[Interview] Christophe Dimitri Réveille : « On n’aurait jamais dû aller à Cannes, au même titre qu’ils n’auraient jamais dû sortir vivants de Bolivie »

Christophe Dimitri Réveille par François Berthier©
Christophe Dimitri Réveille par François Berthier©

En 1966, six hommes quittent Cuba pour rejoindre Che Guevara en Bolivie, où le révolutionnaire argentin ambitionne d’embraser le continent d’une nouvelle révolution. Après sa capture et son exécution en octobre 1967, ces guérilleros, des combattants irréguliers formés à la lutte armée dans les maquis cubains, se retrouvent isolés, pourchassés par 4 000 soldats en territoire hostile. Débute alors une odyssée hors du commun : 2 400 kilomètres à travers le pays, portés par l’espoir insensé de rentrer à Cuba vivants. Trois d’entre eux réussiront : Pombo, le plus fidèle lieutenant du Che, Urbano, entré dans la lutte armée dès l’adolescence, et Benigno, ce paysan devenu capitaine de l’armée rebelle, qui finira exilé politique à Paris, où il vivra et mourra dans un quasi-anonymat.

C’est cette histoire vertigineuse, longtemps restée dans l’ombre de la légende du Che, que Christophe Dimitri Réveille a mis vingt-deux ans à porter à l’écran. Formé au Lee Strasberg Theatre & Film Institute, ce cinéaste habitué à accompagner en coulisses d’autres acteurs dans la préparation de leurs rôles se définit lui-même comme un homme de l’ombre, fasciné par celle des autres. Tout commence en 2003 par une rencontre avec Benigno, à qui il consacre d’abord une biographie puis un roman graphique, avant que le projet ne s’élargisse progressivement pour réunir les témoignages exclusifs des trois derniers survivants, retrouvés à Cuba, en Belgique et en France, parfois filmés dans la plus grande clandestinité, mais aussi ceux de leurs anciens adversaires : militaires boliviens, agent de la CIA, membre du parti communiste local.

Le résultat est un document inédit et bouleversant, où la grande Histoire de la Guerre froide se raconte à hauteur d’hommes, entre archives rares, interviews et animation portée par la voix de Vincent Lindon. Présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2026 et attendu en salles le 9 septembre prochain, Les Survivants du Che raconte, avec la même ténacité que ses héros, une victoire arrachée contre toute attente. Entretien avec le réalisateur, au lendemain de la projection cannoise.

Vous avez consacré plus de vingt ans à cette histoire. À quel moment avez-vous eu la certitude que ce projet allait aboutir, malgré tous les obstacles ?
Il y a eu plusieurs étapes. La certitude d’aller jusqu’au bout, je l’ai eue à partir de 2017 en me disant que quoi qu’il arrive, je terminerais ce film. On aurait très bien pu se heurter à un mur. Aujourd’hui, comme on termine à Cannes, tout le monde me dit que j’ai eu raison. Mais la vérité, c’est que même dans ce cas, je serais quand même allé jusqu’au bout, parce que je n’avais pas le choix. Ce n’est pas une posture d’artiste, c’est sincère, il fallait aller jusqu’au bout. J’ai un problème avec le deuil et la mémoire, il faut que les choses soient ancrées, ce qui a fait s’arracher les cheveux à mon monteur. Quand on meurt, les choses restent. Donc, quoi qu’il arrive, je serais allé jusqu’au bout. Que le film aboutisse à cette finalité, cela, je le dois à la chance de m’être bien entouré.

En 2013, vous avez quitté vos premiers producteurs pour suivre votre intuition et élargir le film à tous les survivants. C’est un pari risqué pour n’importe quel cinéaste. Qu’est-ce qui vous a donné ce courage ?
J’aimerais dire que c’est du courage, mais ce n’est pas tout à fait vrai. D’ailleurs, mon ancienne productrice était sincèrement contente pour moi, même avant que le film soit sélectionné à Cannes , elle m’a dit qu’elle trouvait fou que j’aie réussi à avoir tous les survivants. On s’est quittés en très bons termes. Je ne fais pas partie des gens qui reprochent à leurs anciens partenaires de ne pas avoir cru en eux. Elle avait raison : un producteur ne peut pas garder un projet plus de cinq ans, c’est de la perte d’argent. Et là, d’un coup, il y a eu ce moment où je lui ai dit une phrase qui l’avait fait rire : « Ce n’est pas que je change de point de vue tout le temps, c’est que je ne savais pas que je pouvais aller sur la Lune. » Je me suis rendu compte qu’avec les contacts que j’avais, je pouvais faire le film impossible dont j’avais envie. La fameuse discussion que j’avais eue avec l’acteur et réalisateur Benicio Del Toro en 2007 devenait possible : nous étions en 2013 et je pouvais réunir tous les survivants. Cela allait prendre du temps, mais ce pari m’intéressait, parce que ce film serait complètement fou : les réunir tous, les faire témoigner. Honnêtement, je n’aurais jamais pensé y arriver, et il y a un an encore, je n’aurais jamais imaginé qu’on en arriverait là, y compris ce matin, au lendemain de la première. Je me suis levé, je n’ai rien regardé, j’ai retrouvé mes producteurs, tout le monde était très content. Mais c’est aussi violent. Même hier, pendant la projection, je me suis dit que tout le monde s’en fichait peut-être. On n’est jamais les mieux placés pour en juger.

