[Interview] Yoann Zimmer : « On peut raconter énormément de choses sans les verbaliser »

Yoann Zimmer - DR©
Yoann Zimmer - DR©

Des frères Dardenne à François Ozon, en passant par Lucas Belvaux et Davy Chou, Yoann Zimmer trace son chemin dans le cinéma d’auteur, avec une prédilection pour les personnages cabossés et les zones d’ombre de l’âme humaine. Originaire de Namur, le comédien belge, qui se rêvait footballeur avant de découvrir le théâtre, cultive une certaine discrétion, préférant laisser parler ses rôles plutôt que se raconter. Dans Au sein des autres, téléfilm de Vania Leturcq diffusé mercredi 28 octobre 2026 sur France 2, il incarne Fabrice, un homme confronté à un cancer du sein, une maladie dont il ignorait lui-même qu’elle pouvait toucher les hommes. Face à Sofia Essaïdi, il prête ses traits à un personnage peu bavard, dont les certitudes viriles vacillent au fil de la maladie et d’une amitié inattendue. Rencontre avec un acteur qui évoque sans détour ce rôle éprouvant, son rapport au métier et ses envies de cinéma.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’incarner Fabrice dans Au sein des autres ? Le personnage ou le sujet, encore méconnu, du cancer du sein chez l’homme ?
Avant même de lire le scénario, il y a eu Vania Leturcq, qui m’a contacté. J’avais envie de travailler avec elle, tout comme avec Sofia Essaïdi. En découvrant le texte, j’ai appris que les hommes pouvaient eux aussi développer un cancer du sein. Si je l’ignorais, c’était déjà une bonne raison d’en parler, avec cette dimension de prévention. Le personnage m’intéressait également. À travers la maladie et les épreuves qu’il traverse, il déconstruit certains aspects de sa masculinité et se libère peu à peu des carcans dans lesquels il s’est enfermé. J’avais envie de montrer cet homme qui retire progressivement ses protections et qui, au fil de ce qu’il vit, évolue.

Le cancer touche ici une partie du corps culturellement associée au féminin. Ce rôle a-t-il changé votre regard sur la masculinité et la vulnérabilité des hommes ?
Oui, même s’il m’est difficile de dire précisément en quoi. Chaque fois que l’on passe du temps avec un personnage, qu’il s’agisse d’un premier rôle ou non, cela nous transforme un peu. Nous avons tourné dans un véritable hôpital, notamment dans une salle de chimiothérapie, au contact de personnes qui vivent réellement cette maladie. Nous sommes là pour jouer, mais les émotions que nous traversons finissent forcément par nous influencer. Le film aborde aussi le rapport au père, qui m’intéresse beaucoup. Ce sont des questions qui me touchent, qui résonnent avec notre époque et que je cherche aussi à explorer personnellement.

Comment vous êtes-vous préparé à ce rôle ? Avez-vous pu rencontrer des patients ou des soignants avant le tournage ?
J’enchaînais avec le tournage de la série Haemers, donc j’ai eu assez peu de temps pour me préparer et je n’ai pas pu rencontrer de patients en amont. Le travail a d’abord été physique, avec les prothèses, le faux crâne, la cicatrice sur le pectoral. Porter tout cela inscrit déjà quelque chose dans le corps. Nous avons ensuite fait des lectures avec Sofia Essaïdi et Vania Leturcq pour nous approprier le texte, notamment pour trouver le bon équilibre entre les moments d’humour, qu’il était important de préserver, et les séquences plus dramatiques. Vania m’a également fait découvrir Punk à sein, un roman graphique que je recommande. Il raconte le parcours d’une femme atteinte d’un cancer du sein et m’a permis de mieux comprendre les différentes étapes médicales, mais aussi les émotions qui les accompagnent. J’ai également revu des films. Et puis, le fait de tourner à l’hôpital, entouré de figurantes dont beaucoup avaient réellement été touchées par la maladie, nous a forcément imprégnés de cette réalité.

Justement, tourner dans un véritable hôpital à Lille a-t-il influencé votre manière de jouer ?
Oui, énormément. Plus les choses sont concrètes, plus il m’est facile d’y croire. L’hôpital continuait de fonctionner pendant le tournage. Il suffisait de traverser un couloir pour croiser un malade allongé sur un lit. On se rappelait alors que nous étions en train de jouer quelque chose que d’autres vivaient réellement. Je n’aime pas parler de responsabilité ou de pression, mais cela nous touche nécessairement. On se demande comment se rapprocher au mieux de cette réalité et ce qu’elle provoque en nous.

