[Interview] Alexander Murphy : « Il faut que j’aime les gens que je filme »
En Irlande, on les croise sur le bord des routes depuis toujours : les Travellers, communauté nomade traditionnelle, aujourd’hui largement stigmatisée et poussée à s’installer de force dans des maisons. Alexander Murphy, réalisateur franco-irlandais remarqué en 2025 pour son documentaire Au-delà de Katmandou, les observe depuis l’enfance sans jamais vraiment les connaître, comme la plupart de ses compatriotes, qui les regardent de loin, enfermés dans les préjugés d’une réputation de violence masquant une tout autre réalité. Pendant six ans, de 2020 à 2026, seul derrière la caméra, sans équipe technique, il s’installe dans l’intimité de la famille O’Reilly — Pa, colosse taiseux surnommé « The Big Dog », Lisa, pilier discret du foyer, et leurs dix enfants — jusqu’à vivre en caravane à leurs côtés. Le film qu’il en tire, tourné à hauteur d’enfant, raconte l’amour et la fragilité de cette famille tout en donnant à voir le sort d’un peuple nomade confronté à la sédentarisation forcée, à la perte de ses repères et à une dépression que la pudeur empêche de nommer. Présenté à la Semaine de la Critique lors du dernier Festival de Cannes, où il a été salué pour sa justesse, Irish Travellers sort en salles le 28 octobre 2026. Rencontre avec son réalisateur.
Votre précédent film portait sur une communauté marginalisée au Népal, ce nouveau montre une famille nomade en Irlande et votre prochain se déroulera en Afrique du Sud. On sent chez vous une véritable géographie des cultures menacées. Avez-vous l’impression de poursuivre un même projet de film en film, ou chaque rencontre repart-elle de zéro ?
C’est seulement mon deuxième film, donc c’est un peu étrange de parler d’une thématique récurrente. Mais c’est vrai que ce qui me pousse à trouver un personnage ou une histoire, c’est d’abord l’arène, l’environnement. À partir de là, je cherche et je trouve un personnage, parce que je fais des films profondément humains. C’est donc l’arène qui m’amène vers quelqu’un. Une fois que j’y suis, je tombe amoureux d’une histoire, d’un personnage, d’une famille, et c’est ça qui me touche. Le premier film parlait plutôt des retrouvailles, de la séparation, du déchirement entre la famille et le pays. Celui-ci parle, lui, de l’amour d’une famille ancrée dans un espace figé. Mais on retrouve toujours cette dimension familiale, peut-être parce que moi-même, j’étais enfant unique (rires).
Franco-irlandais, vous avez grandi en croisant les Travellers sur les routes d’Irlande, et vous découvrez ensuite des gens qui cachent leur identité plutôt que de la revendiquer. Qu’est-ce qui a transformé cette fascination d’enfance en projet de film ?
En fait, depuis que j’ai une caméra en main, je savais qu’un jour je ferais un film sur les Travellers, pour deux raisons. La première, c’est mon identité franco-irlandaise. Depuis tout petit, j’ai toujours été surpris par le rejet dont souffre cette communauté de voyageurs irlandais. Même chez des proches que j’aime beaucoup, il y avait une vraie stigmatisation envers ce peuple. Et quand je posais des questions, je me rendais compte qu’on ne les connaissait pas vraiment. Ils traînent une réputation qui les enferme dans quelque chose de violent, mais en réalité, personne n’est jamais allé vraiment à leur rencontre, on les regarde de loin. Ça m’a rendu très curieux. Il y avait aussi, en plus de ça, un univers profondément cinématographique. Ces deux éléments réunis m’ont donné envie de faire un film sur cette communauté. Et puis, quand je suis allé à leur rencontre, en tant qu’Irlandais, j’ai découvert l’inverse de ce que j’imaginais. Je pensais trouver des gens extrêmement fiers, libres, un peu marginaux, faisant ce qu’ils voulaient. En réalité, ce sont des gens étouffés, enfermés dans des camps de voyageurs, qui aujourd’hui cachent leur identité pour essayer de s’assimiler à la société actuelle. J’ai compris que pour faire un film sur cette communauté, il faudrait que j’y consacre beaucoup de temps, tout un chapitre de ma vie.
Quelle réputation ont ces Travellers ?
Ils ont une réputation de gens violents. Mais comme dans toute communauté, il n’y a qu’une minorité de personnes plus violentes que les autres. Quand on les rencontre vraiment, la majorité, ce sont des gens extraordinaires, avec des histoires, une sensibilité, beaucoup de choses à apporter. Ce qui est très étrange, c’est qu’en Irlande, il y a un véritable amour pour leur culture, mais un désamour total pour les gens eux-mêmes. C’est assez paradoxal. Il y a un vrai rejet, et ce n’est même pas caché.

