[Interview] Aina Clotet : « Faire face à la peur, on y gagne beaucoup ! »

Aina Clotet par François Berthier©
Aina Clotet par François Berthier©

Révélée comme actrice dès l’âge de 11 ans, Aina Clotet s’est construit une riche carrière en Espagne, au cinéma, à la télévision et au théâtre, couronnée à plusieurs reprises, notamment par deux Biznaga d’argent au Festival de Málaga. En 2021, elle fonde sa propre société de production, Funicular Films, pour donner vie à ses projets personnels, et signe This Is Not Sweden, série qu’elle crée, réalise et interprète, saluée à l’international et primée au festival Canneseries.
Avec Viva, elle passe pour la première fois derrière la caméra d’un long métrage, un projet mûri pendant plusieurs années avec sa coscénariste Valentina Viso. Présenté à Cannes à la 65ᵉ Semaine de la Critique, le film lui vaut le Prix de la Révélation Fondation Louis Roederer. Elle y incarne également Nora, 40 ans, tout juste guérie d’un cancer du sein, dont l’existence amorce un retour fracassant : sa carrière de chercheuse décolle, son compagnon Tom l’aime plus que jamais, mais l’arrivée de Max, plus jeune et redoutablement séduisant, vient bousculer un équilibre qu’elle croyait acquis. Entre peur de la mort, désir de tout vivre à cent à l’heure et réappropriation d’un corps marqué par la maladie, la réalisatrice signe une tragi-comédie qui navigue sans cesse entre légèreté et gravité, pour raconter l’apprentissage d’une femme qui doit avant tout apprendre à être seule avec elle-même. Une performance à découvrir en salles le 21 octobre prochain.

Vous jouez depuis l’âge de 11 ans. Quand avez-vous senti que vous aviez quelque chose à dire en tant que réalisatrice, et pas seulement en tant qu’actrice ?
C’est vrai que j’ai commencé par hasard quand j’avais 11 ans. Je suis allée à l’université étudier la communication audiovisuelle, et c’est là que j’ai découvert que j’aimais beaucoup écrire. Je me suis dit qu’un jour j’aimerais réaliser et raconter mes propres histoires. Ça m’a pris du temps, mais je me suis décidée il y a quelques années à écrire des histoires pour les réaliser moi-même. J’ai fait ce premier film, et une série sortie il y a trois ans, This Is Not Sweden, que je réalise et dans laquelle je joue aussi.

Il y a vingt ans, les femmes réalisatrices étaient rares en Espagne. Qu’est-ce qui a changé ?
Beaucoup de choses ont changé. La plus importante, c’est que les institutions ont commencé à donner plus d’aide aux femmes pour faire des films. Des réalisatrices vraiment fortes ont émergé, et ça nous a donné à toutes la force de nous dire : « ok, on peut essayer. » Je suis très contente d’avoir aujourd’hui des références féminines.

Aina Clotet par Nicolas Suk Hoon©

Justement, quelles sont vos références féminines ?
Il y a Lucrecia Martel, qui est la meilleure. Carla Simón, qui est géniale. Je pense également à Mar Coll, avec qui j’ai réalisé la série, qui est géniale aussi. C’est une réalisatrice espagnole qui a fait son premier film très jeune. Et puis, il y a Isabel Coixet, qui est un génie.

Trois films espagnols en comépetion à Cannes 2026 : une année exceptionnelle pour le cinéma espagnol. Ça vous fait quoi ?
Ça me fait très plaisir de faire partie de la programmation de cette année historique, où l’Espagne montre toute sa force. Ce qui m’émeut le plus, c’est que ces films sont tous très différents les uns des autres, dans leur âme comme dans leur regard. C’est ça qui fait la richesse du cinéma espagnol : chaque réalisateur, chaque réalisatrice y apporte sa propre vision.

Aina Clotet par François Berthier©
Aina Clotet par François Berthier©

Nora, votre personnage dans Viva, court après la vie après avoir frôlé la mort. Qu’est-ce qui, dans votre vie, a nourri cette urgence ?
Les thèmes que le film exprime sont ceux qui m’ont touchée dans ma vie. Je n’ai pas vécu l’histoire de Nora, c’est une fiction, mais il m’est arrivé de ressentir de la peur, de ne pas comprendre l’impermanence de la vie, de vouloir y faire face. Je me suis aussi sentie trop attachée à une relation amoureuse, et j’avais besoin d’exprimer pourquoi cette connexion existe, et surtout l’importance de s’en libérer pour trouver son propre chemin, sa propre force.