Fabrice est un homme qui exprime peu ce qu’il ressent. Comment avez-vous travaillé cette intériorité, qui passe davantage par les regards et les gestes que par les mots ?
C’est tout le travail du jeu intérieur ! (rires). Je n’ai pas de méthode unique, je m’adapte aux personnages. Je suis passé par le conservatoire, que je n’ai pas terminé. J’y ai appris des choses, puis sur les plateaux, dans la vie, et je continue à me former dès que je le peux. Avec le temps, on se constitue une petite boîte à outils dans laquelle on va puiser. Pour Fabrice, l’approche était très physique, puisque les différentes étapes médicales sont largement filmées à travers son corps. Quand on me comprime le pectoral pour un examen, on le fait réellement. Évidemment, je ne ressens pas la douleur du personnage, mais cette sensation constitue un point de départ, une sorte de déclic. Pour le reste, je crois qu’on peut raconter énormément de choses sans les verbaliser. J’aime le texte, mais je trouve aussi qu’on peut parfois en supprimer beaucoup. Au cinéma, un regard ou un mouvement de tête suffit à faire passer une émotion. C’est ce que j’ai toujours aimé comme spectateur et ce qui m’intéresse comme acteur. Il faut nourrir l’intériorité du personnage tout en restant disponible à ce que proposent les partenaires. C’est un aller-retour permanent entre le texte, les autres et soi-même. Il faut garder ses antennes ouvertes, être à 360 degrés, puis revenir presque instantanément à ce qui se passe en soi.

Vous avez souvent interprété des personnages cabossés et vous avez déclaré que « les gens lisses, ce n’est pas très intéressant ». Quelles sont les aspérités de Fabrice qui vous ont séduit ?
Une représentation trop lisse d’un personnage ne m’intéresse pas. Nous avons tous du bon et du mauvais en nous, et j’aime explorer cette complexité, sans tomber dans le manichéisme. Fabrice s’isole, sans doute pour se protéger autant que pour protéger les autres. Mais, ce faisant, il adopte des comportements difficiles à comprendre pour son entourage et peut blesser ceux qui l’aiment. Cela me parle, parce que nous avons tous tendance, à certains moments, à garder des choses pour nous alors que les personnes qui nous entourent auraient peut-être besoin qu’on les partage. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment cet homme, qui ne verbalise presque rien, apprend progressivement à communiquer. C’est aussi le parcours des deux personnages. Sortir de soi, aller vers les autres, parler, cela permet de s’apaiser et de s’enrichir de leurs expériences. Je sais que cela peut sembler un peu convenu, mais c’est important de le rappeler à une époque où l’on s’isole de plus en plus. Il y avait aussi cette virilité très présente dans le corps de Fabrice au début du film. J’avais envie d’incarner un homme enfermé dans ses protections, dans ses carcans virils, et de montrer comment il s’en débarrasse peu à peu, comme s’il retirait des couches successives.

Cette évolution passe notamment par sa rencontre avec Nour, incarnée par Sofia Essaïdi. Leur relation échappe aux schémas habituels de la fiction. Comment l’avez-vous construite ensemble ?
Je suis très heureux que leur relation soit une amitié et non une histoire d’amour. On montre finalement assez rarement une véritable amitié entre un homme et une femme à l’écran, alors que c’est quelque chose de précieux. Les amitiés font du bien. Nous avons commencé à travailler cette relation dès les lectures. Sofia et moi avions tous les deux envie de jouer ensemble. Ces premières séances nous ont permis de découvrir nos façons de travailler, de nous écouter et de nous rendre disponibles l’un à l’autre. Une connivence s’est installée progressivement, que nous avons ensuite nourrie sur le plateau, en passant du temps ensemble et avec nos personnages.