Vous avez rencontré les O’Reilly en 2020 et fini le tournage en mars 2026. Est-ce que vous saviez dès le départ que ça prendrait autant de temps, ou est-ce la relation avec eux qui a imposé ce rythme ?
Au départ, en 2020, je suis allé à la rencontre des voyageurs, et c’est comme ça que j’ai découvert ce monde-là. Je me suis vite rendu compte que c’était très difficile : c’est facile de les photographier, de les filmer dans une caravane, mais être invité et parler de choses sincères, c’est très différent. Et ça, ça prend du temps. Pour y arriver, il fallait aussi que moi, je puisse vraiment les aimer. Il faut que j’aime les gens que je filme. C’est là que j’ai rencontré la famille O’Reilly. Et plus je passais de temps avec eux, plus je les aimais, plus j’avais envie de faire partie de la famille. Au final, je me suis rendu compte que je ne faisais plus un film sur les voyageurs, mais un film sur la famille O’Reilly. Et c’est cette durée qui m’a permis d’avoir des séquences aussi intimes. Je savais que ça serait un chapitre de ma vie, mais je ne pensais pas que ça allait durer six ans. Si ça a duré six ans, c’est parce que je les aime, et que je n’avais pas envie que ça s’arrête.
Vous êtes d’abord passé par la photographie pour les approcher, avant de vous installer en caravane à leurs côtés et de renoncer à l’ingénieur du son pour tout faire seul : à chaque étape, c’est votre présence physique que vous avez engagée dans le film. Cette méthode, l’avez-vous construite consciemment, ou les O’Reilly vous l’ont-ils imposée ?
Ils ne m’ont rien imposé, mais je reste à l’écoute de ce qui se passe. C’est vrai que ce tournage a été très éprouvant, parce que tout le film repose uniquement sur les relations humaines. C’est un échange, donc forcément quelque chose de fragile : il y a des hauts et des bas, des coups de colère, parfois des manques de communication ou de compréhension, des moments de solitude. Et surtout, j’avais envie d’être aimé par ces gens-là, alors qu’eux ne partagent pas forcément le même amour entre eux. Il y a beaucoup d’amour dans cette famille, mais pour obtenir quelque chose de vraiment intime, je voulais devenir une sorte de prolongement de cette famille. Et pour ça, il fallait que je sois seul, ou avec une équipe très réduite. J’ai fait venir un ingénieur du son une fois, ça a été une catastrophe : faire venir quelqu’un d’autre, c’est faire venir un intrus, et donc tout reconstruire à zéro. La seule personne que j’ai pu intégrer à cette famille, c’est mon co-auteur, Jean-Baptiste Plard, qui participe à tous mes projets et qui a lui aussi un lien très fort avec eux. Lui, ça passait.
Vous dites être devenu jaloux de l’amour que vous filmiez, avoir eu envie d’appartenir à cette tribu. La frontière entre cinéaste et membre de la famille a-t-elle parfois été difficile à tenir, et vous est-il arrivé de vous demander s’il fallait poser la caméra ?
Pour moi, c’était vraiment un combat entre les deux, une vraie frontière. Je savais que j’étais là pour capter les choses, mais il était plus important pour moi d’être avec eux, de passer du temps avec eux. Je me suis rendu compte que lorsque j’arrivais avec des séquences écrites, des idées très concrètes, je passais à côté du film. Ce qui comptait, c’était d’être disponible, à l’écoute, et de pouvoir saisir des moments de vie, des moments de grâce. Ce sont des cadeaux, et les cadeaux tombent à n’importe quel moment, il faut donc être là, avec eux.nPour moi, il était essentiel que la caméra fasse partie de la famille, que nous, spectateurs, en fassions partie aussi, pour avoir une vraie intimité et rencontrer ces gens pour de vrai. Généralement, on découvre ces communautés à travers des films assez clichés. Ici, il n’y a ni folklore ni artifice : ce sont eux, tels qu’ils sont réellement.

Pa, le père, est présenté à la fois comme « The Big Dog », l’homme qui arrachait les oreilles de ses adversaires, et comme quelqu’un de fragile, dépressif, que ses enfants maintiennent en vie. Comment avez-vous filmé cette contradiction sans jamais le réduire à l’une de ses deux faces ?
