[Interview] Caylee Cowan : « Le succès des uns ne retire rien aux autres »
Caylee Cowan, actrice et productrice américaine, présentait à Deauville Company, le nouveau long-métrage de son compagnon, Casey Affleck, quelques jours seulement après avoir reçu une standing ovation de plusieurs minutes lors de sa première mondiale à la Mostra de Venise. Le film suit une voyageuse énigmatique qui, le temps d’une nuit d’hiver, déroule un récit traversant les générations et reliant le destin de trois âmes blessées, tiraillées entre l’envie de se venger et celle de pardonner. Un conte gothique porté par un langage volontairement soutenu, presque shakespearien, dont le cœur bat autour de la relation entre les personnages de Rebecca et Caleb, dans une ferme du Colorado. Le projet marque pour Caylee Cowan un double engagement : à l’écran, face aux fils du réalisateur, Atticus et Indiana Affleck, mais aussi derrière la caméra, en tant que productrice sur le film le plus ambitieux de sa carrière à ce jour.
Actrice formée au théâtre classique, Caylee Cowan construit depuis quelques années une trajectoire qui s’éloigne des rôles alimentaires de ses débuts pour se rapprocher d’un cinéma plus personnel. Marquée par une enfance chaotique qu’elle n’élude jamais dans ses réponses, elle voit dans le jeu et l’écriture une manière de transformer cette histoire personnelle en matière artistique. Elle revient ici sur ce tournant, sur sa collaboration avec Casey Affleck, à la ville comme à l’écran, et sur son prochain projet, I’ll Go If You Go, dont le tournage démarre le mois prochain en Louisiane sous la direction d’Abby Tozer. Rencontre.
Company s’inspire de la tradition du conte gothique. En quoi ce film est-il aussi, pour vous, une réflexion sur la façon dont on se raconte des histoires ?
Le film s’inspire du conte gothique, mais c’est aussi une réflexion sur la manière dont on transmet les histoires de génération en génération, autour d’un feu de camp par exemple. Depuis la nuit des temps, on raconte des histoires. Le cinéma n’est qu’une nouvelle forme de cette tradition, une lumière vacillante qui a remplacé le feu de bois autour duquel on se rassemblait. C’est en quelque sorte symbolique de cela.
Comme le personnage dans le film, êtes-vous vous-même une conteuse ?
Je pense que tous les êtres humains sont des conteurs. Nous aimons raconter des histoires, nous réunir, partager un repas et parler.
Le film mêle deuil, vengeance et pardon sur plusieurs générations. Quelle histoire, parmi celles racontées, vous a le plus touchée en la lisant pour la première fois ?
Sans doute celle de Rebecca et Caleb. C’est la plus intéressante à mes yeux, et elle est vraiment au cœur du film : c’est la strate vers laquelle on finit par redescendre. Elle m’a beaucoup touchée.
Le tournage s’est déroulé à Whistler, en Colombie-Britannique, en plein hiver. Ces conditions ont-elles influencé votre jeu ?
Pas vraiment, parce que mes scènes se passaient dans un chalet à Vancouver, à l’automne. Il n’y avait donc pas de neige. Nous avons tourné à Whistler fin mars, dans une station de ski où il neigeait à peine. À Vancouver, il n’y en avait pas du tout. Cela a peut-être influencé le film dans son ensemble, mais pas vraiment mes propres scènes.
Travailler avec Casey Affleck en tant que réalisateur, alors qu’il est aussi votre compagnon dans la vie, change-t-il votre façon de recevoir des indications sur le plateau ?
Oui et non. Je continue à le considérer comme mon réalisateur, de façon professionnelle, mais il me connaît de manière plus intime, donc ses indications sont plus directes que celles de quelqu’un qui ne vous connaît pas encore et qui n’ose pas vous froisser. Il ne prend pas de gants : il me dit honnêtement ce qu’il pense et ressent. Cette franchise n’est pas toujours la meilleure façon d’obtenir ce qu’on attend d’un acteur, mais dans ce cas précis, je pense que ça a fonctionné, parce que j’ai une grande confiance en lui, et je crois qu’il me fait confiance aussi.