Et comment la réalisatrice Vania Leturcq vous a-t-elle accompagnés dans ce travail ? Vous laissait-elle une part d’improvisation ?
Oui, il y avait de la place pour l’improvisation, mais dans un cadre très précis. Vania pouvait nous demander de jouer une scène avec une certaine couleur, puis d’en explorer une autre, parfois presque contradictoire avec ce que disait le texte. On essayait malgré tout, quitte à s’éloigner momentanément de la situation, pour découvrir d’autres possibilités. Ensuite, nous faisions une sorte de synthèse de ces propositions. C’est une manière de travailler très intéressante et rassurante, parce qu’on sent qu’elle sait où elle veut aller. Sofia avait sa façon de collaborer avec elle, moi la mienne, et cette liberté m’a permis de lâcher prise.

Vous avez confié que certains rôles pouvaient vous prendre beaucoup d’« énergie vitale ». Qu’est-ce que celui de Fabrice vous a demandé, émotionnellement et physiquement ?
Un rôle comme celui-ci mobilise forcément beaucoup d’émotions. Quand vous passez une journée à pleurer, vous finissez par être vidé. Mais je ne le vois pas comme quelque chose de négatif. Si je fais ce métier, c’est justement parce que j’aime traverser toutes ces émotions. Être comédien, c’est avoir la chance de vivre énormément de choses en une seule journée. Il est assez normal d’être fatigué le soir quand on a autant ri que pleuré. Il y avait aussi une dimension très physique. Je portais une prothèse sur le pectoral et, à un moment du film, Fabrice souffre d’une raideur à l’épaule. À force de jouer cette gêne, je l’ai encore ressentie quelque temps après le tournage, du côté où je l’avais simulée. On va chercher des choses dans le corps qui finissent parfois par nous modifier légèrement. Ce film m’a également sensibilisé à l’autopalpation. Depuis, lorsque je vais chez le médecin, je lui demande de vérifier cette zone. Et tout va bien ! C’est une prise de conscience que je garde de cette expérience.

Revenons à votre parcours. Vous avez grandi à Namur, loin du milieu du cinéma, et vous rêviez plutôt de devenir footballeur. Comment êtes-vous venu au métier d’acteur ?
Tout est parti d’un stage de théâtre, un été, juste avant mon entrée au conservatoire. J’ai aimé ce que j’y ai découvert et les pédagogues m’ont encouragé à tenter le concours d’une école. Je l’ai passé et j’ai été admis, même si j’ai ensuite rencontré des difficultés au conservatoire. La véritable révélation du jeu face caméra est arrivée avec mon premier court métrage, que j’ai tourné pendant ma première année. Je me suis immédiatement senti bien sur un plateau de cinéma.

Vous avez découvert le cinéma relativement tard, en empruntant de nombreux films à la médiathèque pour rattraper votre culture cinématographique. Quels films vous ont particulièrement marqué ?
Je n’ai jamais vraiment eu d’idoles. Je respecte ceux qui en ont, mais ce n’est pas mon rapport aux artistes. Tout le monde a des défauts, et on s’en rend d’ailleurs de plus en plus compte. En revanche, certains parcours et certains cinéastes m’inspirent. Plus jeune, j’aimais beaucoup le cinéma de Martin Scorsese. Les Affranchis m’avait particulièrement impressionné. C’est un film très fort, qui a peut-être contribué à éveiller mon envie de jouer. Mais je n’avais pas de poster de Scorsese chez moi et je ne regardais pas exclusivement ses films ! Enfant, j’adorais aussi Les Trois Frères et The Mask.

Vous avez ensuite tourné avec les frères Dardenne, François Ozon ou encore Lucas Belvaux. Votre rôle dans Des hommes vous a valu une nomination au Magritte du meilleur espoir masculin. Considérez-vous ce film comme un tournant ?
Non, pas vraiment. C’était un rôle intéressant et une belle expérience, mais je ne le considère pas comme un tournant. D’autant qu’il n’y a pas eu de Festival de Cannes cette année-là, alors que Des hommes devait y être présenté, tout comme Été 85 de François Ozon, dans lequel j’avais un petit rôle. J’ai beaucoup aimé travailler avec Lucas Belvaux, notamment sur la langue. Comme le film se déroulait à une autre époque, je ne pouvais pas modifier le texte à ma guise. Cette exigence me plaisait. Mais je n’ai pas envie de placer un film au-dessus des autres. J’ai vécu tellement de beaux moments auparavant ! Mon premier court métrage a été un véritable tournant, simplement parce que c’était le premier. Travailler avec les frères Dardenne a été une expérience marquante, tout comme le film de Julia Kowalski. À chaque fois, je mesure la chance que j’ai d’exercer ce métier.