Oui. On le surnomme The Big Dog dans la région, parce que dans cette culture, il y a beaucoup de combats, d’une certaine manière. Plus jeune, il arrachait les oreilles de ses adversaires. La boxe à mains nues fait partie de leur ADN, sans être l’essence de leur culture. Quand j’ai rencontré Pa, ce personnage m’a bouleversé. J’ai trouvé chez lui cette dualité entre brutalité et douceur presque majestueuse, incarnée dans son corps, comme un personnage de fiction. Ce qui est magnifique, c’est que dans cette communauté, on ne dévoile pas ses fragilités ni ses sentiments. Mais ça se voit, ça transpire de lui. On sait qu’il souffre, d’anxiété, de dépression, même s’il n’en parle jamais. Ces moments de silence, ces moments d’absence, j’ai pu les capter. C’est là qu’on voit toute sa fragilité, sa sensibilité. Et cet homme-là me bouleverse.
Vous avez choisi de laisser le séjour en prison du père presque sous silence, en gardant le point de vue des enfants, qui savent sans vraiment comprendre les enjeux. Comment avez-vous négocié ce choix entre vérité documentaire et respect de la famille ?
Il y a forcément eu des allers-retours là-dessus, mais au final, pour moi, le film se place à hauteur d’enfant, dans leur regard. Il y avait aussi une sorte de pacte avec cette famille : ils m’ouvraient leur caravane, et en retour, j’avais la responsabilité de ne pas tout dévoiler, de ne pas exposer tous leurs secrets. Je crois qu’il y a une certaine pudeur à avoir, et que certaines choses ne sont pas nécessaires à raconter. Savoir précisément pourquoi le père était en prison n’était pas essentiel, l’essentiel est dit ailleurs, et c’est aussi une question de respect envers la famille. On peut faire un documentaire sans tout dévoiler, parce que ce n’est pas toujours nécessaire.
La vraie cheffe d’orchestre de la famille, c’est Lisa, la mère. Pourtant, elle semble moins centrale que Pa dans le film. Est-ce un choix délibéré, et avez-vous le sentiment de lui avoir rendu justice ?
J’aurais aimé qu’elle soit plus présente dans le film. Mais étant un homme, l’accès à elle était plus difficile. Avec Pa, c’était plus simple. Cela dit, je pense qu’on ressent quand même qu’elle est la cheffe d’orchestre. Ce qui est incroyable, c’est l’écosystème qui s’est créé : les enfants protègent le père, le père protège le cocon familial, et la mère protège le père du monde extérieur. C’est elle qui gère les conversations avec l’avocat, elle gère tout. On sent que cette femme est centrale, le pilier de la famille. Sans elle, tout s’effondre. Mais sans les enfants, ou sans le père : tout s’effondre aussi. Il y a un équilibre extraordinaire dans cette famille, un amour. Et ce film, c’est ça : capter cet amour à l’état brut.

Le film est solaire et très chaud visuellement. On pense parfois à l’Ouest américain, un parti pris presque paradoxal face à la précarité de la situation. Cette esthétique est-elle liée à votre rapport affectif à l’Irlande et à vos étés d’enfance ?
Complètement ! Ce film est aussi un portrait de l’Irlande, avec ses saisons et ses lumières changeantes. Et l’été, pour moi, renvoie directement à mon enfance : les glaces achetées à la station-service, ces champs de blé, la liberté d’aller à la rivière. Ma mère est irlandaise. Je n’y ai jamais vécu, mais j’y ai passé tous mes étés. Cette lumière-là me ramène à une enfance que j’ai perdue, et que je retrouvais à travers ces enfants. C’est une enfance des années 90, en quelque sorte.
Vous dévoilez un peu de vous, finalement, à ces moments-là du film…
Oui. Dans la relation au père aussi, je pense que je parle un peu de moi. Il y a quelque chose d’assez extraordinaire chez Pa : un secret de famille, que le film ne dévoile pas, et que cette communauté ne dévoile jamais habituellement. Cela révèle toute la beauté et la sensibilité du père.
Le taux de suicide chez les Travellers est sept fois supérieur à celui du reste de la société irlandaise. Un chiffre terrifiant. Avez-vous hésité à l’intégrer au film, et comment avez-vous dosé la dimension politique et sociale du sujet sans basculer vers un documentaire à thèse ?