Casey Affleck décrit Company comme la conclusion d’une trilogie personnelle sur l’amour, le don de soi et la réconciliation avec la vie qu’on a reçue. Vous a-t-il partagé cette vision dès le départ, ou l’avez-vous découverte en tournant ?
J’ai lu beaucoup de ses scénarios qu’il n’avait pas encore développés ou tournés. Il en a écrit énormément, et je les ai parcourus au début de notre relation. Celui-ci, je l’ai adoré tout de suite et j’ai senti que je devais le faire. On en a beaucoup parlé, pendant de longues promenades, de ce qu’il nous inspirait, et on a fini par le tourner. Le processus n’a pas été simple, mais je me sentais appelée à le faire, et je suis restée à ses côtés du début à la fin. Je ne pense pas que quelqu’un d’autre m’aurait offert la possibilité de produire à ce niveau.
Vous êtes, en effet, créditée comme productrice sur Company. Comment cette double casquette a-t-elle changé votre rapport au projet, comparée à un tournage où vous êtes uniquement actrice ?
Ce n’est pas la première fois que je produis. J’avais déjà produit et joué dans Mother and Me, un film avec un budget bien plus modeste, 75.000 dollars. Company, c’est le plus gros budget avec lequel j’aie jamais travaillé, et le projet sur lequel j’ai passé le plus de temps : environ quatre ans. J’avais essayé de le monter l’année dernière avec Casey, mais le financement était tombé à l’eau ; on a fini par le concrétiser cette année. Je m’y suis énormément investie, c’est le film pour lequel je me suis le plus impliquée. Je tourne d’ailleurs cet automne un autre projet que je produis et dans lequel je joue, c’est quelque chose que j’aime vraiment faire. Mais Company a été particulièrement difficile, car je n’avais jamais produit avec des acteurs ou un réalisateur de ce calibre, ni avec un budget aussi élevé. C’est sans doute le défi le plus important que j’aie jamais relevé.
Dans ce film, Casey Affleck a également dirigé ses deux fils, Atticus et Indiana Affleck. Comment avez-vous vécu cette dimension presque familiale du tournage ?
Je crois que je cherche toujours à retrouver une forme de famille à travers mes projets. Je ne viens pas moi-même d’une famille très soudée, donc j’essaie sans cesse de la reconstruire par mon travail. Ce que j’aime dans le métier d’actrice, c’est qu’à la fin d’un projet, j’ai souvent noué des liens profonds et intimes avec les gens. Et celui-ci est sans doute ce qui s’est le plus rapproché d’une vraie famille pour moi.
Formée au théâtre, notamment à travers Tchekhov et Tennessee Williams, qu’est-ce que cette formation vous apporte encore aujourd’hui sur un plateau comme celui-ci ?
C’est en partie pour cela que ce scénario m’a attirée : il utilise un langage très soutenu, presque shakespearien, très poétique. Ce n’est pas facile, à notre époque, de rendre ce genre de texte naturel, parce que ce n’est pas naturel. On n’entend plus vraiment parler comme ça, et je ne suis même pas sûre qu’on parlait ainsi à l’époque où l’histoire se déroule, encore moins dans une ferme du Colorado. Mais l’écriture est tellement belle et poignante. Une de mes répliques préférées dans Company, c’est : « La véritable solitude, c’est ça : se sentir exceptionnelle mais rejetée, seule mais aussi bannie. Tout est pour les autres, jamais pour soi. » C’est une réplique magnifique, elle m’a touchée au plus profond de moi. Mais la rendre naturelle, comme si elle sortait spontanément, c’est difficile. C’est tout l’enjeu du métier de conteur : garder les gens captivés. Il faut que ça sonne comme si ça se passait au présent, parce que si on sent que c’est au passé, le public se lasse très vite.