L’acteur Gaël García Bernal qui avait incarné Che Guevara dans le film Carnets de voyage, en compétition au Festival de Cannes en 2004, est présent à Cannes cette année pour un nouveau projet. Hasard de calendrier, avez-vous pu le rencontrer ?
J’ai vu Gaël à la projection du film de son am Diego Luna, Ceniza en la boca, en Séance Spéciale. Pour tout vous dire, nous sommes en contact. À l’époque, sa société de production s’était montrée intéressée par mon travail. Avant même qu’ils ne soient partenaires du film, ce qu’ils ne sont d’ailleurs pas encore, ils se sont montrés d’une gentillesse, d’une bienveillance et d’une intelligence remarquables. Je pense peut-être lui proposer la voix off sud-américaine, mais comme le film prend son envol, nous y allons doucement. J’attends déjà d’avoir la voix internationale pour le marché américain.

Christophe Dimitri Réveille par Nicolas Suk Hoon©
Christophe Dimitri Réveille par Nicolas Suk Hoon©

Vous aviez aimé ce film, Carnets de voyage, de Walter Salles, à l’époque ?
Oui, déjà pour la musique de Gustavo Santaolalla. Dans ce film, on voit le regard d’Alberto Granado, compagnon de voyage du Che en Amérique latine. C’est à travers ce regard qu’Ernesto Guevara devient le Che. Je me suis dit que ce second rôle campé par Rodrigo de la Serna, ce supporting role, portait à lui seul cette transformation dans ses yeux. C’est incroyable !

Pombo et Urbano considéraient Benigno comme un traître. Comment avez-vous géré, au montage, la coexistence de ces trois hommes qui ne se parlaient plus, tout en restant fidèle à chacun d’eux ?
Merci de le souligner. Je le redis, mon monteur, Julien Schickel, est un génie. Mes producteurs le savent bien, puisqu’ils m’ont annoncé qu’ils allaient soumettre son travail dans la catégorie Meilleur montage aux prochains César, tant il a accompli un travail monstrueux. On a l’impression que les survivants sont dans la même pièce et qu’ils se répondent, alors qu’en réalité ils ne s’étaient pas revus depuis 1995, soit vingt ans. Cela nous a aussi permis de dire : « voilà la vraie histoire, telle qu’elle s’est passée », puisqu’ils ne s’étaient pas concertés. Aucun des trois n’avait jamais raconté sa propre histoire. Quand on croisait l’un d’eux, on lui demandait généralement : « Qu’est-ce qu’il vous a dit, le Che, la dernière fois que vous l’avez vu ? » Leur propre histoire, à eux, n’intéressait personne. Ils me disaient souvent que ce n’était pas important, ce qu’ils me racontaient, alors que je leur répondais que ce n’était pas un film sur le Che, mais un film sur eux. J’avais besoin de savoir pourquoi ils s’étaient engagés, ce qu’ils avaient fait après. Il y a même des détails qui me font rire : par exemple, quand ils tombent sur le paysan qui les aide au milieu du film, on peut être sûr qu’à ce moment-là, Urbano était parti faire ses besoins. Ils le racontent tous les trois en riant, et on se dit que ce détail, aussi inutile soit-il, est amusant justement parce que c’est vraiment ce qui s’est passé. Il a fallu convaincre chacun d’eux, et je leur ai dit à tous : « Je vous préviens, je rencontre tout le monde. Vous vous détestez, mais moi, cela m’est égal. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas vos petites guerres, c’est ce que vous avez fait. C’est plus fort que cela. Ce que vous avez porté dépasse vos problèmes personnels. Chacun a le droit de faire ce qu’il veut dans la vie. Moi, ce qui m’intéresse, c’est cette histoire-là. » Et je l’ai obtenue. Même moi, je me dis encore que c’est fou.

