[Interview] Karim Lakzadeh : « L’idée de feindre la mort pour commencer une nouvelle existence m’a inspiré… »

Karim Lakzadeh par Geoffroy Cretien©
Karim Lakzadeh par Geoffroy Cretien©

Réalisateur iranien de fictions alternatives, touche-à-tout expérimental passé par le court métrage (The Gambler, sélectionné au FIFF (Suisse) avant de s’imposer avec des longs comme Red Head, présenté à Mannheim-Heidelberg (Allemagne), The Great Leap, montré à Fantaspoa (Brésil), ou encore Dark Matter, sélectionné à Karlovy Vary en 2023 (République tchèque), Karim Lakzadeh poursuit avec Living Twice, Dying Thrice une œuvre marquée par une approche singulière de la narration et de la forme. Film de clôture de l’ACID à Cannes 2026, ce cinquième long métrage raconte l’histoire de trois mineurs qui, ayant survécu à l’effondrement d’une mine, choisissent de se faire passer pour morts afin que leurs familles touchent une indemnisation, une clandestinité absurde qui les entraîne, entre tensions familiales et quête d’identité, jusqu’à Téhéran. Tourné dans la discrétion et en marge du système officiel iranien, sur plusieurs périodes courtes étalées sur près d’un an, le film déploie une fable sociale aussi burlesque que subversive, portée par une troupe d’acteurs et d’actrices qui donne corps à des figures féminines fortes, loin des représentations habituelles du cinéma social iranien. Encore sans date de sortie en France, le film sera projeté à l’automne à Paris et probablement dans d’autres villes, dans le cadre des reprises de la sélection de l’ACID. Rencontre avec son réalisateur, venu le présenter à Cannes.

D’où vous est venue l’idée de ce film, où trois mineurs ayant survécu à un effondrement décident de se faire passer pour morts ? S’agit-il d’un fait divers réel, ou plutôt d’une métaphore que vous cherchiez à incarner ?
C’est un mélange des deux. Tout est parti d’un fait divers qui se produit en Iran comme ailleurs dans le monde : l’effondrement d’une mine. Mais s’y est ajouté ce désir de mourir pour mieux vivre. C’est cette rencontre entre le fait divers et l’idée de feindre la mort pour commencer une nouvelle existence qui m’a inspiré.

Vous venez d’une famille ouvrière et vous dites bien connaître la façon dont ces gens regardent la vie, ainsi que leurs mécanismes de défense, fondés selon vous sur la contradiction. Dans quelle mesure ce film est-il personnel pour vous ?
Il est vrai que je viens d’un milieu ouvrier que je connais bien. Mais ce qui est le plus personnel pour moi dans ce film, c’est surtout cette idée de recommencer une nouvelle vie. Dans ma propre existence, je me suis marié, puis j’ai divorcé et j’ai commencé une nouvelle vie. J’ai réalisé des films, j’ai changé de méthode, j’ai fait du cinéma autrement. À chaque fois, j’ai recommencé quelque chose. C’est cet aspect-là qui me touche le plus dans le film, plus encore que la dimension ouvrière.

Le titre lui-même, Vivre deux fois, mourir trois fois, semble presque philosophique. Comment avez-vous construit ce paradoxe identitaire, celui d’hommes vivants mais administrativement morts, contraints d’inventer une autre existence ?
Cela s’est construit petit à petit, car nous n’avions pas de scénario complet et figé au départ. Le projet s’est décomposé en plusieurs étapes, ce qui nous a permis d’analyser chaque séquence au fur et à mesure du tournage. Au départ, l’histoire m’appartenait encore un peu ; puis, en tournant, les personnages ont pris cette décision de mourir pour pouvoir vivre, et le film s’est construit jusqu’à ce moment-là. D’autres éléments sont venus ensuite, comme le désir de la famille et du système de récupérer leurs corps. C’est là, je crois, la clé du film : ce corps de travailleur devient un objet que le système et la famille veulent récupérer pour s’enrichir. On mesure alors à quel point cet homme est seul, et que tout le monde, au fond, cherche à l’exploiter.