Deux jours avant d’être montré à Deauville, le film a reçu une ovation de plusieurs minutes lors de sa première mondiale à la Mostra de Venise. Comment avez-vous vécu ce moment dans la salle ?
Ce n’est pas le genre de moment que Casey aime savourer. Il est même sorti de la salle avec toute l’équipe en plein milieu de l’ovation, parce qu’il trouve un peu absurde de faire applaudir les gens pendant douze minutes : à la longue, ça finit par faire mal aux mains ! Je pense que toute cette mise en scène autour des standing ovations a pris des proportions excessives. Ça ne reflète pas forcément ce que les gens ressentent réellement, c’est plutôt une forme de courtoisie, où tout le monde finit par se regarder en se demandant quand s’arrêter. On dirait que certains sont obsédés par le nombre de minutes d’ovation, comme si cela validait leur expérience du film, alors que ce n’est pas vraiment représentatif. Ce qui compte, ce n’est pas la durée des applaudissements, mais la façon dont les spectateurs repartent, ce qu’ils ressentent après coup. Passé un certain temps, faire durer les applaudissements aussi longtemps finit presque par sembler égocentrique (rires).

Entre les rôles plus commerciaux de vos débuts et ce projet d’auteur, sentez-vous un tournant dans votre carrière ?
Oui, complètement. Ça me rapproche du genre de films que je veux faire, et ça me ramène à mes racines théâtrales. Au début de ma carrière, j’acceptais des rôles simplement pour gagner ma vie, comme une actrice engagée sans aucun droit de regard sur le projet. Company est plus proche de ce que je veux faire à l’avenir : des histoires qui me tiennent à cœur, et le fait de soutenir des gens que j’aime. C’est aussi dans cet esprit que je prépare mon prochain projet, en octobre, avec une réalisatrice de 28 ans, Abby Tozer, en qui je crois beaucoup et dont je défends le film. Il s’intitule I’ll Go If You Go.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet ?
On tourne en Louisiane le mois prochain, en octobre, et je le produis aussi. Ça parle de santé mentale, mais de façon assez légère, pas vraiment dramatique. C’est une manière ludique d’aborder un sujet difficile. Nous avons une actrice formidable, Evie Templeton, qui va porter le film, et une bonne amie à moi, Larsen Thompson, qui va jouer sa sœur. Nous avons aussi de très bonnes productrices, dont Maria Breese. Je suis vraiment enthousiaste, parce que c’est une histoire qui célèbre les femmes, et j’ai l’impression d’aider quelqu’un comme Abby Tozer à avoir une tribune pour raconter ce genre d’histoire. Elle a d’abord fait des études de neurosciences avant de devenir actrice, et elle parle français. Elle est née ici, à Deauville, et y a grandi. Elle rêve d’y présenter notre film un jour, donc j’espère qu’on pourra venir avec I’ll Go If You Go. C’est son premier long métrage en tant que réalisatrice, et je tiens vraiment à soutenir d’autres réalisatrices, actrices et productrices, parce que je sais à quel point c’est difficile pour les femmes de trouver leur place dans ce milieu, surtout quand on n’est pas né dedans, qu’on n’a pas d’argent, ou qu’on n’est tout simplement pas un homme.