Vous vous êtes fait passer pour un touriste à Cuba pour filmer Pombo. Avez-vous eu peur que le projet s’arrête là, pour une raison ou une autre ?
Je n’ai pas eu peur, et je ne voudrais pas prétendre avoir pris de grands risques. Ils n’allaient pas me tuer. Au pire, ils cassaient mon matériel et me remettaient dans un avion. J’aurais aimé dire qu’il y avait un grand danger, mais je ne crois pas, à moins que je sois fou. Le seul moment où je n’ai même pas perçu le risque alors qu’il y en avait un, c’est quand nous étions dans le ravin du Churo, en Bolivie, l’année dernière, avec des veuves noires et des serpents à sonnette autour de nous. Je n’ai pas vu le danger. Je ne peux même pas jouer les héros. Cela faisait vingt ans que j’attendais d’être là, alors le serpent, à ce moment-là, m’importait peu. J’aimerais me donner le beau rôle en disant que je n’ai pas eu peur, mais la vérité, c’est que je n’ai simplement rien vu.

Christophe Dimitri Réveille par François Berthier©
Christophe Dimitri Réveille par François Berthier©

Il y a dans votre démarche une forme d’honnêteté intellectuelle : vous ne jugez pas, vous accumulez les indices pour laisser la vérité émerger…
C’est aussi ce qui a fonctionné avec les survivants. Je crois que, dans le film, je n’ai pas voulu donner de leçons en disant que je connais la vérité ultime. Je dis simplement qu’en recoupant toutes les informations, la vérité se trouve quelque part par là. On a d’ailleurs essayé de me mettre en concurrence avec Pegah Ahangarani et son documentaire Viendra la Révolution, présenté également cette année en Séance Spéciale. Je suis allé la voir pour lui dire que je ne me sentais pas en compétition avec elle. Je suis au contraire très honoré, déjà parce que j’ai vu son film et que c’est une bombe. Bien sûr que j’ai envie d’avoir des prix, mais j’ai l’impression que nous allons dans le même sens, elle et moi, en faisant des choses pour les peuples qui souffrent. Donc non, je n’ai pas eu peur que le projet s’arrête. En revanche, je n’aurais jamais imaginé, même il y a six mois, être en train de faire cette interview avec vous, ni recevoir un tel accueil. Être à Cannes, c’est déjà fou, mais un accueil pareil, on se dit qu’il faut nous pincer, qu’on va se réveiller, que ce n’est pas notre vie. Je vais redescendre quand, de retour à la maison, on va me dire d’aller chercher le pain (rires).

Parmi toutes les personnalités que vous avez rencontrées, guérilleros, militaires, agent de la CIA, laquelle vous a le plus surpris, ou le plus déstabilisé dans vos certitudes ?
Bonne question ! Je pourrais apporter une réponse toute faite, mais en y réfléchissant vraiment, ce qui a bousculé mes certitudes, c’est l’ensemble de cette expérience. Je suis arrivé sur cette histoire en me disant : « lui, c’est le gentil, lui, c’est le méchant, lui, c’est le traître… ». Vingt-deux ans plus tard, j’en ressors en me demandant ce que trahir signifie vraiment. Je suis arrivé avec mon propre point de vue, comme tout le monde, et plus j’ai lu, plus je me suis remis en question. Il y a même eu des moments où j’ai failli me dire que la réalité avait tort parce que ma théorie avait raison. Et à un moment donné, je me suis dit qu’il fallait accepter les faits, même quand ils allaient à l’encontre de ma façon de penser. Un exemple m’a particulièrement surpris : à leur retour, alors qu’ils ne se parlaient plus et se faisaient la tête, les survivants étaient tous d’accord sur un point, celui d’avoir échoué en Bolivie. Je leur disais : « vous n’avez pas échoué, vous êtes rentrés », c’est la fin positive de mon film. Ils me répondaient qu’ils auraient mieux fait de mourir là-bas, car revenir vivants, c’était porter la honte d’être revenus. Cela m’a déstabilisé. J’avais vu, un jour, le témoignage d’un homme dont le père avait fait la Première Guerre mondiale et lui la Seconde, qui disait avoir compris son père en revenant de la guerre, parce qu’il y a des choses qui ne s’expliquent pas, des silences. Si je n’avais pas creusé la vie de ces survivants, si j’avais fait un film de fiction sans m’intéresser à leur parcours réel, j’aurais commis l’erreur, en les montrant heureux d’être rentrés vivants à Cuba, alors qu’ils étaient en réalité déprimés de ne pas être morts là-bas. Cette réponse m’avait terrassé. Il y a aussi eu le cas de Gary Prado Salmón, le militaire qui les a traqués. Je suis arrivé en pensant qu’il serait le méchant de l’histoire. Plus j’écoutais son témoignage, plus je comprenais, sans pour autant me ranger de son côté, sa façon de dire que défendre son pays contre un ennemi extérieur était son travail de militaire. Je pensais que tous les militaires boliviens impliqués dans cette histoire n’étaient que des exécutants, comme les livres d’histoire le laissaient entendre. Ce n’était pas du tout le cas. l y avait des hommes de gauche, des hommes de droite, certains d’accord avec le Che sur le fond mais pas sur la forme militaire. C’est pour cela que j’aime les biographies : elles permettent d’aborder la grande histoire par le prisme de la petite. Je me souviens d’un film sur la chute d’Adolf Hitler, où certains critiques avaient reproché de le montrer gentil avec son chien et sa maîtresse. Mais c’est justement ce qui est troublant : Hitler est un monstre, et pourtant un homme capable d’être gentil avec son chien et sa maîtresse tout en exterminant des millions de Juifs. Rendre Hitler humain, je trouve que cela prévient les gens : cela peut revenir. Dans le monde d’aujourd’hui, le mal est humain.