C’est vrai qu’à un moment, la dépression dans cette communauté, notamment chez les hommes, faisait partie des thématiques abordées. Mais finalement, le film que je fais aujourd’hui porte sur les O’Reillys, ce n’est pas un film sur la communauté en tant que telle. Je pense que cela transparaît dans le film : le sujet est évoqué de façon indirecte, jamais frontale. C’est très bien dosé. D’ailleurs, pendant le tournage, le frère [du protagoniste] s’est suicidé. Ça a été un moment terrible. Je me suis alors demandé si j’allais aborder ce sujet dans le film. On en a discuté ensemble, mais lui n’était pas prêt à ce moment-là, il ne voulait pas que ce soit intégré au film. J’ai bien sûr respecté sa volonté. Mais j’ai vécu ce moment-là de plein fouet. Et vous savez pourquoi cette dépression existe ? Parce qu’aujourd’hui, on est en train de sédentariser tout un peuple qui est pourtant, par essence, nomade. Ils ne peuvent plus voyager. On les installe dans des maisons où ils perdent des éléments essentiels : leur culture, leurs chevaux, leurs chiens, cette forme de liberté. Et sans les chevaux ni les chiens, ils n’ont plus vraiment de raison d’être, plus rien à faire. C’est ce qui les fait basculer dans une dépression profonde. Ils se retrouvent dans des maisons surpeuplées, ce qui est assez oppressant. Tout cela nous ramène inévitablement à cette dépression. Et en plus, dans cette communauté, on ne peut pas vraiment en parler : il y a une forme de pudeur, la fragilité ne se montre pas. Tout cela fait que la situation est très difficile.

Qu’ont pensé les O’Reilly du film et qu’est-ce que ça a changé dans votre relation avec eux ?
C’est vrai que ma grande inquiétude, c’était de leur montrer le film après 4-5 ans. Je revenais régulièrement avec des petites images, et c’était magnifique de voir des étincelles dans leurs yeux quand ils se voyaient à l’écran. Mais cette fois, on a loué une salle de cinéma. Pour eux, c’était la première fois dans une vraie salle. Il y avait un vrai enjeu autour de ça. Je voulais filmer leur réaction, puis j’ai préféré les laisser tranquilles. Chez Pa, j’ai senti une vraie émotion à la fin de la projection, même s’il ne m’a évidemment rien dit. Les deux aînés, eux, réagissaient plutôt sur le ton de : « pourquoi tu fais un film sur nous depuis six ans ? On s’ennuie, c’est notre vie ». Mais au fond, j’ai senti une certaine fierté chez eux, parce qu’ils craignaient d’être montrés comme dans les reportages classiques. Là, ils se sont trouvés beaux. Il y a une vraie sensibilité dans le film : on ne parle pas frontalement des voyageurs et de leur mode de vie, on parle d’eux, et c’est eux qui sont mis en avant. Je pense qu’ils y ont été très sensibles. Ils m’ont fait quelques retours : l’un m’a dit « là, je ronfle », la mère a trouvé qu’il y avait « peut-être un peu trop de larmes », mais globalement, ça n’a rien changé ni au film ni à notre relation. Avec les ados, il y a eu un moment où ils étaient un peu plus conscients de leur image, mais ça s’est vite estompé.
Vous espérez que le film fasse évoluer les mentalités, mais il sort dans un contexte où les minorités nomades sont de plus en plus instrumentalisées politiquement, en Irlande comme ailleurs en Europe. Craignez-vous une récupération du film, dans un sens ou dans l’autre ?
Je pense au contraire que ça va produire l’effet inverse. Déjà, être sélectionné ici, à Cannes, donne une certaine crédibilité au film, et donc à cette communauté. On les regarde, enfin. Il y a peut-être eu d’autres films sur le sujet, mais avec celui-ci, j’ai le sentiment qu’on ne peut pas ne pas les aimer une fois qu’on le voit. On est enfin en contact direct avec eux. Ce que je voulais faire, c’était porter un regard sur des gens qu’on déteste, qu’on rejette, mais qu’en réalité on ne connaît pas. Et aujourd’hui, ce que je propose, c’est de les rencontrer pour de vrai.
Avec ces deux films à votre actif et le prochain en développement, vous enchaînez des projets qui demandent une immersion longue et profonde. Comment vous protégez-vous, émotionnellement et humainement, dans ce type de travail ?
Elle est bonne, cette question (rires). Je ne sais pas si je me protège vraiment aujourd’hui. En réalité, je suis assez épuisé, très fatigué. Mais c’est aussi ce qui me fait exister à travers ces projets. J’ai l’impression d’être utile, j’ai l’impression de me découvrir moi-même. Donc cette part-là, me protéger, essayer de trouver du temps pour moi, je ne l’ai pas encore. Mais je pense qu’à un moment donné, il faudra trouver un équilibre, pour être à la hauteur des projets que je mène.