[Interview] India Hair : « J’ai besoin de découvrir une histoire, plus qu’un rôle »

India Hair par François Berthier©
India Hair par François Berthier©

Formée au Conservatoire et révélée par Camille redouble (2012, Noémie Lvovsky), India Hair a construit depuis un parcours à son image : singulier, porté vers des univers atypiques, qu’il s’agisse de celui de Gustave Kervern et Benoît Delépine ou de séries comme Polar Park. Une touche d’Angleterre s’y ajoute, héritage d’une mère britannique et d’une enfance londonienne, à laquelle elle attribue volontiers son goût pour l’humour pince-sans-rire. Cette année, elle apparaît dans deux sélections cannoises : celle, en compétition officielle, d’Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, et celle, plus discrète, des Matins merveilleux, premier long métrage d’Avril Besson, présenté en Séance Spéciale et dont la sortie en salles françaises est prévue le 29 juillet 2026.

De vieux vinyles disco échoués dans une Twingo, un deuil encore à vif, une plage méditerranéenne désertée par l’hiver : Les Matins merveilleux suit Charlie, qui vient de perdre sa grand-mère et part sur les traces d’une histoire d’amour qu’elle n’a jamais connue, celle de sa mère. Sur ce chemin, elle croise Titou, caviste rêveur incarné par Éric Cantona, et surtout Marina, campée par Raya Martigny, avec qui elle esquisse une romance à la fois pudique et lumineuse. Avril Besson aurait pu jouer la carte du contraste entre ses deux héroïnes ; elle préfère la douceur pour enrober son récit quasi initiatique. India Hair y retrouve le personnage Charlie, dix ans après ses débuts aux côtés de la réalisatrice, un an après le court métrage qui en esquissait déjà les contours. Un personnage taillé pour elle par une cinéaste qui, confie-t-elle, la connaît mieux que quiconque. À l’occasion de cette sortie en salles, retour avec elle sur cette fidélité de longue date, sur la construction d’un personnage aux frontières de la naïveté, et sur ce que représente pour elle ce printemps cannois, partagé entre deux films.

Vous avez grandi entre les cultures anglaise et française. Cela nourrit-il vos choix d’interprétation ou de rôles ?
Je ne sais pas vraiment. Peut-être que je suis plus sensible à une certaine forme d’humour. On m’a parfois dit que j’avais une interprétation un peu décalée des choses. Je ne m’en rends pas compte moi-même, mais j’ai été beaucoup nourrie par l’humour anglais, à travers les films et les séries, donc peut-être que cela infuse.

Vous êtes à l’affiche du film Les matins merveilleux, d’Avril Besson, avec qui vous collaborez depuis une dizaine d’années. Comment cette longue complicité s’est-elle ressentie dans votre manière d’incarner Charlie ?
Elle m’avait vue dans Camille redouble, alors qu’elle était encore à la Fémis. On s’est rencontrées parce qu’elle voulait me proposer son film de fin d’études. Nous ne l’avons finalement pas tourné, mais nous avons travaillé ensemble sur plusieurs projets depuis. Charlie est donc un personnage que je connais depuis longtemps. Avril a d’abord écrit le long métrage, puis le court, car nous avions du mal à monter le premier : nous avons donc décidé de faire le second en attendant. Cette complicité se ressent surtout dans la direction d’acteurs. Elle joue parfois un peu ce qu’elle attend de moi, puis j’intègre cela et je le transforme. Beaucoup de choses passent sans les mots, c’est très fluide.

Vous avez été formée au Conservatoire, elle à la Fémis en montage. Sentez-vous une différence dans la façon dont une réalisatrice qui monte elle-même dirige ses acteurs ?
Oui, complètement. Je pense qu’elle sait exactement ce dont elle a besoin, donc elle ne va pas nous épuiser en nous demandant de refaire la même scène sous des angles différents. On peut tourner plusieurs prises, mais pas parce qu’elle cherche à se couvrir faute d’avoir un point de vue clair : au contraire, elle en a un, et c’est ce qui rend le travail formidable. Elle sait comment elle va monter, elle sait ce dont elle a besoin, et on se sent complètement en confiance dans son regard.