Et vous, vous n’êtes clairement pas une nepo baby…
Non ! Je n’avais aucun piston. Je suis née sans aucune connexion. Mon père était sans domicile, ma mère avait trois emplois pour subvenir à mes besoins et à ceux de mes deux frères aînés, et j’ai moi-même connu la rue enfant. Je n’ai rien contre les gens qui naissent stars. Certains ont une cuillère en argent dans la bouche, mais ce n’est pas ce qui les fera vraiment avancer. Ça ne fait pas d’eux des personnes empathiques, gentilles ou artistes pour autant. Et si on a la chance d’avoir des parents talentueux, généreux et bienveillants qui vous élèvent bien, tant mieux. Le monde a besoin de plus de ça. Les enfants de Casey sont parmi les gens les plus empathiques, gentils, intelligents et beaux que je connaisse, et ils ont des parents formidables. Casey a toujours fait passer ses enfants avant tout, il les aime et les protège énormément. Et leur mère, Summer, est une mère incroyable. Ce ne sont pas des enfants stars typiques d’Hollywood : ils sont très ancrés, très simples, et je les admire beaucoup. Ils ont eu la gentillesse de m’ouvrir leur foyer et leur famille, moi qui viens de rien. Ce sont un peu les nouveaux frères Affleck, tellement cool, et ce n’est pas étonnant que les gens soient attirés par eux. Ils sont nés avec cette étincelle, mais restent très humbles et bienveillants. Cela rejoint la question de savoir si l’on choisit la vie dans laquelle on naît. On m’a raconté un jour qu’il existe une file d’âmes, et qu’avant de naître, on choisit si l’on veut naître dans l’épreuve ou dans le confort. Si l’âme naît dans la difficulté, c’est pour avoir l’occasion de se dépasser, de traverser le feu et de se rapprocher de Dieu. D’autres naissent dans le confort, pour que leur âme se repose. Tout le monde n’aspire pas à la même chose. On peut naître dans une famille à la tête d’une grande entreprise et ne pas vouloir suivre les traces de son père parce qu’il s’est mal comporté, ne pas vouloir reprendre l’affaire familiale parce qu’on ne veut surtout pas lui ressembler. À l’inverse, Casey ne voulait pas que ses enfants deviennent acteurs, c’est un chemin qu’ils ont choisi eux-mêmes, personne ne les y a poussés, pas même leur père. Chacun a son propre parcours, sa propre trajectoire. On n’est pas en compétition, et le succès des uns ne retire rien aux autres. Aujourd’hui, j’ai une certaine visibilité, une plateforme, une carrière, les moyens de donner la parole à d’autres, alors j’essaie de le faire.
Vous avez grandi à Los Angeles, élevée par votre mère, en tant que benjamine d’une fratrie de trois enfants. Est-ce que des éléments de cette enfance se retrouvent dans les histoires que vous choisissez de raconter aujourd’hui ?
Oui, c’est thérapeutique pour moi. C’est parfois la seule façon que j’ai de traiter toute la douleur que j’ai vécue enfant. Sinon, je pense que je serais tombée dans la drogue, comme d’autres membres de ma famille, qui luttent beaucoup contre ça. C’est ma manière saine d’évacuer ces épreuves.
Vous avez dit que votre mère répétait souvent que si vous saviez lire, vous pourriez tout faire. Est-ce que cette phrase vous accompagne encore quand vous préparez un rôle ?
Oui. Je lis le scénario entre 50 et parfois 100 fois. J’ai recopié Company à la main quatre fois, dans un carnet que je garde toujours avec moi, avec trois versions différentes du texte. Je n’ai appris à lire qu’en CE2. J’ai été une enfant très négligée. J’ai fréquenté onze écoles différentes, on me changeait d’établissement dès qu’on se rendait compte que je ne savais rien. Personne ne s’était aperçu que je ne savais pas lire avant le CE2. Ma mère a fondu en larmes, elle m’a emmenée dans une librairie et m’a dit que je pourrais tout faire si je savais lire. C’est là que j’ai compris qu’il existait une vie meilleure, mais aussi une vie pire, et que je n’étais pas seule dans ce que je vivais. C’est cette prise de conscience qui m’a poussée vers le métier d’actrice. Je voulais raconter ces histoires, vivre plus d’une seule vie.
Y a-t-il une part de votre travail que vous préférez garder pour vous, loin des plateaux et des tapis rouges ?
Non. J’aimerais même que davantage de mon travail transparaisse sur les tapis rouges, mais ce sont deux choses totalement différentes. L’un est un dessert, l’autre une nourriture essentielle. Et comme le disait Candide de Voltaire : « il faut cultiver son jardin ».