long-métrage ?
Qu’il se fasse vite, plus vite que le premier ! (rires) Le projet sur lequel je travaille continue d’explorer l’idée de l’illusion et de l’utopie. Il s’inscrit dans la continuité de cette facette de Diamant brut qui abordait vraiment l’utopie au sens philosophique du terme : le territoire idéal de l’absolu bonheur et de l’absolue félicité. Je continue d’explorer cela.