Karim Lakzadeh par Geoffroy Cretien©
Karim Lakzadeh par Geoffroy Cretien©

Votre film est une fable sociale aux accents burlesques. Vous citez Jim Jarmusch et Aki Kaurismäki parmi vos références. Comment ces influences ont-elles concrètement nourri vos choix de mise en scène et de ton ?
Ces cinéastes, bien que très différents les uns des autres, partagent un point commun : chez eux, les émotions ne sont jamais prises au sérieux, ni la vie ni la mort n’ont vraiment d’importance. Tout est teinté d’humour et de subtilité. C’est cette approche qui m’a inspiré, celle de Jarmusch, de Kaurismäki, mais aussi de Godard : une forme de comédie noire où ni les personnages ni la vie elle-même ne sont particulièrement drôles, et pourtant tout reste léger. Si l’on compare cela à la vie en Iran aujourd’hui, les situations sont peut-être moins amusantes, la vie moins absurde, mais c’est peut-être cette combinaison, entre l’humour de ces cinéastes et la réalité iranienne, qui donne au film toute sa singularité.

Le tournage s’est étalé sur quatre semaines réparties sur une année entière, en raison de la nature indépendante et discrète du projet. Comment construit-on une narration avec une telle discontinuité de production ?
Si demain une grande production me proposait de financer un film, je lui demanderais de me laisser tourner de cette façon, étalée en plusieurs parties, parce que cela me laisse le temps de réfléchir à la narration. Je ne sais pas si beaucoup de sociétés de production accepteraient de travailler ainsi, mais cette manière de faire des films est essentielle pour moi : elle permet de prendre du recul sur l’histoire que l’on raconte. J’espère pouvoir continuer à faire des films de cette manière jusqu’à la fin de ma vie.

Avec Dark Matter, votre précédent long métrage, vous aviez déjà choisi de ne pas respecter l’obligation du port du voile à l’écran, une décision que vous rattachiez à une « révolution intérieure » contre les fausses images. Living Twice, Dying Thrice s’inscrit dans la même démarche. Qu’est-ce qui a changé depuis, dans votre rapport au risque ?
C’était en 2022, un moment charnière en Iran. À l’époque, nous avions le sentiment de faire quelque chose de nouveau, d’audacieux. Mais depuis, le sujet du voile est devenu presque une habitude, au point que nous n’y pensons plus vraiment. Sur ce tournage, nous étions peut-être encore conscients de faire un film sans voile, mais je ne sais pas si les images sont si différentes : une jeune fille seule chez elle, sans voile, c’est simplement une femme seule chez elle en Iran, même si à l’écran on nous demande de la montrer voilée. Ce n’est que de la fiction. Sur Dark Matter, nous avions tous le sentiment de faire quelque chose de nouveau, mais on s’y habitue vite, et pour Living Twice, Dying Thrice, nous avons eu le temps de réfléchir à des questions plus importantes encore. L’excitation initiale et le risque propre à ce mode de tournage s’estompent rapidement, c’est un fait. Quel que soit le style de cinéma que l’on choisit, je suis peut-être un exemple pour d’autres cinéastes qui, eux, ne prennent pas ce risque. Je n’aime pas forcément leurs films, mais la vérité, c’est qu’eux aussi prennent des risques, à leur manière. Quel que soit le film que l’on réalise, le risque fait partie du métier, et comme la loi elle-même n’est pas clairement définie, nous n’en connaissons pas vraiment les limites.

Le dossier de presse de votre film précise que certaines informations sur vos conditions de tournage ne peuvent être révélées pour des raisons de sécurité. Sans entrer dans les détails qui vous exposeraient, comment vivez-vous le fait que votre cinéma soit lui-même en danger en Iran ?
Pour toute l’équipe, y compris les jeunes actrices, faire du cinéma donne un sens à notre vie. Alors on le fait : on ne peut pas s’en empêcher, et on ne peut pas non plus faire des films qui présenteraient de fausses images ou qui mentiraient. Mais en même temps, les contours du danger et du risque ne sont plus très précis pour nous depuis quelques années, tant les autorités ont changé de comportement face à ce genre de films. On ne sait pas vraiment à quoi s’attendre après en avoir réalisé un. Le niveau de risque reste flou : cela peut aller de rien du tout à une amende, voire une condamnation. On ne connaît pas les limites de la sanction possible, ni celles de ce risque…