Vous reprenez ici le rôle de Charlie, déjà présente dans le court métrage Queen SIze, un personnage un peu étrange, burlesque, presque naïf. Comment évite-t-on la caricature avec un rôle comme celui-là ?
Je ne suis pas sûre qu’elle soit naïve. J’ai surtout l’impression que Charlie est sans aucun jugement ni préconception, ce qui la rend très ouverte. Je la pense un peu comme une enfant qui va vers des situations nouvelles et les découvre. Elle se laisse porter, tout simplement.

La réalisatrice Avril Besson parle de votre « étrangeté burlesque » comme d’une matière précieuse. Est-ce quelque chose que vous cultivez consciemment ?
Pas du tout. En revanche, je crois que cela m’attire d’aller vers des réalisateurs qui ont cette même sensibilité. Je pense par exemple aux films de Gustave Kervern et Benoît Delépine, ou à des séries comme Polar Park, de Gérald Hustache-Mathieu, ou Des gens bien, de Matthieu Donck. Ce sont des univers qui m’attirent.

Le film refuse le conflit dramatique classique. En tant qu’actrice, comment crée-t-on une tension, une dynamique, quand le scénario choisit délibérément la douceur ?
Je crois qu’il y a des constructions scénaristiques qu’on a le droit de refuser (rires). Ce n’est pas à nous de prendre ça en charge, c’est à la mise en scène. Moi, je m’intéresse aux situations et aux dialogues ; je ne me préoccupe pas de la mise en scène, j’essaie simplement d’être dans la vérité de la situation.

India Hair par François Berthier©
India Hair par François Berthier©

La mélancolie du film s’est imposée en cours d’écriture, en partie à cause du décès de la grand-mère d’Avril Besson. Avez-vous senti ce glissement pendant le tournage ?
Oui. Je ne l’avais pas tellement ressenti à la lecture du scénario. Concernant mon personnage, je m’en suis rendu compte en réalisant à quel point elle était, inconsciemment, partie sur les traces de sa mère, ce qui n’était pas du tout le cas au départ. Comme si elle venait finalement à la rencontre du fantôme de sa mère. J’ai été très émue par cela, mais je ne l’avais pas vu venir. En voyant le film, j’ai compris à quel point cela avait coloré une quête qui n’en était pas une au départ, et qui lui permet à la fois de rencontrer la mère qu’elle a si peu connue et de rencontrer une nouvelle famille.

Le film ne mentionne jamais la transidentité du personnage de Marina, jouée par Raya Martigny, elle-même transgenre dans la vie. Ce silence changeait-il quelque chose dans votre jeu, dans vos scènes ensemble ?
Complètement ! Je pense qu’il faut une multiplicité de représentations sans toujours avoir besoin d’explications. Il y a tellement de gens différents sur cette planète. Ces deux personnages font partie de cette diversité, et c’est tout. On a besoin de représentations différentes, parce que les gens ont soif d’altérité.

Pour ce film, vous avez tourné une scène d’intimité sans coordinatrice d’intimité, en la co-réalisant avec la réalisatrice et votre partenaire de jeu, Raya Martigny. Qu’est-ce que cela change de tourner dans ces conditions ?
Cela me convient avec Avril, et cela me convient avec Raya. Après, tout dépend de qui réalise et des situations. Ce que je trouve magnifique, c’est que, pour un autre film que je vais tourner, j’ai lu le scénario et je n’ai à aucun moment pensé qu’il fallait une coordinatrice. La production m’en a pourtant présenté une, et je me suis dit : quelle délicatesse ! Désormais, on réfléchit à la scène ensemble, on collabore, il n’y a plus rien d’imposé. C’est ma sensation en tout cas. Je trouve qu’il y a une vraie attention portée à ce que peut traverser un acteur, et c’est essentiel. Pour le premier baiser avec Raya, le vrai défi était surtout pour le cadreur : elle et moi avons des tailles très différentes, elle est plus grande et moi plus petite, donc il fallait trouver le bon angle et la bonne prise de vue pour ce baiser (rires).