L’animation est souvent perçue comme un outil de distanciation dans le documentaire. Ici, vous l’utilisez plutôt pour rapprocher le spectateur de l’intime. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
L’animation est arrivée à la toute fin du processus, ce qui a permis de comprendre où était sa place. Je fais beaucoup de photos, et je le dis souvent : je perds la mémoire, j’ai vécu un choc traumatique, alors comme elle s’efface. Mes photos sont souvent floues, avec le grain de l’argentique. Nous avions les interviews, les archives, et nous avions refait le chemin de la mémoire, ce qui permettait de plonger le spectateur dans les décors où tout s’était passé. Une image raconte plus que mille mots. Plonger les gens dans ces lieux permettait de ressentir ce que les survivants avaient traversé. Il nous fallait encore « l’image manquante ». J’étudie beaucoup les philosophes, et c’est Georges Didi-Huberman qui a particulièrement travaillé sur cette notion d’image manquante, dans la Shoah et chez les traumatisés de guerre. Pour plonger les spectateurs dans la peau des guérilleros, il fallait recourir à l’animation, car eux-mêmes balayaient vite les moments d’émotion en interview, ils cherchaient à passer rapidement dessus. Par instants, nous parvenions à capter ce silence. Comme pour un roman graphique, c’est une question de point de vue : si l’on filme un accident de voiture, filme-t-on l’impact ou le bruit ? C’est l’art de l’ellipse. Je me suis demandé comment, à partir des interviews, emmener le spectateur et le plonger dans leur peur, dans leur silence, dans ce qu’ils avaient vu. L’animation s’est imposée d’elle-même à la fin, comme la dernière pièce d’un puzzle déjà presque complet.

Christophe Dimitri Réveille par Nicolas Suk Hoon©
Christophe Dimitri Réveille par Nicolas Suk Hoon©

Le film montre que la plupart de ces hommes ne savaient pas vraiment ce qu’était la révolution quand ils se sont engagés. Cela change-t-il, selon vous, la façon dont on devrait lire l’histoire révolutionnaire du XXe siècle ?
Je n’aurai pas la prétention de répondre à cela, mais cela m’a en tout cas beaucoup questionné. Une révolution est faite de tous ces gens-là, qui portent ensemble un même combat. Une fois ce combat gagné, on parvient à s’unir et à faire des compromis pour le porter, mais une fois au pouvoir, il devient très difficile de conserver les différents points de vue, sous peine de fragiliser la force qui vient tout juste de l’emporter. L’écrivain Régis Debray a une phrase que je trouve intéressante : « Une révolution, à un moment donné, se transforme en autre chose, en un État, et cette transformation est généralement pénible, elle a sa dose de répression, et il y a des idéalistes qui ne suivent pas ce mouvement. » Il parlait des gens qui ne sont plus d’accord avec le régime cubain, et qui peuvent se dire : « ce n’est pas moi qui ai trahi la révolution, c’est la révolution qui m’a trahi ». Cette phrase permet de dire qu’à la fin, je ne peux pas prétendre être du côté de Benigno, de Pombo ou d’Urbano. Je comprends pourquoi Benigno a décidé de quitter Cuba. Ce que j’admire, sans dire qu’il a raison ou tort, c’est qu’il était un héros à Cuba, on me l’a d’ailleurs reproché de le montrer, mais je pense qu’il en avait le droit. Ce qui est intéressant, c’est que c’était un héros qui n’avait qu’à fermer les yeux pour vivre tranquillement jusqu’à la fin de sa vie. Pour un homme qui s’était engagé dans la révolution sans savoir ce qu’était vraiment la révolution, nourri de haine parce qu’on avait tué sa femme enceinte, qui voulait simplement se venger, en venir, une fois devenu un héros, à dire que ce statut ne l’intéressait plus, que ce qu’il avait construit ne lui plaisait plus, et préférer partir en France, vivre difficilement en banlieue, y mourir en connaissant à peine quelqu’un, en étant maçon, avec une retraite dérisoire, cela mérite le respect.

