[Interview] Walter Thompson-Hernández : « Diriger des acteurs, pour moi, c’est diriger des athlètes »
Ancien journaliste au New York Times, où il a passé plusieurs années à couvrir les sous-cultures à travers le monde, Walter Thompson-Hernández est aussi l’auteur du livre The Compton Cowboys, consacré aux cavaliers noirs de Los Angeles et aujourd’hui en cours d’adaptation par Searchlight Pictures. C’est dans cette même veine, à la croisée du réel et de la fiction, qu’il avait signé en 2022 le court métrage If I Go Will They Miss Me, récompensé par le prix du jury au Festival de Sundance. Il en tire aujourd’hui son premier long métrage de fiction, porté par Danielle Brooks et J. Alphonse Nicholson, qui sortira en salles le 6 janvier 2027.
Sous le ballet incessant des avions qui survolent le sud de Los Angeles, le film suit Little Ant, douze ans, passionné de mythologie grecque et de dessin, qui transforme son quotidien et les silences de sa famille en une véritable épopée intérieure : son père, tout juste sorti de prison et encore trop absent, devient à ses yeux Poséidon, tandis que lui-même se rêve en Pégase prêt à s’envoler. Entre réalisme documentaire et onirisme, tourné dans les décors réels du quartier où Walter Thompson-Hernández a lui-même grandi, If I Go Will They Miss Me dresse le portrait d’un Los Angeles rarement montré à l’écran, loin des clichés misérabilistes, et trouve dans l’image et le mythe un langage capable de dire ce que les mots, entre un père et son fils, ne parviennent pas toujours à exprimer. Nous avons rencontré le réalisateur au Festival du Cinéma Américain de Deauville, où le film lui a valu le Prix du Jury.
Avant le journalisme et le cinéma, vous avez été basketteur professionnel en Amérique latine. Cette expérience du corps a-t-elle influencé votre façon de filmer les corps aujourd’hui ?
C’est une très belle question, personne ne me l’avait jamais posée. J’y pense souvent, parce que pour moi, le geste sportif, le corps de l’athlète en action, relève déjà d’une forme d’art de la performance. Il y a une chorégraphie propre au sport, au basket, dont j’ai toujours été conscient, avec laquelle j’étais en phase. Aujourd’hui, quand je pense à la mise en scène ou aux déplacements des acteurs, je pense à cette même chorégraphie. La façon dont un acteur se déplace à l’écran, c’est de la danse, un rythme, un tempo, exactement comme dans le sport. Diriger des acteurs, pour moi, c’est diriger des athlètes : dans les deux cas, on est conscient de son corps, qui devient un instrument. Simplement, je ne suis plus le joueur, je suis devenu l’entraîneur, celui qui récolte tout le travail accompli pendant les répétitions.
D’où vient le titre de votre film, et quelle question pose-t-il selon vous ?
Je trouve que c’est une question universelle et passionnante : si nous partons, qu’advient-il de nous ? Restera-t-on dans la mémoire des autres, au bout du compte ? Il y a évidemment une dimension physique à cette question, mais je la pense surtout sur le plan émotionnel. Pour ce garçon de douze ans dans le film, « si je pars, leur manquerai-je ? » est une question qu’il se pose à lui-même, mais que la communauté lui pose aussi, en creux : s’il grandit trop vite, perdra-t-on sa beauté, sa pureté, son innocence ? Est-ce que cela nous manquera ? C’est un peu ce que je demande à travers ce film : que devenons-nous, tous, si cette part émotionnelle de nous-mêmes venait à disparaître ?
Si on vous la posait aujourd’hui, que répondriez-vous ?
J’espère qu’il y aurait quelqu’un à qui je manquerais, sur le plan émotionnel comme physique, si je venais à disparaître. Je sais en tout cas que beaucoup de gens me manqueraient, à moi.
Ce long métrage prolonge un court métrage que vous aviez signé, dans lequel le père et le fils réels, Anthony Harris Sr et Jr, interprétaient leur propre histoire. Vous les avez remplacés ici par des acteurs professionnels. Comment avez-vous vécu ce passage à la fiction ?
Le long métrage ne s’appuie en réalité pas entièrement sur cette famille. Je leur rends surtout hommage en reprenant leurs noms : Big Ant, Lozita, Little Ant. Rien d’autre, dans le film, ne reflète directement leur vie réelle. Mais en gardant leurs prénoms, je leur rends hommage tout en rendant le film plus sincère à mes yeux. Pouvoir m’appuyer sur des noms réels m’aide à penser aux personnages comme à de vraies personnes.

Comment la famille Harris a-t-elle réagi en apprenant qu’elle ne jouerait plus sa propre histoire ?
Ils avaient été enthousiasmés par le court métrage, ravis de se voir à l’écran. Pour le long métrage, je pense qu’ils se sentent honorés d’être notamment incarnés par Danielle Brooks, actrice nommée aux Oscars, et par J. Alphonse Nicholson, qui a fait un travail remarquable. Je crois sincèrement qu’ils vivent ça comme un honneur.
Le père dans le court métrage, Anthony Harris Sr., fait partie des Compton Cowboys, ces cavaliers noirs de Los Angeles sur lesquels vous aviez déjà écrit un livre, et c’est un ami. Qu’est-ce qui change quand on raconte l’histoire d’un proche plutôt que de la documenter en journaliste ?