Autour de Nora, deux personnages : Tom, qui incarne la sécurité, et Max, l’inconnu. Entre ces deux forces, où se situe-t-elle à la fin du film ?
C’est une très bonne question, parce que Nora ne doit justement pas choisir entre la sécurité de Tom et l’inconnu de Max : elle doit trouver sa propre force, sa propre structure. C’est pour ça qu’on ne sait pas vraiment, à la fin, ce qu’elle va faire. Elle restera probablement seule un moment. C’est de ça qu’elle a besoin : apprendre à être seule, et à être bien avec elle-même.

Aina Clotet par Nicolas Suk Hoon©

Cela veut-il dire qu’elle n’a pas besoin de figure masculine dans sa vie ?
Chacun peut en faire la lecture qu’il veut. Pour moi, c’est plutôt que si l’on n’est pas bien avec soi-même, on ne peut pas bien aimer. Nora a besoin de mieux se connaître avant tout, plutôt que d’être sauvée. Je crois que c’est dangereux d’attendre que l’amour nous sauve. C’est beau de partager sa vie avec quelqu’un quand on partage réellement des choses, pas parce qu’on a besoin de l’autre. Il faut en avoir envie.

Vous coécrivez avec Valentina Viso sur tous vos projets. Comment fonctionne votre duo ?
C’est essentiel pour moi, dans tous les projets que j’ai menés, parce que c’est vraiment ce travail à deux qui crée ce ton particulier, mêlant humour, ironie et drame. Nous sommes très amies, et nous voyons le monde à peu près de la même façon. C’est une excellente scénariste. Pour ce scénario-ci, c’est moi qui ai commencé à l’écrire. Au début, elle n’était que consultante, puis elle a fini par coécrire le film avec moi de bout en bout.

Aina Clotet par François Berthier©
Aina Clotet par François Berthier©

Vous insistez sur la préparation en amont, répétitions, laboratoires d’écriture. Est-ce pour vous protéger, ou pour vous libérer sur le plateau ?
C’est pour me libérer sur le plateau. Je ne peux pas me permettre de prendre des risques si je sens que je ne suis pas préparée, d’autant que je dois tenir les deux rôles, réalisatrice et actrice. Pour vraiment oser sur le plateau, j’ai besoin de sentir que je suis allée au bout des choses, que je comprends bien ce que j’ai à faire. Le tournage, ce sont les jours où il faut être pleinement présente. Mais pour bien jouer, pour aller droit au but, il faut avoir beaucoup analysé en amont pour comprendre les émotions du personnage.

Sur une scène difficile à jouer, qui prend le dessus : la réalisatrice qui observe, ou l’actrice qui ressent ?
C’est l’actrice. La réalisatrice vit avec moi, c’est vrai, mais au moment où je dis « action », c’est l’actrice qui prend le dessus. Ensuite, c’est la réalisatrice qui décide si c’est la bonne prise ou s’il en faut une autre.

Aina Clotet par Nicolas Suk Hoon©

Vous est-il arrivé de couper une prise que l’actrice en vous refusait de lâcher ?
Oui, je me souviens d’un jour où l’actrice en moi savait qu’elle pourrait faire mieux, mais la réalisatrice, elle, n’avait plus le temps. L’actrice sentait qu’elle n’était pas allée au bout, tandis que la réalisatrice devait passer à autre chose. C’est finalement la réalisatrice qui a eu le dernier mot.

Le film porte une idée de joie de vivre, mais parle aussi de peur. Les deux sont-elles indissociables pour vous ?
Non. Pour moi, la joie de vivre naît quand on comprend vraiment que la vie ne dure pas toujours et qu’on l’accepte. C’est ainsi qu’on s’affranchit de la peur. Si on la regarde en face, elle disparaît. Faire face à la peur, on y gagne beaucoup.

À Cannes, la Semaine de la Critique réunit sept films en compétition. Vous sentez-vous plus à votre place dans cette sélection plus intime que dans la compétition pour la Palme d’or ?
C’est incroyable d’être à la Semaine de la Critique ! Je trouve que c’est le meilleur endroit pour un premier film. Beaucoup de réalisateurs géniaux y ont commencé leur carrière. Je n’aurais jamais imaginé un meilleur endroit pour présenter mon film, et je suis très reconnaissante.