Dans votre carrière, y a-t-il un rôle que vous n’avez pas encore joué et qui vous manque ?
Non, je ne crois pas. Ce qui me plaît avant tout, c’est de découvrir une histoire à laquelle j’ai envie de participer, plus qu’un rôle en particulier. Il y a des réalisateurs et des réalisatrices avec qui j’aimerais travailler parce que j’aime leur travail, pas parce que j’attendrais un rôle précis

Vous avez des noms en tête ?
J’aimerais travailler avec Alice Winocour. J’adorerais aussi travailler avec Cristian Mungiu, dont j’ai hâte de voir le dernier film. Radu Jude m’intéresserait également.

India Hair par François Berthier©
India Hair par François Berthier©

Vous êtes à Cannes avec deux longs métrages cette année, puisque vous êtes aussi au casting d’Histoires parallèles, d’Asghar Farhadi. Quel effet cela fait-il d’avoir deux présences simultanées dans la même sélection ?
J’ai d’abord été très touchée d’être invitée pour le film d’Asghar Farhadi, d’autant que j’y ai un tout petit rôle. Partager cette montée des marches et découvrir le film à cette occasion, c’était magnifique. C’est un réalisateur que j’admire, humainement et dans son travail. Et être entourée d’actrices aussi incroyables, en vrai, c’était fou. Pouvoir enfin présenter le film d’Avril Besson, qui a mis longtemps à se monter, et se dire qu’on va le partager ici, en Séance Spéciale, c’est magnifique aussi. En plus, je n’ai tourné que deux films l’année dernière, et les voilà tous les deux ici : je suis donc très heureuse.

Comme Asghar Farhadi, de plus en plus de réalisateurs étrangers font appel à des acteurs français. Pensez-vous qu’il est plus facile qu’avant de s’exporter ?
Je pense qu’en tant qu’acteur, on a envie de travailler avec des regards différents. Ce n’est pas qu’une question d’initiative de l’acteur, il y a aussi la possibilité d’avoir accès à ces projets, encore faut-il qu’elle soit partagée. Je ne peux vraiment parler que de mon point de vue, parce que je n’ai pas un regard sur la fabrication des films ni sur les choix de production. Mais, par exemple, je vais bientôt travailler avec un réalisateur argentin, et nous serons plusieurs Français dans ce film. Donc oui, peut-être.

Qu’est-ce qui vous attire dans le fait de collaborer avec des réalisateurs étrangers ?
J’adore ça, parce qu’on découvre une manière différente de travailler, y compris avec les équipes techniques. J’ai par exemple tourné en Inde, et j’étais fascinée de voir combien de personnes il y avait à chaque poste. J’ai aussi tourné en Thaïlande l’année dernière, pour une série : il y a des choses qui se recoupent et d’autres qui sont très différentes. J’aime observer l’artisanat du cinéma.

Dans quel pays avez-vous été le plus surprise par cet artisanat ?
En Inde, à Calcutta. C’est là que c’était le plus différent. Il y a énormément de monde à chaque poste : chaque technicien a une tâche plus réduite à accomplir, mais avec énormément d’attention. C’était la même chose du côté du maquillage, notamment pour Adil Hussain, un acteur que j’adore et avec qui je travaillais. Sa préparation était très différente de la mienne. C’était passionnant à observer. Et la nourriture était excellente (rires).

En observant les différents métiers du cinéma, avez-vous déjà eu envie de réaliser votre propre film ?
Oui, ça m’intéresse. J’ai justement écrit un court métrage, et j’essaie de le financer.