Avez-vous rencontré des personnes qui portaient un jugement sur ces survivants pendant votre travail de recherche ?
J’avais rencontré un historien dont les travaux m’ont beaucoup aidé, en Bolivie. Il m’a dit : « Ah, Benigno, vous l’avez rencontré, le traître, il profite des délices du capitalisme à Paris. » Je lui ai répondu que j’étais chez lui, qu’il pouvait me mettre dehors s’il le souhaitait, que son travail était admirable, mais que je connaissais bien Benigno et que, quand nous étions à Paris, il vivait en banlieue et avait du mal à joindre les deux bouts : ce n’était pas la grande vie capitaliste. C’était même moi, capitaliste à mes heures, qui lui payais le café. Le vrai capitaliste, dans cette histoire, ce n’était donc pas Benigno, mais bien cet historien dans son appartement, avec vue sur toute La Paz. Je voulais simplement lui montrer qu’il généralisait, un peu comme lorsqu’on dit que tous les militaires boliviens se valent. Ce n’est pas le cas, pas plus que pour le parti communiste bolivien. C’est pourtant un membre de ce parti qui les a aidés à s’échapper, et dans le film, Urbano précise que le parti ne les a pas accueillis à bras ouverts. Dans tout mouvement, il y a des bons et des mauvais, et nous sommes tombés sur les bons, tout comme sur des membres de l’ELN, l’Armée de libération nationale. C’est plus complexe qu’on ne le dit. Les gens ont tendance à réduire un mouvement à une seule idée. Mais dans les mouvements révolutionnaires, chacun porte un même combat pour des raisons différentes, pas nécessairement pour les mêmes valeurs, ni dans les mêmes détails. Et ce sont souvent ces détails qu’il faut aller chercher.

L’un des faits les plus saisissants du film est que c’est de Gaulle, et non l’URSS, qui a permis le rapatriement des survivants à Cuba. Pensez-vous que cette ironie révèle quelque chose de plus profond sur la Guerre froide ?
C’est effectivement assez savoureux, même si cela fait toujours rire dans les articles, mais c’est vrai : c’est en mars 1968 que le général de Gaulle a aidé les survivants du Che à rentrer à Cuba. Deux mois plus tard, en mai 1968, des étudiants français brandissaient des pancartes du Che avec l’inscription « Dehors de Gaulle, nous sommes Guevara ! ». Or, celui qui avait aidé les survivants, c’était bien lui. Je crois qu’il y avait chez de Gaulle une forme de fascination, même si les gens ont réécrit l’histoire cinquante ans après. Quand il les aide, en 1967, cela ne faisait pas encore dix ans que la révolution avait eu lieu. Il y avait sans doute une forme de respect pout ces résistants qui s’opposaient à quelque chose. Et je crois que tout ce qui embêtait les Américains comme les Russes lui plaisait assez, en électron libre qu’il était. Je ne suis pas politologue, mais parmi les historiens et spécialistes que j’ai rencontrés, c’est Roger Faligot, auteur d’un livre sur la Tricontinentale, qui m’a ouvert les yeux sur ce genre de détails. C’est pour cela que quand les gens s’étonnent de la précision de ce travail, je leur réponds que j’ai lu près de deux cents livres, et que j’ai essayé de condenser tout ce savoir dans un film, en espérant que la vidéosphère aura plus d’impact que la graphosphère. Régis Debray me dit souvent qu’avec un film, j’aurai plus d’impact que lui avec ses livres. Pour lui, la gauche a perdu à partir du moment où l’on est passé de l’écrit à la vidéo, car l’écrit est complexe.