Connaître quelqu’un aussi intimement me permet de percevoir ce qui se joue dans les détails les plus infimes, tout ce qui compose réellement le caractère d’un être humain dans sa façon de respirer et de marcher. Ces comportements singuliers, la façon de tenir son menton, de tousser, sont le fruit d’une observation profonde des gens, et ils m’aident énormément à diriger des acteurs. Ils me permettent de penser à la façon de montrer un personnage comme un être humain à part entière à l’écran : comment tient-il sa fourchette ? Que fait-il dans une salle de bain ? Comment se lave-t-il les mains ? Ce sont des détails minuscules qui, parfois, prennent une importance immense.
Richland Farms, le ranch de votre livre, est aussi celui où le père du film garde son cheval. Y tourner avait-il pour vous des airs de retrouvailles ?
Oui. Tous ces hommes du ranch sont comme mes frères, c’est ma famille. On a déjà passé tant d’années ensemble, alors y retourner avait quelque chose d’irréel. Quand je repense à mon parcours, du journalisme au New York Times à l’écriture d’un livre, jusqu’à la réalisation, ça a été un sacré chemin. Et ça m’a rappelé la chance que j’ai eue, tout au long de ce parcours, de pouvoir inviter des gens de mon passé dans mon présent. C’est quelque chose de vraiment beau.
Watts, quartier historiquement noir où se déroule votre film, connaît aujourd’hui une présence latino croissante, y compris musicalement. Étant vous-même afro-latino, cette double appartenance a-t-elle influencé votre regard sur ce changement ?
Énormément. Elle me donne la possibilité d’avoir des conversations différentes sur des sujets différents. Mon père est noir, ma mère est mexicaine, et je peux parfois voir le monde à travers ces deux regards à la fois, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Je me suis demandé comment aborder le fait que Watts, aujourd’hui latino à plus de 90 %, était historiquement noir à plus de 90 %, sans que ce soit trop appuyé, trop direct, ni artificiel. J’ai trouvé ma réponse dans la musique : en montrant que la bande-son d’une communauté a changé, on dit déjà quelque chose au spectateur, sans avoir besoin de l’expliquer frontalement. On comprend qu’il y a là une famille noire entourée de musique latino, et donc que le quartier a bel et bien changé.
Enfant, ces avions qui survolaient votre quartier vous fascinaient au point de leur inventer une mythologie, sans mesurer le mal qu’ils vous faisaient. Comment cette contradiction est-elle devenue, dans votre film, une métaphore de la relation père-fils ?
Ces avions, je les ai vus voler au-dessus de chez moi chaque jour, toute la journée. En vieillissant, je crois qu’on devient plus apte à affronter des idées complexes, à accepter l’ironie des choses, leur nuance, au-delà de la simple dualité. Ce qui me frappe, c’est à quel point il est à la fois fascinant, porteur d’espoir et déchirant qu’enfant, en regardant ces avions traverser le ciel au-dessus de ma maison, j’aie pu inventer toute une mythologie autour d’eux, alors même qu’ils me faisaient du mal. J’ai de l’asthme, et des gens de ma communauté ont un cancer, à cause de ces avions. C’est une réalité complexe, qui devient pourtant une métaphore belle et honnête de ce que signifie être père et être fils. Aimer les avions est compliqué, avoir un père l’est tout autant, et c’est cette métaphore que j’explore dans ce film.

En quoi votre enfance dans le sud de Los Angeles rejoint-elle celle de votre jeune protagoniste, et en quoi s’en éloigne-t-elle ?
Je n’ai connu mon père qu’à l’âge adulte, je l’ai rencontré vers mes vingt ans. Toute ma vie, je me suis imaginé cette personne, un peu comme Little Ant dans le film, mais aussi très différemment de lui : quelqu’un de plus grand que nature, presque une figure divine, que je n’avais jamais rencontrée. C’est là que je ressemble à ce garçon : j’étais un enfant qui ne connaissait pas son père, mais qui s’en faisait une image imaginaire. Little Ant, lui, connaît son père, et pourtant, comme moi, il continue à l’imaginer différent de ce qu’il est vraiment.
Le film montre un père et un fils qui peinent à se parler, et que l’art rapproche. Avez-vous connu cette même difficulté à dire les choses directement à quelqu’un qu’on aime ?
Oui, et je pense que c’est difficile pour beaucoup d’hommes. Ils souffrent souvent d’une solitude chronique, de cette incapacité à exprimer leurs émotions, à aimer comme voudraient l’être ceux qui les aiment. Ce film est une sorte de prière pour que les hommes voient la beauté en eux-mêmes, et affrontent les questions complexes que soulève la masculinité.
Votre précédent film, Kites, se déroulait dans les favelas de Rio. Pour ce nouveau film, vous filmez votre propre quartier. Était-ce plus naturel, ou au contraire plus difficile, que de tourner ailleurs ?
Plus naturel, je pense. Kites, je l’ai tourné dans la favela avec tous mes amis de Rio, des gens que je connaissais bien, mais dont je ne suis pas originaire, ce qui change forcément quelque chose. Là, sur ce nouveau film, je me suis senti chez moi, plus en sécurité, et le tournage a été un peu plus facile.
Vous naviguez entre fiction, documentaire pour Netflix et publicité. Qu’est-ce qu’un projet comme celui-ci vous permet, que les autres formats ne permettent pas ?
Ce genre de films, c’est ma vérité, ma véritable vocation, l’art que je veux faire pour le reste de ma vie. Les autres projets sont intéressants, ils ont leur valeur, mais c’est cette poésie visuelle et lyrique qui me fait me lever chaque matin, et qui est la dernière chose à laquelle je pense avant de m’endormir.