De ces premiers films à Retour à Séoul, vous semblez attiré par un cinéma qui observe ses personnages sans les juger. Est-ce un choix conscient ?
Je ne sais pas si les réalisateurs ont construit cette image de moi, mais c’est effectivement quelque chose que je recherche. J’aime interpréter des personnages sans porter de jugement sur eux. Pour moi, c’est même assez fondamental. C’est sans doute lié aux films dans lesquels je joue. Dans certaines comédies, par exemple, les personnages sont parfois très marqués, presque caricaturaux. Ce n’est pas une dramaturgie vers laquelle je me suis naturellement dirigé jusqu’ici. Je pense que cette recherche s’est d’abord faite inconsciemment, avant de devenir un choix plus assumé.

Vous êtes également passé derrière la caméra avec le court métrage Sauce à part. Cette expérience de réalisateur a-t-elle changé votre manière d’aborder le métier d’acteur ?
Oui, cela m’a donné davantage de confiance. Quand on réalise, on comprend que le metteur en scène cherche lui aussi, qu’il doit constamment s’adapter et que ce n’est pas toujours évident. J’éprouve autant de plaisir à travailler avec mes partenaires lorsque je joue qu’à diriger des acteurs quand je suis derrière la caméra. Cela m’a aussi beaucoup aidé à relativiser les castings. En tant qu’acteur, on peut sortir d’une audition en se disant qu’on n’a pas été assez bon, qu’on aurait dû faire autrement. Mais quand on se retrouve de l’autre côté, on comprend qu’un comédien peut être excellent sans correspondre à ce que le réalisateur imagine pour son personnage. Ce n’est pas une question de talent. Depuis, j’essaie simplement de donner le meilleur de moi-même et d’accepter que le choix final ne dépende pas uniquement de ma prestation.

Avez-vous envie de poursuivre dans la réalisation ?
Absolument. Je suis très heureux d’avoir réalisé Sauce à part et j’aimerais faire d’autres films. Pas pour le simple fait de réaliser, mais parce que j’ai une autre histoire à raconter. Je ne suis pas encore prêt à en parler davantage. Il y a également un projet de film consacré à la vie du peintre Stéphane Mandelbaum, que je n’ai pas écrit et que je ne réaliserai pas, mais dans lequel je vais jouer.

Vous êtes assez discret sur les réseaux sociaux et sur votre vie privée. Est-ce une manière de préserver votre liberté d’acteur ?
C’est à la fois personnel et lié à ma façon d’envisager ce métier. Je n’ai pas particulièrement envie d’exposer ma vie privée. J’aime garder une part de moi à l’abri et protéger mes proches, qu’ils appartiennent ou non à ce milieu. Nous sommes déjà suffisamment exposés à travers nos rôles et dans les médias. Certains acteurs sont très présents publiquement, et cela peut être une bonne chose pour eux. Mais ce n’est pas ce que je recherche. Je préfère que les spectateurs puissent continuer à projeter différentes choses sur moi à travers les personnages que j’incarne. Regardez Leonardo DiCaprio. Plus on en sait sur quelqu’un, plus on a tendance à le juger. Bien sûr, il faut parfois accepter une certaine exposition. On peut faire de la mode, participer à des événements, et cela permet aussi de soutenir des projets moins financés auxquels on tient. J’essaie de trouver un équilibre, sans perdre de vue l’essentiel. Mon métier, c’est de jouer, et c’est ce que j’aime.

Après tous ces personnages souvent tourmentés, vers quels rôles aimeriez-vous aller aujourd’hui ?
Avec l’âge, j’ai envie d’interpréter des personnages plus adultes, pourquoi pas un père. Et j’aimerais aussi beaucoup aller vers la comédie ! Une bonne comédie, intelligente, qui me fasse rire et que j’aurais moi-même envie de voir. Parce que j’adore rigoler ! J’aime beaucoup les univers d’Ambroise Rateau, qui a réalisé Mort d’un acteur, de Quentin Dupieux ou encore de Martin Jauvat, avec Baise-en-ville. Ce sont des univers cocasses, qui doivent être particulièrement jouissifs à jouer. Pour le reste, j’ai surtout envie de continuer à trouver de beaux rôles, des personnages qui évoluent avec mon âge, dans des films engagés et qui ont du sens. C’est ce qui compte pour moi.