Christophe Dimitri Réveille par François Berthier©
Christophe Dimitri Réveille par François Berthier©

S’il ne devait rester qu’une seule chose de votre film dans l’esprit des spectateurs, quelle serait-elle ?
Qu’on a le droit de ne pas s’abandonner. C’est exactement ce que dit Régis Debray. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut penser à gauche, ou qu’il faut être de gauche. Je dis simplement que lorsqu’on pense que tout est perdu et qu’il n’y a plus d’espoir, il faut bouger, parce qu’on peut tout vous prendre sauf votre dignité. Si cela peut être entendu… J’ai traversé des choses difficiles quand j’étais adolescent, je me suis perdu, je peux le dire sans problème : anorexie, drogue… Et un jour, je suis tombé sur cette histoire, en me disant qu’il y avait des hommes qui avaient vécu bien pire que moi et qui se battaient pour les autres. Cela m’a aidé à sortir de mon nombrilisme, à me demander ce que je pouvais faire pour les autres. Comme je n’ai pas les tripes pour m’engager autrement, je me suis dit qu’il y avait une chose que je savais peut-être faire : un film. C’est aussi une forme de lâcheté, car je suis un privilégié, et le seul risque que je prends, c’est de faire des films. Mais pour répondre au gouvernement qui nous a dit, pendant la Covid, que la culture ne sauve pas des vies, je crois qu’il se trompe. C’est vrai qu’à l’inverse d’un médecin, quand on se trompe, on ne tue personne, mais dire que la culture ne sauve pas des vies est une erreur. J’ai des livres, des films, des musiques qui m’ont sauvé, qui m’ont permis de continuer, ou qui m’ont accompagné dans mes moments de douleur.

La sélection en Séance Spéciale à Cannes consacre plus de vingt années de travail. Vivez-vous cela comme une forme de justice poétique, à l’image de vos survivants qui ont fini par atteindre Cuba ?
Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, a dû avoir pitié de tout ce temps investi (rires). Plus sérieusement, quand mes producteurs m’ont annoncé, tout excités, que nous étions sélectionnés à Cannes, je leur ai répondu que c’était évident. Ils m’ont trouvé prétentieux, alors je précise : ce que je voulais dire, c’est qu’il était évident, vingt-deux ans après, même si les survivants ne sont plus là pour le vivre, qu’ils termineraient à Cannes. Au même titre qu’ils n’auraient jamais dû sortir vivants de Bolivie, nous n’aurions jamais dû aller à Cannes, et il n’y a qu’avec eux que cela pouvait arriver. Je pense qu’ils sont touchants parce qu’ils n’auraient jamais dû réussir, et pourtant ils ont réussi. Il y a quelque chose là-dedans auquel on a tous envie de s’accrocher, en se disant que c’est possible. Et cela l’est. Je disais à ma psychologue, en 2017, que ce ne serait pas dans cette vie-là. Aujourd’hui, non seulement cela l’est, mais cela va bien au-delà. C’est ce que je disais tout à l’heure en riant : il faut me pincer, je vais me réveiller dans mon lit et me dire que je suis encore en train de monter mes archives, que tout cela n’est pas possible. Je demandais souvent à mes distributrices pourquoi elles s’obstinaient avec un film où les protagonistes parlent tous espagnol. Elles y ont cru, finalement, au point de me dire d’arrêter de les décourager. Je m’entends bien avec tout le monde, et chacun m’a laissé faire le film que je voulais, tout en me bousculant un peu.

Christophe Dimitri Réveille par Nicolas Suk Hoon©
Christophe Dimitri Réveille par Nicolas Suk Hoon©

Votre prochain film mettra-t-il autant de temps à voir le jour ?
Comme je suis dépressif, je me dis que tout ne pourra pas être aussi parfait pour le prochain (rires). Celui-ci, en tout cas, on ne pourra pas mettre encore vingt-deux ans à le faire. Il se fera avec Swann Arlaud, Régis Debray, Nina Meurisse et Carmen Castillo.

Régis Debray dit, dans votre film, que l’impensable est toujours possible. Cette phrase résume-t-elle aussi, pour vous, l’aventure de ce documentaire ?
En tout cas, elle résume le fait que nous soyons à Cannes, franchement, oui. Et terminer cet entretien sur une phrase de Régis Debray me convient très bien. Ses livres sont incroyables, il faut vraiment les lire.